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Quatre saisons de dictature
Nikola Tutek
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Été 1973.

 

Ils étaient assis à table de la cuisine de l’appartement au cinquième étage. L’immeuble avait été construit récemment, un édifice de douze étages qui à la manière des symboles phalliques des plus ardents déchirait le ciel au-dessus du port jadis romantique à l’est de la Méditerranée. De la fenêtre de la cuisine la vue donnait sur la mer, un petit bout de confort que Miran K., le jeune marin qui avait réussi, et depuis peu inspecteur maritime, avait réglé avec autant de facilité que de fierté. L’appartement était, même si quelque peu vide, harmonieusement décoré, et ce à quoi Miran tenait tout particulièrement, parfaitement propre. Ils mangeaient la choucroute en silence, Miran et son collègue quelque peu plus âgé Edo P., lorsque le téléphone sonna. Miran continuait de manger.

- Bah réponds, dit enfin Edo.

- Non, moi je ne réponds pas lorsque je mange. L’ordre , c’est l’ordre. Le temps du repas m’appartient. C’est mon droit et je tiens à cet ordre. 

Le téléphone continuait de sonner.

-    Vas-y, réponds. Ça ne sonnerait pas si longtemps si ce n’était pas important.

Miran a tourné les yeux, s’est essuyé le visage d’un torchon et fâché mais sans se presser quitta la table.

-    Oui?, dit-il d’une voix capable d’un seul mot de percer l’interlocuteur par sa force de mépris accumulé.

-    Miran?, demande la voix au téléphone.

-    Oui, et alors ?

-    Regarde par la fenêtre sur le parking.

-    Pourquoi ?

-    Regarde ta voiture brûler.

Miran relâcha le combiné et accourut jusqu’à la fenêtre. En-bas, sur le parking, sa toute nouvelle Audi 100 LS se transformait en torche. Pour qui sait quelle raison, sa voiture lui inspirait le Dodge de Venise (peut-être parce qu’il l’avait acheté en Italie) le dorlotant souvent par : il duce della strada! Les gens lui conseillaient de ne pas le faire à voix haute, du moins pas en Yougoslavie du début des années soixante-dix. À certains, il leur arrivait même de se moquer de lui, mais Miran, entêté comme il l’était, continuait. Ce n’est qu’en 1975 qu’il comprit que dodge se disait en italien doge, et que duce c’était l’autre ; par la suite, il niait tout lien avec l’erreur.

Au rez-de-chaussée de l’immeuble, Edo avait brisé le verre de l’armoire de l’extincteur. Miran accourait portant la couverture. Un des voisins avait appelé les pompiers. On entendait des sirènes au loin. Tout en vain, la voiture avait brûlé.

- Je te l’avais dit, dit Edo en s’essuyant la sueur du front.

- Qu’est-ce que tu m’as dit ?

- De ne pas les virer.

-    Arrête - Miran rejeta sa remarque d’un signe de la main en se dirigeant vers l’entrée de l’immeuble pendant que les pompiers éteignaient les dernières flammes de l’incendie. - Ils l’ont mérité, jusqu’au dernier.

-    Tous ?! Les douze ?

-    Écoute, je suis inspecteur, c’est moi qui décide. Pas pour mon bien, mais pour le leur. Mais c’est une bande de criminels déchaînés ; de même qu’ils ne sont pas faits pour la mer, la mer n’est pas faite pour eux.

-    Les douze ?

-    Tous, oui tous. Ils ne sont pas tous aussi mauvais, ils varient entre eux. De ceux aux chemises non-repassées jusqu’aux petits génies qui fument dans la salle des machines. Ce ne sont pas des marins, encore moins des officiers. Oui, je les ai tous débarqués et ceux-là ne s’approcheront plus de la mer.

-    Ah, je ne sais pas, Miran…

-    Si tu savais, c’est toi qui aurais été l’inspecteur, et pas un éternel simple matelot. Crois-moi, on sait ce qu’est un marin. De même qu’on sait ce qu’est un homme. Eux ne sont ni l’un ni l’autre.


Hiver 1981.

L’été dernier il avait acheté une grande maison à deux cents mètres à peine de la mer. Dans cette maison, il vivait avec son épouse Amparo qu’il avait rencontrée au Chili. Il était là-bas pour le travail à une convention sur la sécurité du transport maritime. Amparo était une ravissante jeune femme, étudiante qui, surtout après la disparition du plus âgé de ses frères et à cause de nombreuses difficultés était obligée d’abandonner les études et gagner sa vie en tant qu’hôtesse. Miran estimait que son espagnol était quasiment au niveau d’un locuteur natif, ce qui était loin d’être vrai, mais il le parlait suffisamment pour pouvoir échanger avec Amparo dans ce long couloir de l’hôtel qui au rez-de-chaussée menait du hall à la salle des congrès à l’autre bout plus sombre de l’édifice. Amparo avait silencieusement mentionné l’année 1973 lorsque Pinochet s’était violemment saisi du pouvoir et était disposée de confier à Miran sa tragédie, mais Miran l’interrompit au quart de tour :

-    Ah oui, si, la soixante-treize. C’est quand ces idiots m’avaient brûlé la bagnole. ¡El nuevo coche!

Amparo était une jeune femme extrêmement clairvoyante. À ce moment-là dans le couloir, elle savait que son choix se réduisait à ceci : vivre sous Pinochet ou vivre sous Miran K. Ils se sont mariés en 1975 à la terrasse de l’hôtel Lucija à Kostrena.

Au bout de six ans Amparo était une femme fatiguée et malheureuse qui ne supportait la dictature qu’au nom de leurs deux enfants. Durant ces années avec Miran s’est confirmé son calcul de jeunesse : il est vraiment plus facile de vivre dans la haine que dans la peur. Miran, bien entendu, ne pressentait pas une seule once de la souffrance qui l’entourait, encore moins aurait-il pu imaginer que c’était lui qui la provoquait. Pendant ces brèves périodes lorsqu’il était à la maison, et pas au bureau ou à la mer, Miran parlait. Il exhibait ses positions et développait ses jugements qui le plus souvent n’étaient que des commutations. La justesse de ses prises de position n’était jamais remise en question vu qu’en fait personne ne l’écoutait. C’étaient de longs monologues, suivis parfois de rires solitaires, alors qu’Amparo et les enfants se taisaient le plus souvent le regard tourné vers le sol. Dans un compartiment secret de l’armoire de la cuisine, Amparo gardait un tout petit calendrier du transporteur maritime Jugolinija sur lequel d’un stylo-bille rouge elle avait entouré toutes les dates quand Miran était absent de la maison, sur la partie basse du carton écrivant : ¡Con la ayuda de Dios!  

Ce jour-là, à la grande table de la cuisine, Miran parlait de la fainéantise humaine, de la superficialité, de la négligence, du manque d’application et de l’engourdissement en tant que véritables ennemis des principaux efforts humains. Chacune des catégories et sous-catégories, il l’illustrait par l’exemple d’idiots qu’il lui fallait confronter quelque part dans les eaux éloignées. Puis le téléphone a sonné et Amparo et les enfants avaient pour la première fois relevé leurs regards de la table. Amparo s’était aussitôt relevée, s’est approchée du téléphone et répondit.

-    Miran, c’est Edi.

-    Voilà de quoi je parle ! Je connais l’homme depuis trente ans, t’imagines, trente ans, il sait que je ne réponds pas au téléphone pendant le déjeuner. Je ne réponds pas. ¡Trenta  años! Et quand est-ce qu’il appelle ? À l’heure du déjeuner !

-    Il dit que c’est très important.

-    Savez-vous ce qu’est la bêtise ? - là Miran s’adressait aux enfants. - Pas lorsqu’on commet l’erreur par ignorance mais quand on faute malgré la connaissance !

-    Miran - désespérée lui lance Amparo.

D’un coup de colère, Miran repousse la chaise de la table et se dirige vers Amparo. Lui arrache le combiné de la main.

-    Qu’est-ce qu’il y a ?

- Miran, je sais que personne ne t’informera alors j’ai décidé de t’appeler.

- Bonne décision, mais au mauvais moment. Qu’est-ce que ça dit de toi ?

Silence à l’autre bout de la ligne. Edo n’était plus un aussi bon ami, au cas où il l’aurait été, mais était un des rares qui se donnait la peine de communiquer avec l’inspecteur. Il pensait raccrocher, abandonnant l’idée pour une seule raison : il voulait à tout prix témoigner de la réaction de Miran.

- Miran, tu te souviens du petit Alen, son père était des nôtres, tu sais celui que tu avais recalé à la dernière évaluation ?

- Alen ? Ah oui, je me rappelle. Un incapable. Je lui ai retiré le matricule, avec raison. Là il ne le comprend pas, attend que ça lui vienne à la cervelle. Je lui ai sauvé la vie.  

- Le petit s’est ce matin jeté du sixième étage de l’immeuble.

Miran s’est tu et a fixement regardé vers la table. Amparo et les enfants finissaient le repas en silence, chacun le regard collé aux assiettes encrassées.

-    Bah voilà, une poule mouillée. Je savais qu’il n’était pas fait pour la mer, dès qu’il est entré dans la chambre.

-    Il a survécu à la chute. Il est brisé, mais a survécu.

-    Tu vois, je lui ai sauvé la vie.


Printemps 1990.

Ce printemps variable, l’administration portuaire à Marseille avait, dû aux complications administratives et judiciaires, bloqué un navire de la compagnie avec ses vingt-cinq membres d’équipage, du coup les marins ne pouvaient pas rentrer chez eux depuis quelques semaines. Les temps durs nécessitaient l’engagement des individualités fortes et stables, et il avait donc été décidé d’envoyer à Marseille Miran K., l’homme que tout le monde respectait, surtout lorsqu’il était loin. Ce qui s’est passé à Marseille demeurera secret et sujet à de nombreuses suppositions, mais le navire obtint très vite l’autorisation de quitter le port ; satisfaits, tous les marins sont rentrés chez eux. Tout comme Miran. Imperturbable et calme tel un prophète, il attendait qu'Amparo lui ouvre la porte pour pouvoir dès le palier lui expliquer les mystères de sa dernière mission. Mais la porte ne s’ouvrit pas. Miran a lui-même déverrouillé la porte, est entré et sur la table de la cuisine est tombé sur le message écrit à la main sur la moitié d’une feuille de papier du format A4 (il lui disait toujours d’économiser le papier). Une semaine auparavant Pinochet avait perdu les élections présidentielles.   

Il est vrai que Miran aurait pu partir pour le Chili avec le premier vol et tenter de faire revenir son épouse et ses enfants, mais il ne le voulait pas. Il était bien plus anéanti par l’acte d’Amparo que par le résultat de cet acte. Il s’est douché. Avant d’aller se coucher il a à nouveau lu les documents de Marseille qui avaient été signés par pas moins de quatre hommes importants. Puis il s’est endormi. Au matin, il a enfilé son costume blanc d’officier, et au lieu d’aller au bureau, il s’est directement dirigé dans le débit de vin du coin. Ils étaient bien surpris en voyant Miran. Ils savaient tous qu’il ne buvait pas, au contraire, qu’il s’opposait radicalement à toute consommation d’alcool. Ils ne lui ont même pas demandé s’il avait des bouteilles à remettre en lui en donnant cinq. Miran est parti sans un mot. Il s’est assis sur les rails. Et a attendu.

Quelqu’un qui ne boit pas est assez ivre après un litre de vin. Miran aussi était ivre, très ivre. Il a commencé à raconter les événements du port français. Puis il a entamé le deuxième litre de vin et est revenu aux événements antérieurs. Mais il n’y avait pas de train. Il a bu aussi le troisième litre et là ses mots étaient complètement tordus. Il relevait souvent sa main droite, menaçait de son index, et à la place des mots faisait s’échapper des cris étouffés. Pas de train. La quatrième bouteille il l’ouvrait plus lentement qu’il ne la vidait. Il s’est allongé transversalement et s’est endormi. Il s’est réveillé au même endroit à la tombée de la nuit. Il s’est soulevé, remis sur pieds. Il a vu quatre bouteilles vides et une pleine et à de suite souhaité ranger le désordre qu’il avait créé. Pour la première fois de sa vie il fit un geste de sa main et partit. Pendant qu’il descendait la berge de la voix ferrée, un mal de tête faillit le faire s’écrouler. Il s’est saisi de sa tête et en Frankenstein marcha le long du parking désert. Il s’est dit : La mort n’est pas pour moi, je suis trop fort pour ça. Trop fort ! Quand moi je m’allonge sur les rails les trains n’osent pas s’en approcher. Ah là là, Miran, t’as perdu la tête ou quoi ? À ce moment-là sur les rails est passé un train illuminé et entièrement vide. Miran a acquiescé un sourire cynique en secouant la tête.

Il est rentré chez lui et s’est glissé dans le canapé du salon. Le téléphone a sonné.

-    Je t’appelle toute la journée. T’étais où ?, il entendit la voix d’Edi.

-    Pour être franc, j’attendais le train.

-    Le train ?

-    J’ai attendu de dix heures du matin et il n’y en a qu’un seul qui est passé vers sept heures du soir. Tu te rends compte comme ils sont en retard. Quels idiots, c’est pas normal ça. Imagine si nous étions si en retard dans le transport maritime ! Je les aurais tous virés moi.

-    Alors t’étais pas au courant. Ils étaient à la télé. Ils faisaient la grève.


Automne 1999.

Après quelque temps il a tout revendu et a déménagé dans un petit appartement qu’il avait, sage qu’il était, acheté dans un immeuble à quatre étages pas loin de l’hôpital. Il vivait une vie recluse et solitaire. Il ne sortait que pour faire les courses, parfois en promenade. Il n’avait pas d’amis. Il saluait tout le monde, mais ne s’arrêtait jamais pour discuter avec qui que ce soit. Les habitants de l’immeuble s’adonnaient à cœur joie à spéculer de sa prétendue fortune planquée sur un compte étranger. Les conversations s’estompaient rapidement car il n’y avait pas suffisamment d’informations qui pourraient soit confirmer soit réfuter leurs suppositions. C’est pourquoi les voisins devaient se contenter des histoires des actes de Miran lorsqu’il était cet inspecteur infâme. Ces histoires se sont au cours des années transformées en espèces d’anti-légendes. Durant ces même années, Miran avait développé l’habitude de boire au moins trois fois par jour le thé à la menthe.

Il était assis dans sa cuisine étroite, buvait du thé en observant les goélands fréquemment passer par le cadre bleu de sa fenêtre. Le téléphone a sonné. Miran ne devait même pas se relever pour se saisir du combiné accroché au mur. Il a aspiré et a répondu.

- Salut. C’est moi. Edo P. Tu te rappelles de moi ?

- Ça fait six ans que tu n’as pas appelé.

- Ah, tu sais comment c’est…

- Et là t’appelles pile au moment où je bois mon thé.

- Ah là là, mon Miran, tu n’as pas changé - dit Edi et il rit en se forçant.

- Tu veux quoi ?

- Comment sais-tu que je veux quelque chose ?

- Mon thé refroidit. Qu’est-ce que tu veux ?

- Il me faut un garant pour le crédit.

Miran se met à rire.

- C’est que j’en ai un et il m’en faut un autre.

- C’est qui le premier garant ?

- Tu te souviens de ce Petar D., tu sais, il naviguait lorsque tu…

- Si, si, si. Lui, je l’ai aussi débarqué avec ces douze fumistes. C’est un de ceux qui m’ont brûlé duce. C’est-à-dire, le dodge.

- Alors, écoute…

- Tu traînes avec ces ordures ?

- Miran, le gars a fait carrière, il naviguait toute sa vie, et toi tu l’avais pratiquement enculé. Car il n’avait pas repassé sa chemise de l’uniforme.

- Tu jures en plus.

- Arrête… Là je regrette d’avoir appelé. Allez, salut.

- Attends ! Pour combien, le crédit ?

- Pour six cent mille kunas.

Miran se mit à rire de tout son cœur à gorge déployée.

- Mais mec, comment vas-tu pouvoir payer un tel montant, bon sang ?

- Mais pour qui tu te prends ? On s’est pas débarrassé de moi avant l’heure, minable ! Je travaille toujours et je peux couvrir le double de ce que tu peux ! Tu n’es qu’un méprisant macaque !

- Je te crois, je te crois.

Le bref silence qui s’était installé, Miran l’a saisi pour boire une gorgée de thé.

- Alors, tu veux bien…

- Bien sûr que je serai ton garant.

- Tu te moques de moi ?

- Non ! À quoi servent les amis ?

Sous le regard des voisins, Edo s’est pointé le lendemain matin, et a apporté un tas de papiers que Miran avait signés sur la petite table de sa petite cuisine. Edo a remarqué que son ami avait mauvaise mine, mais Miran a dit que tout allait bien même s’il est enrhumé et que c’est pourquoi il ne pouvait pas venir à la banque pour la signature. Edo a ri en exprimant son doute que Miran ne voulait pas rencontrer Petar D., cette réaction avait réjoui Miran. Edo l’a remercié infiniment et Miran devait presque le repousser de l’appartement. Ce soir-là Miran avait emballé quelques vêtements dans sa valise. Surtout des pyjamas. Le lendemain matin il s’est installé au service d’oncologie vu que son cancer était au dernier stade, ce qui lui laissait très peu de temps dans ce monde imparfait.


L’épilogue

Amparo était très surprise par le montant qui est tombé sur le compte qu’elle avait ouvert spécialement à ce but à la Banco de Crédito y Inversiones. Rien ne l’avait autant réjoui depuis que quelques mois auparavant Pinochet avait en Grande-Bretagne été mis en garde à vue.

Lorsqu’il se vit confronté aux problèmes, Edo fuit. Après le décès de Miran, Petar D., en tant que seul gérant, devait faire face aux six cent mille kunas de dettes.

Quelques heures avant le décès, Miran avait injurié l’infirmière (ajoutant qu’il l’aurait sûrement virée) car elle avait quatre minutes de retard avec son thé pour lequel il s’est avéré qu’il n’était même pas à la menthe.



 

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