Entretien avec Slavko Goldstein réalisé par François d’Alançon.
 


Maksimirska cesta, Zagreb. Slavko Goldstein me reçoit dans son appartement peuplé de livres, au deuxième étage d’un immeuble ordinaire, façade grise, typique de l’architecture communiste de l’après-guerre. La conversation s’engage directement en anglais, sans formalités. Trapu, vigoureux, regard bleu intense, le fondateur des Editions Novi Liber (1) veut faire partager son extraordinaire expérience.

     Né en 1928 à Sarajevo, Slavko Goldstein a passé la plus grande partie de son enfance à Karlovac, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Zagreb. Une tranche de vie brutalement interrompue, un dimanche de Pâques, le 13 avril 1941, à l’âge de 13 ans. Ce matin-là, Slavko Goldstein demande à son père la permission de sortir jouer avec deux amis dans une ville occupée depuis deux jours par les troupes allemandes. A son retour, une heure plus tard, son père n’est plus là et il ne le reverra plus jamais. Ivo Goldstein, libraire juif et de gauche, fait partie d’une vingtaine de résidents - croates, serbes, communistes ou sympathisants yougoslaves - arrêtés par des militants oustachis. Quelques mois plus tard, sa mère le sauve, lui et son jeune frère, en rejoignant la zone d’occupation italienne, puis les partisans de Tito. Plus de cinquante ans après, Slavko Goldstein a raconté dans un livre l’histoire de cette tragique aventure familiale (2).

     Tout au long de nos deux entretiens, ce grand témoin ne cesse de prêter attention aux détails, d’éviter les généralisations, de retracer les trajectoires personnelles. Chez ce survivant, l’amour de la vie a effacé toute trace de colère ou de ressentiment. Son parcours à travers les hauts et les bas du nationalisme et du communisme croate lui a appris la vertu du doute face aux chimères de l’idéologie...

     En 2007, vous avez publié un livre intitulé « 1941, l’année qui revient ». Pourquoi ce titre ?
Slavko Goldstein : 1941 a été l’année la plus tragique du vingtième siècle pour la plupart des gens en Croatie et pour ma famille. J’ai décrit ce qui s’est passé cette année-là, à travers des évènements clés, des souvenirs et le destin de personnes que j’ai connues d’un côté ou de l’autre. Les relations croato-serbes, vieilles de plusieurs siècles, ont connu des accords et des désaccords, des alliances et des antagonismes, même des assassinats. Mais pour la première fois dans notre histoire, l’armée oustachie introduit en 1941 le génocide, les meurtres massifs de civils innocents comme une arme politique. Ce qui suscite la vengeance en retour. Ces phénomènes se sont reproduits, dans des proportions moindres, en 1945, puis entre 1991 et 1995. L’étendue des crimes perpétrés n’a pas été comparable, mais je suis convaincu que ces récidives trouvent leur origine dans la haine semée en 1941. Entre 1941 et 1945, environ 330 000 Serbes, 178 000 Croates, 50 000 Bosniaques de confession musulmane, 40 000 Roms et 32 000 Juifs ont été tués en Croatie et Bosnie-Herzégovine sur une population d’un peu plus de 6,1 millions d’habitants dont environ 3, 4 millions de Croates, 2, 1 million de Serbes et 700 000 Bosniaques.

     Vous décrivez comment le cycle de la violence entre Croates et Serbes s’est répété dans plusieurs villages pendant la Seconde guerre mondiale et dans les années 90, sur fonds de mémoire conflictuelle et d’animosité rampante. Quel est le lien entre les deux périodes ?
De 1941 à 1995, le lien entre tous ces évènements c’est le nationalisme, une matière inflammable très souvent manipulée. Dans le cas de Prkos et Banski Kovacevac, deux villages voisins - serbe et croate - sur la rive droite de la rivière Kupa, à l’est de Karlovac, les évènements tragiques se sont succédé dans un mouvement de balancier. Ces deux localités ont connu des périodes de coopération et d’amitié. Serbes et Croates ont construit ensemble des routes et formé des coopératives. Mais le nationalisme latent entretenu par certains partis politiques s’est, à chaque fois, très facilement réveillé.

     Le 21 décembre 1941, environ 450 Serbes, civils ou membres de l’armée des Partisans sont massacrés par les Oustachis dans le village de Prkos. Entre 1942 et 1945, une cinquantaine d’habitants de Banski Kovacevac, civils, membres de l’armée et de la milice oustachi, sont tués en représailles par les Partisans.…

     En 1945, le régime communiste yougoslave impose une chape de plomb sur les évènements de la Seconde Guerre mondiale. Les massacres commis par les oustachis, tout comme les exactions des partisans de Tito, sont officiellement « oubliés »…
Au nom de « la fraternité et de l’unité », les évènements de 1941 et la période de « l’Etat indépendant croate » (NDH) n’ont pas fait l’objet d’un décompte sérieux des victimes et les responsabilités individuelles. La Croatie n’a jamais connu l’équivalent des procès de Nuremberg. Les procès de Mile Budak et d’autres leaders oustachis ne furent que des simulacres (3). Idem pour le massacre de Bleiburg commis par l’armée yougoslave et les partisans, ou pour le « chemin de croix » des prisonniers oustachis, en mai 1945 (4). Le « syndrome de 1941 » s’est lentement effacé, mais cette politique du silence a nourri les frustrations et les ressentiments des populations victimes : peur latente résultant du traumatisme de 1941 chez les Serbes de Croatie, amertume chez les Croates constamment suspectés de tendances fascistes. Une mémoire souterraine s’est développée, entretenant les blessures et amplifiant les drames. Une « guerre des mémoires » s’est jouée autour des évènements de la Seconde Guerre mondiale.

     En 1991-1995, la référence aux évènements de 1941 enflamme le conflit entre Serbes et Croates. Quel rôle a joué l’absence de confrontation du passé dans l’éclatement du conflit ?
Le souvenir des crimes de 1941-1945 explique en partie la mobilisation des Serbes de Krajina contre l’indépendance de la Croatie et pour le maintien de l’Etat fédéral yougoslave, tragiquement manipulés par le régime de Slobodan Milosevic. L’histoire s’est tragiquement répétée: les rebelles de la « République serbe de Krajina » ont, en 1992, brulé et pillé plusieurs villages désertés par la majorité de leurs habitants, dont celui de Banski Kovacevac. Et ils ont commis de nombreux crimes, les pires pendant et après le siège de Vukovar. Puis en août 1995, la violence a reflué dans le sens inverse : environ 130 000 Serbes ont quitté la Krajina, libérée par l’armée croate au cours de l’opération Oluja (« Tempête ») (5). Cette fois, ce sont les Croates qui ont détruit et pillé les villages serbes vidés de leurs habitants et qui ont tué plus de cent civils innocents restés dans leurs maisons.

     La Fédération yougoslave représentait un effort sincère de maintenir des relations de coopération entre les différentes communautés nationales regroupées sur son sol mais le système de parti unique et la centralisation du pouvoir entre les mains de Tito et de l’armée l’a empêché de fonctionner correctement. Le pluralisme des intérêts nationaux, les disparités économiques entre les six Républiques et les désaccords qui en résultaient dans cette Yougoslavie socialiste multiethnique n’étaient jamais discuté librement et publiquement. En 1950, quand trois leaders des Serbes de Croatie ont critiqué la négligence dans le traitement des régions serbes qui avaient contribué à la libération du pays, ils ont été expulsés du parti et emprisonnés plusieurs années sur l’île de Goli Otok, le principal centre de détention du régime titiste. Puis avec la répression du « Printemps croate » de 1971 (6), le gouvernement communiste a laissé passer la dernière chance de faire les réformes qui auraient peut-être pu éviter la guerre. Après la mort de Tito, la Yougoslavie socialiste a plongé dans une lente agonie, incapable de trouver un accord sur la création d’une communauté d’Etats souverains ou de s’entendre sur une dissolution pacifique.

      Aujourd’hui encore, chacun commémore séparément ses victimes ?

    Après la Seconde Guerre mondiale, le régime communiste a cultivé la mémoire des partisans par des cérémonies, monuments et commémorations. La Yougoslavie socialiste célébrait, chaque 27 juillet, le « premier soulèvement antifasciste » du village de Srb, en Krajina. Depuis l’indépendance de la Croatie, une nouvelle mémoire nationale s’est développée, encouragée par l’Etat, autour de la « guerre patriotique » de 1991-1995 : commémorations, éducation scolaire, construction de monuments, etc… Chaque année, le 5 août, date anniversaire de la reconquête de la Krajina en 1995 et jour férié, donne lieu à des célébrations. Cette mémoire officielle entre en conflit avec la mémoire des Serbes de Croatie. Ces derniers pensent que les victimes serbes de l’opération Tempête sont oubliées. Un conflit devenu évident, au niveau local, lorsqu’en 2005, les autorités croates ont inauguré au centre de Lasinja - un village croate proche de Prkos et Banski Kovacevac - un mémorial en souvenir des « martyrs Croates innocents de la Seconde Guerre mondiale et de l’après-guerre » ….alors que les autorités yougoslaves avaient déjà inauguré, en leur temps, un mémorial des victimes serbes de la guerre 1941-1945 ! Même chose pour les commémorations rivales de la libération du camp de concentration oustachi de Jasenovac (7), chaque 22 avril, et celle du massacre de Bleiburg commis par les partisans de Tito, au mois de mai. Notre mémoire demeure conflictuelle.

     Contrairement à l’image souvent véhiculée à l’étranger de Croates « oustachis » et pro-nazis, c’est en Croatie que le mouvement des partisans communistes de Tito fût initialement le mieux implanté. Pourquoi ?
     Avant la guerre, le parti communiste yougoslave disposait de structures bien établies en Croatie. La population serbe locale s’est davantage engagée dans les rangs des partisans que dans ceux des Tchetniks (8), surtout présents, eux, en Serbie et en Bosnie-Herzégovine. Beaucoup de Croates ont salué la proclamation de « l’Etat indépendant croate » (NDH) en 1941. Cependant, ils ont rapidement été déçus et leur sympathie s’est évaporée. La cession de certaines parties de la Croatie à l’Italie et à la Hongrie, les difficultés économiques, la persécution des Serbes, des Juifs et des Roms et la terreur exercée contre les opposants politiques : tout cela a suscité pendant la guerre l’opposition de la majorité de la population croate, comme l’indique l’apparition et le développement continu, en son sein, de la résistance des partisans de Tito. Le mouvement des partisans en Croatie avait un caractère multinational affirmé, regroupant des Croates, des Serbes, des Juifs, des Roms, etc…

     L’Eglise catholique a contribué au développement de l’affirmation nationale croate, au point d’être accusée de collaboration avec le régime des oustachis. Quel jugement portez-vous sur son rôle ?
     Le niveau intellectuel de l’Eglise catholique n’est plus ce qu’il était du temps du cardinal-archevêque de Zagreb, Mgr Franjo Kuharic, le prédécesseur de Mgr Josip Bozanic (9). Aujourd’hui, les Franciscains de Sarajevo incarnent le seul îlot d’ouverture (10). Le Père Petar Jelec, professeur d'histoire à la Faculté de philosophie et de théologie franciscaine à Sarajevo - auteur d’une thèse de doctorat en 2006 à Rome sur le thème "L'Église catholique en Bosnie-Herzégovine et dans l’Etat indépendant croate (NDH) " (11) - a publié dans le mensuel des Franciscains de Sarajevo une série d’articles très objective. Il apparait qu’à l’instar des autorités politiques, l’Eglise catholique a du mal à confronter le passé, en particulier son attitude envers les actes d’extermination du régime oustachi et la politique de conversion forcée et de purification ethnique menée par ce dernier contre les serbes de Croatie. L’attitude de Mgr Alojzije Stepinac, archevêque de Zagreb, et d’une partie du clergé croate, à l’égard du gouvernement oustachi reste d’ailleurs sujet à controverse. Dans des sermons prononcés en 1942 et 1943, le prélat avait certes, pour la première fois, critiqué publiquement les crimes commis par les Oustachis contre les juifs et les Serbes, décrivant le camp de concentration de Javenovac comme « une tâche honteuse pour l’Etat indépendant croate ». Des tensions l’opposaient aussi à Ante Pavelić, mais son soutien au régime a perduré. A la libération, Mgr Stepinac a été, en comparaison, beaucoup plus énergique dans sa condamnation des mesures discriminatoires prises par les autorités communistes contre l’Eglise catholique croate. Son refus des offres de « collaboration » de Tito lui valut d’être condamné, en 1946, à 16 ans de prison et de travaux forcés, pour faits de collaboration avec les oustachis. Il purgea cinq années en prison. Avant de voir, en 1951, sa peine commuée en assignation à résidence dans son village natal de Krasic.

     Ce passé continue-t-il à diviser la société croate ?
     L’histoire et la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, comme celle des années 90 ne font pas consensus. Les mémoires collectives se reconstruisent séparément. Les lectures du communisme, du fascisme et de l’holocauste restent toujours fortement antagonistes. Certains historiens de droite continuent d’affirmer que l’Etat indépendant croate créé par les Oustachis, n’était pas simplement un régime fasciste et criminel, mais l’expression des aspirations historiques du peuple croate pour un Etat indépendant. Le récit des évènements de la Seconde guerre mondiale s’est un peu amélioré dans les manuels scolaires d’histoire...

     Ces controverses historiques sont surtout exploitées à des fins politiques pour réinterpréter, falsifier l’histoire ou nier la mémoire de tel ou tel évènement. Les discussions peuvent déraper à partir de points mineurs, instrumentalisés dans le débat entre les deux principaux partis, le parti conservateur HDZ (Communauté démocratique croate) et le parti social-démocrate (SDP), héritier de l’ancienne Ligue des communistes de Croatie.

     Il y a toutefois des raisons d’être optimistes. Après un pic de nationalisme à la fin des années 1990, sous la présidence de Franjo Tudjman, la normalisation initiée au début des années 2000 se poursuit lentement, au fur et à mesure du renouvellement des générations. Les relations entre les pays de l’ex-Yougoslavie se sont intensifiées, sous l’impulsion des intellectuels, des artistes, des sportifs et des entrepreneurs privés. La jeune génération croate est plus connectée avec le monde extérieur. Le nationalisme a perdu une grande partie de sa force d’attraction. La tolérance a beaucoup progressé.

     Au point d’empêcher un éventuel retour de la violence ?

     Personne ne peut prédire l’avenir. Cette normalisation n’est pas achevée. Le danger d’une répétition persiste mais pas de façon aussi grave qu’en 1941 et pas sous la forme d’une guerre car il y a un autre facteur : l’Europe. Toutes les Etats nés de l’éclatement de la Yougoslavie veulent rejoindre l’Union européenne. C’est un garde-fou contre l’aggravation des différends, comme on l’a vu dans le conflit frontalier entre la Croatie et la Slovénie sur le golfe de Piran (12). Les deux parties ont fini par trouver un compromis, en septembre 2009, sous la pression de Bruxelles.

     Les jugements prononcés par le Tribunal Pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) ont été vivement contestés en Croatie. Quel a été leur impact dans le débat sur la nature de la guerre de 1991-1995 ?
    La condamnation puis l’acquittement d’Ante Gotovina et Mladen Markac ont suscité de vives réactions, tout comme les peines relativement légères infligées aux officiers serbes responsables des massacres de Vukovar. Le TPIY a néanmoins joué un autre rôle. L’inculpation puis le jugement de responsables du conflit a permis de mieux connaître les protagonistes, les crimes commis, le système de mobilisation des forces armées et les circonstances complexes dans lesquelles les accusés ont perpétré leurs crimes. Entre 2000 et 2010, le Président croate Stjepan Mesic s’est fortement engagé dans la coopération avec le TPIY et la normalisation des relations entre la Croatie et ses voisins, en particulier la Serbie. Son successeur Ivo Josipovic (13) a poursuivi dans la même voie. Les historiens et les activistes de la société civile doivent maintenant contribuer au travail de mémoire nécessaire pour faciliter la réconciliation entre la Croatie et ses voisins.

 
     La constitution croate garantit les droits collectifs à seize minorités nationales, notamment le droit à l’enseignement de la langue, de la culture et de l’histoire nationale, assuré dans les écoles publiques. N’est-ce pas une régression pour les Serbes qui bénéficiaient à l’époque yougoslave du statut de « peuple constitutif » de la République fédérée de Croatie, au même titre que les Croates ?
    Les minorités - Italiens, Hongrois, Tchèques, Ruthènes, Ukrainiens, etc…- n’ont pas de problèmes sérieux en Croatie. Il en va différemment pour les Serbes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’union des communistes croates, de la paysannerie serbe et des Croates antifascistes dans la guerre de libération nationale avait considérablement réduit la division entre Croates et Serbes créée par les persécutions du régime oustachi. En Krajina, la région qui borde la frontière de la Bosnie-Herzégovine, les Serbes formaient en 1991 la majorité de la population, descendants des paysans-soldats originaires du Kosovo, attirés par l’empire des Habsbourg dans ces « confins militaires », à la frontière avec l’Empire ottoman. C’est d’ailleurs cette tradition militaire qui explique la forte proportion de Serbes originaires de la Krajina dans l’armée et la police de l’ex Yougoslavie.

     Si l’on regarde la période de Tito, la majorité des Serbes de Croatie vivaient alors dans les grandes villes comme Zagreb et Rijeka. Et la minorité serbe - environ 12% de la population sur l’actuel territoire croate - avait proportionnellement plus d’influence et de postes. Après leur départ lors des hostilités en 1991-1995, leur nombre s’est réduit de moitié. La législation leur accorde les mêmes droits que les citoyens croates, y compris pour ce qui concerne la restitution des propriétés saisies ou usurpées pendant la guerre, mais les autorités locales évitent ou ralentissent l’application de ces lois. Les paysans serbes de Croatie continuent par conséquent de s’estimer aujourd’hui victimes de discrimination malgré la lente amélioration de leur situation.

     Quelle est la situation de la communauté juive aujourd’hui en Croatie ?
     La Seconde Guerre mondiale et quarante ans de communisme ont porté un coup presque fatal à la pratique religieuse. La Croatie compte environ 1 500 juifs, de plus en plus assimilés. Parmi eux, seulement 500 et 600 se sont déclarés comme juifs au dernier recensement. Sur les quelque 40 000 juifs vivant en Croatie et en Bosnie-Herzégovine à la veille de la Seconde guerre mondiale, environ 9 000 ont échappé à l'extermination et une grande partie d’entre eux ont émigré en Israël. La présence juive en Croatie remonte à l’Empire romain. La région devint au XVIe siècle un refuge pour les Séfarades chassés d’Espagne. Au 19ème siècle, des milliers d’Ashkénazes se sont installés dans le nord et l’ouest du pays (14). Les discriminations restèrent courantes, tant sous l’Empire des Habsbourg que dans la Yougoslavie royale mais sans atteindre la virulence de l’antisémitisme pratiqué en Hongrie.

     En 1949, vous partez en Israël. Deux ans plus tard, vous retournez à Zagreb. Pourquoi ?
    Mes raisons étaient très personnelles. J’ai quitté la Yougoslavie, non pas pour participer à la construction d’un Etat juif en Israël mais parce que je fuyais le stalinisme dans lequel sombrait le socialisme yougoslave. Quelques-uns de mes amis avaient été envoyés à Goli Otok, le principal centre de détention du régime titiste. Ma mère avait deux sœurs et un frère en Israël. Je savais que je serai facilement accepté. C’était pour moi un moyen de fuir l’oppression.

     Puis deux ans plus tard, la Yougoslavie a connu une vague de libéralisation. En vacances à Zagreb, j’ai réalisé que je me sentais plus chez moi ici qu’à Tel Aviv et des amis partisans m’ont convaincu de revenir. Je me suis toujours senti une identité multiple: juif et croate, et avant cela, croate et yougoslave. Aujourd’hui, je me définis comme un juif, un croate et un européen.

 

 

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(1) Maison d’édition fondée en décembre 1990 à Zagreb. http://www.novi-liber.hr/
(2) 1941 The Year That Keeps Returning, 2013, New York Review of Books.
(3) Ministre de l’éducation nationale, puis des affaires étrangères, propagandiste le plus en vue de « l’Etat indépendant croate » (NDH), Mile Budak avait signé certaines des lois raciales ayant servi à la persécution des juifs. Capturé par les militaires britanniques et livré aux Partisans en mai 1945, il fut jugé et condamné à mort le 6 juin 1945 par un tribunal militaire et exécuté le lendemain.
(4) En mai 1945, des membres de l’armée oustachi et des civils se regroupent autour de Bleiburg en Carinthie autrichienne, non loin de la frontière slovène, dans l’espoir de négocier leur reddition auprès des militaires britanniques. Ces derniers refusent et leur ordonnent de se rendre aux forces yougoslaves. Une partie d’entre eux fut massacrée. D’autres marchèrent en convoi plusieurs centaines de kilomètres, sous escorte de l’armée yougoslave, en direction de Zagreb, d’où l’expression de « chemin de croix ».
(5) Du 4 au 7 août 1995, l’opération Oluja (« Tempête ») a permis la reconquête croate de la Krajina, région montagneuse le long des frontières de la Bosnie-Herzégovine, occupée par les sécessionnistes serbes.
(6) Le Printemps croate (Hrvatsko proljeće) de 1971, débuta à la fin des années 1960. Les contestataires réclamaient notamment la défense de la langue croate, plus d’autonomie pour la Croatie et pouvoir faire le service militaire dans leur république.
(7) Jasenovac fut, en 1940-45, le plus grand camp de concentration créé par les autorités oustachies. Plusieurs dizaines de milliers de Serbes, de Juifs, de Roms et d’opposants croates y furent exterminés.
(8) Mouvement de résistance nationaliste serbe, rival des partisans communistes, dirigé par le colonel Dragoljub « Draza » Mihailovic sous le nom officiel d’«Armée yougoslave royale dans la patrie ». Au début de la guerre, les tchétniks combattirent contre les occupants allemands et italiens et leurs collaborateurs oustachis, avant de s’allier avec eux et de se livrer à des massacres contre les Bosniaques musulmans et les Croates.
(9) Proche de Jean-Paul II, le cardinal archevêque de Zagreb, Mgr Franjo Kuharic (1919-2002) fut un fervent défenseur de la cause croate auprès du Saint-Siège qui fut, avec l’Allemagne, le premier à reconnaitre l’indépendance de la Croatie. Son successeur, Mgr Josip Bozanic, nommé archevêque de Zagreb le 5 juillet 1997, a été créé cardinal en octobre 2003 par le pape Jean-Paul II.
(10) Les Croates sont reconnus comme un des « peuples constitutifs » de la Bosnie-Herzégovine et la Croatie demeure un « point de référence » pour les catholiques bosniens à travers les parcours sacerdotaux, les études des séminaristes et les congrégations présentes de chaque côté de la frontière.
(11) La Chiesa Cattolica in Bosnia ed Erzegovina e lo stato indipendente Croato (1941-1945). La studia secondo la storiografia e le fonti ecclesiastiche e civili, principalmente di matrice bosniaco-ercegovese, croato e serbe, Roma 2006.
(12) La Slovénie, membre de l'Union européenne depuis 2004, posait comme condition à l'entrée de la Croatie dans l'UE le règlement du litige territorial entre les deux pays sur la délimitation de leurs frontières dans le golfe de Piran. La signature, sous l'égide de l'UE en septembre 2009, d'un accord sur le recours à un arbitrage international pour régler le différend a levé l’obstacle. Une commission doit arbitrer leur différend frontalier sous les auspices de la Commission européenne.
(13) Né en 1957 à Zagreb, Ivo Josipovic, a été élu président de la République en janvier 2010. Candidat à un second mandat de cinq ans, ce social-démocrate a été battu le 11 janvier 2015 par la conservatrice Kolinda Grabar-Kitarovic, candidate de l’Union démocratique croate (HDZ).
(14) En 1782, l’empereur Joseph II avait promulgué un Edit de Tolérance accordant aux Juifs la liberté de circulation en Basse Autriche. Etendu ensuite au reste de l’Empire, il eut pour effet une forte immigration de Juifs dans les régions croates, de la fin du 18ème siècle au début du 20ème siècle, en provenance d’autres parties de l’Autriche-Hongrie.

1941, l'année la plus tragique

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