One Bloody Night Stand with a Lady



Il y a de cela... pas très longtemps. Je suis entrée dans un pub, et un type était assis au comptoir dans une chemise bleue d'une nuance spécifique : sur les types assez corpulents elle révèle que tout baigne pour eux quand le chaos règne dans le pays. Mais comme je m'asseyais près de lui, il eut un petit rire : « Lady chante le blues… » dit-il. C'était une façon de prendre ses distances par rapport à ce qui se passait sur la petite scène. Il s'était donné du mal : à l'époque du film avec Diana Ross (Lady Sings the Blues ; réalisation Sidney J. Furie, 1972) il n'était pas encore né, aussi le pardonnai-je d'être là, mais peut-être également parce que sa lèvre supérieure était bien dessinée et charnue comme celle de l'acteur Jonathan Rhys Meyers que Woody Allen a fait briller en tueur, en salaud insensible. C'était une de ces soirées où tout le monde finit par oublier qui est arrivé avec qui. « D'où tu es ? » demandai-je ; sans doute avais-je quand même besoin d'une information à son sujet, car son appartement était plongé dans une totale obscurité. « Podgora » dit-il. « Une région de partisans… » Opensai-je avec satisfaction mais je ne dis rien, parce qu'avec ces gens du sud... on ne sait jamais... « Café ? » demanda-t-il au matin ; j'ouvris les yeux et aperçus sur le bureau un ordinateur portable, des grands rouleaux de papier, et puis, pas tout de suite parce que je suis myope, mais au bout d'un moment, quelques tableaux tout à fait corrects. Comme il me raccompagnait chez moi je réalisai que j'étais assise sur le siège de cuir souple et clair d'une belle voiture. Je m'étirai dans mon manteau moelleux. « On fait un tour ? » demanda-t-il. J'enfilai mes lunettes de soleil, car le soleil de novembre se reflétait sur la surface du lac, et bientôt Notre-Dame de la Liberté se mit à carillonner de toutes ses cloches dominicales. « Cette bourrique...! » dis-je. « Pardon? » s'étonna-t-il. « Tu sais quoi » fis-je en le regardant « j'ai un gros problème au travail… ». C'était vrai. Cela faisait des jours que je ne pensais qu'à ça. « À cause d'une idiote... Et il faut voir comment elle s'habille...! D'abord c'est moche, complètement passé de mode, non, c'est juste ringard ! » « Pardon ?! » s'effare-t-il. « Non, rien » dis-je, « c'est du Tchekhov, Macha... Les trois sœurs... Si au moins j'étais sa supérieure, je pourrais la licencier... » Il s'agite un peu, mal à l'aise, mais je ne me laisse pas incommoder : « Si je dois la regarder un jour de plus faire la chochotte avec ses bas à pois, je vais… » Je n'arrivais à lui expliquer, pas plus qu'à moi-même, où était le problème avec les pois, qui du reste ne résidait pas dans l'habillement, aussi continuais-je avec mes déclamations. « Tu as saoûlé le type qui te conduisais dans une voiture pareille avec des histoires de bureau ? Ça va pas la tête ! » lance mon ami plus tard. « Tu sais que je ne reconnais pas les marques de voitures... » soufflai-je sans conviction. « Vous allez vous revoir ? » « Pas vraiment... » fis-je, penaude. J'ai repensé à cela en feuilletant le livre de Željka Matijašević Introduction à la psychanalyse : Œdipe, Hamlet, Jekyll/Hyde*. Elle présente un panorama de lectures psychanalytiques, de Freud à Lacan jusqu'à d'autres plus récents, appliquées à cinq œuvres littéraires. Vous pouvez la lire de façon attendue ; ainsi, apprendez-vous, les féministes J. Mitchell et J. Rose voient dans le personnage d’ Ophélie un exemple de « projection involontaire », et dans celui de Gertrude un exemple d’« investissement affectif excessif dans les personnages féminins ». Mais vous pouvez aussi la lire comme je n'arrive jamais à éviter de le faire, cherchant des réponses plus directes sur les comportements humains, les raisons pour lesquelles nous faisons ce que nous faisons, et le faisons mal, comme Hamlet qui hésite parce qu'il porte le fardeau psychique d'un « fantôme transgénérationnel », de quelque chose qu'il ne doit pas savoir, ou encore « garde » en lui à l'abri de la décomposition l'image/l'honneur de sa mère, qui lui ont été inoculés dans, aïe, son enfance, etc, etc...

De qui défendais-je l'honneur ce dimanche matin-là, je ne le sais plus, évidemment, mais en fait ce n'est pas de ça qu'il était question, je sais seulement qu'il y a de cela... pas très longtemps. Depuis le brouillard a conquis la ville pour un moment et m'a transformée en taupe, puis il s'est dissipé, laissant le regard désagréablement limpide.

Une ou deux fois j'ai même fait le projet d'aller au pub, mais j'ai abandonné l'idée et suis restée à regarder la télévision, mes chaussures aux pieds. Et les jours passent.

Traduit du croate par Evaine Le Calvé Ivičević





* Matijašević, Željka. Uvod u psihoanalizu: Edip, Hamlet, Jekyll/Hyde, Leykam international, Zagreb, 2011.






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