Brasília
Vojin Pašić

Le roman calme momentanément cette insatisfaction vitale mais pendant ce miraculeux intervalle, cette interruption provisoire de la vie dans laquelle nous plonge l’illusion littéraire - elle semble nous arracher à la chronologie et à l’histoire pour faire de nous les citoyens d’une patrie intemporelle, immortelle.

 

Mario Vargas Llosa

Je pense à une tête — en revenant de Lisbonne, le processus de la tristesse retardée y avait été fulgurant. Aussi, je pense qu’une certaine politique libérale de Josip Broz Tito avait permis à son père que trente ans auparavant, même après ce renvoi déshonorant du service militaire, il puise garder l’appartement dans lequel il avait aménagé avec sa femme et sa fille. Ainsi Nataša Majstorović n’avait pas grandi dans une vaste maison avec le balcon donnant sur une place charmante couverte de fleurs — dans les années soixante-dix, elle grandissait dans l’établissement militaire conquis sans qu’une seule balle ne fut tirée, dans une correcte chambre de fille baignant dans les bonnes coutumes du polissage de l’argenterie pour les anniversaires et les dimanches. 

     Ayant à l’esprit le sort de l’origine et le destin familial, je pense aussi à Pula qu’elle avait découverte peu après l'affectation de son père — les parfums des pins résineux dans des baies dérobées et les bouquets enflammés de gardénias sur le promenoir du Boulevard du sud, les grues du chantier naval Uljanik, qui dans le crépuscule deviennent d’immenses mantes religieuses aux mouvements lents, les foules devant le cinéma Beograd dans ces temps incertains lorsque les visages des garçons du même âge commencent à être scrutés avec une certaine crainte, puis à ces soldats-fourmis mal-rasés tirés à quatre épingles en mode de casernes, qui en se promenant oisivement et sans but précis durant leur sorties journalières ou lors des permissions du week-end lui rappelaient sans cesse son père humilié.

     Son père est né dans les ravins enneigées sur lesquels même les chèvres ne broutent l’herbe sans le frein. Là-bas, c’est déjà dans les entrailles de la mère qu’on réfléchit comment duper ces misérables montagnes pour atteindre la mer. C’est pourquoi avant même d’avoir atteint ses seize ans avec des faux documents (il descendait d’un satyre des montagnes et d’une bergère illettrée) avait-il quitté le village en se réveillant peu après sous le son alarmant de la trompette trouée sur les ressorts tendus du dortoir militaire.

     Mais une fois escroc — toujours escroc.

   Quatre ans plus tard, avec sa femme mineure et sa fille, il déménage à Pula où après deux confuses années de service douteux il participe au débarquement du croiseur naval en tenue de combat monté à bloc. Même si on peut concevoir que pendant des années pour des raisons de sécurité cela avait été tu, deux mois plus tard, sans la possibilité de recours, il se voit affliger le licenciement déshonorant.

     Concernant sa femme, on pourrait dire que la pauvre est morte jeune et stérile : aussitôt arrivée à Pula, avec du mascara, du rouge à lèvres et le crayon kohl, sa fille maquillait son visage de paysanne crasseuse en se transformant en une vraie fille de ville que sa mère déjà malade et apeurée par la civilisation ne pouvait reconnaître. 

Et pourtant, avec l’obsession d’un missile guidé que son père n’avait jamais lancé, mes pensées s’attardent à nouveau sur la tête de Nataša.

 

Tout ce qu’après le retour de Lisbonne Nataša Polić (à l’époque épouse Majstorović) avait dit, promis et tout ce qu’elle entreprenait était sous le sceau du petit sac-à-main en cuir jaune de la marque Paul-Poiret. C’est ce quelque chose auquel tout un chacun, même lorsqu’il voyage loin et souvent, et souvent dépense beaucoup comme Nataša le faisait, ne peut jamais et d’aucune façon être préparé.

     Ce désir irrésistible de se déshabiller et de s’habiller sans cesse façonnant sa réalité et imposant ainsi à l’histoire de son origine modeste une identité, suscitait en elle une vulnérabilité égale à la chute de l’immunité. En dépit du mariage, d’enfants mâles et du mari, de la vaste maison et des copines, sa recherche ne s’est jamais transformée en divertissement : son caractère plongé dans la fêlure non renfermée était toujours rempli de royaumes brumeux. C’est pourquoi le Monde derrière les fenêtres de son appartement (toutes les fenêtres sont tournées vers la baie tubulaire et la marine Verudela Porat chargée à la mondaine de bateaux à moteur rapide) et la porte principale et la plaque en laiton avec gravé en italique — fam. Dr Majstorović — ne faisait que paraître, sans jamais l’avoir été véritablement. C’est pourquoi elle décrivait la mère et son enfance comme son autel de sacrifice, et l’unique regard posé sur le petit sac-à-main en cuir jaune de la marque Paul-Poiret portait en soi la biographie d’une brièveté d’une météorite d’un virus agressif.

     Pourquoi n’a t-elle pas acheté le sac-à-main mentionné — cela nous ne le saurons jamais. Pourquoi n’est-elle pas allée le revoir avec son mari, qui deux rues plus bas ne présageant quoi que ce soit suivait l’opération du sinus gauche — cela non plus nous ne le saurons jamais. Qu’est-ce qui l’a contrainte de remettre le petit sac-à-main entre les mains de la vendeuse ne recevant en retour que quelques mots cordiaux de circonstance ? Peut-être un appel sur le portable, une rencontre soudaine ou est-ce qu’encouragée par ce signe initial d’une bonne fortune dans la recherche qui allait s’étaler sur la journée avait-elle pensé naïvement — Au diable, qu’est-ce que j’ai à perdre mon temps ici alors que des centaines de similaires m’attendent dehors ! — à la vendeuse souriante rétorquant d’une manière encore plus affectée et circonstancielle.

 

Ce fâcheux mardi, tel un passager clandestin ne dévoilant les symptômes de la présence destructrice, le souvenir du petit sac-à-main s’est envolé de l’airport Lisabon Portela, puis sur le siège côté fenêtre camouflé dans la chemise au col relevé, le veston aux bretelles faisant figure d’épaulettes militaires et le pantalon d’équitation bien serré, le souvenir a passé trois heures tranquilles sur l’attitude de huit mille mètres survolant l’Espagne et une bonne partie de l’Italie du nord atterrissant dans le splendide crépuscule sur l’aéroport du lagon.

     Le même jour tard dans la nuit la voyageuse ressentit les premiers symptômes : ouvrant la porte de la chambre à coucher, tel l’esprit d’une naufragée, elle se souvint du masque défraîchi de la fille qui dans la rue commerciale de Lisbonne conduisait le tramway — du visage féminin, dur, mais prêt d’arrêter le véhicule à chaque instant pour verser des larmes à la place du sien. Pour éloigner cette image inquiétante, elle s’est mise à défaire la valise, mais tout ce qu’elle sortait de là semblait trop ordinaire — carrément bon marché. Une demi heure plus tard, avec l’expression au visage comme si elle avait abandonné son propre enfant dans un monastère lusitanien, dans tout son corps elle ressentit une douleur brève et familière — le petit sac-à-main jaune semblait plus beau encore. Dès cet instant la baie scintillante de Verudela Porat n’était plus un luisant tapis de lampes allumées de mâts au repos, et les sons de la cuisine le port agréable d’un dîner en famille — mais devenaient le tintement fantomatique de l’argenterie d’une enfance misérable. Le processus de la tristesse retardée ne pouvait plus être arrêté : telle la fermeture-éclair de la sacoche portugaise s’ouvrit devant elle la gueule d’une totale insatisfaction.

 

Deux jours plus tard, dans le cabinet, penché au-dessus de la bouche ouverte, le docteur Alexandar fut finalement perturbé par des appels incessants. C’est pourquoi, par-dessus le cadre de ses lunettes, il regarda l’infirmière d’une manière significative. Celle-ci saisit de suite et discrètement quitta sa moitié de l’espace de travail à l’intérieur de la bouche du patient.

     — Le cabinet Majstorović, l’infirmière Sara à l’appareil ! Dites, comment puis-je vous aider ? En se doutant bien, Alexandar pour la deuxième fois détourna le regard de la sixième dent en haut à gauche et d’un mouvement quasi imperceptible de la tête demanda — C’est qui ?

     Tenant toujours le combiné dans une main, l’infirmière Sara de la deuxième retira le masque de protection et se tenant au protocole strict de la confidentialité dans le milieu hospitalier de ses lèvres forma le prénom de sa femme.

     Du marché vert en face d’un immeuble grave et sa porte à deux battants à l’inscription — Dr Alexandar Majstorović et collaborateurs — ce mardi du mois d’avril le vendeur des mandarines de Neretva n’était pas le seul à avoir vu le patron en chaussures d’hôpital et avec les clefs dans une main et le portable dans l’autre traverser précipitamment la place pavée.

     Une dizaine de minutes affolantes plus tard, Alexandar éteignit le moteur de la voiture et à travers le verre du cockpit sur les fenêtres de l’appartement tel quatre paires d’yeux compta huit rideaux tirés. Puis sorti de la voiture et le cœur serré comme la bouche peut l’être ouvrit la porte. Il n’y eut personne dans le couloir. Puis il fit un tour dans les chambres d’enfants. Dans la chambre d’Ian, il n’y avait toujours personne. Heureusement, dans la chambre de Tin, les frères montaient des Legos en toute innocence. Voyant leur père s’introduire essoufflé et déguisé en blouse blanche, les chaussures en liège et le pantalon blanc, ils crièrent comme s’ils avaient vu un fantôme. Mais les gamins rapidement retrouvèrent leurs esprits.

     — Maman a mal à la tête dans sa chambre ! — dit à la fin l’aîné Tin.

    Dans l’obscurité de la chambre, il reconnut de suite la respiration peinée et entrecoupée. Puis il évita habilement deux chaises couvertes de vêtements empilés, le modèle de la poupée Benetton en grandeur nature et à côté d’elle, abandonnée depuis la soirée du retour, le sac de voyage toujours ouvert. Enfin, touchant avec bonheur le cadre de la fenêtre, d’une traite, il tira la bande en tissu du rideau et regarda l’extérieur : le reste de Pula et tout le monde indifférent étaient couverts du crépuscule, d’une manière quelque peu sinistre au-dessus de la mer de Marina Verudela s’élevait le nuage affamé de goélands stridents, pendant que les feux de signalisation au sommet des mâts rivalisaient avec la lumière du jour. Stimulé par la scène, Alexandar enfin trouva la force de retourner sa tête sans aucune grimace. Heureusement, là sur le lit n’était pas allongée la patiente que les forces auraient quittée.

     — Qu’est-ce qui t’est arrivé aujourd’hui ?

     Nataša ne répondit pas. Immobile, elle restait couchée sur le ventre. Couvrant de ses paumes de main le visage, elle était apprêtée pour sortir : sur sa main, elle avait une montre, sur ses pieds les chaussures et des bijoux au cou, elle avait juste rapproché ses jambes vers son corps se transformant en un mouvement en fœtus d’une valeur de quatre mille euros.

     Avec la bande du rideau dans sa main, Alexandar répéta la question.

     Sur le lit, poursuivant sur son modèle d’enfant gâté, Nataša murmura — C’est toi, mon amour ! — l’invitant innocemment de ses mouvements de doigts à s’approcher d’elle.

    — Dis, en fin de compte, qu’est-ce qui t’arrive ces derniers temps ? — avec quelque peu de rudesse, la question apparut pour la troisième fois.

     Toujours dans la pose impuissante d’un embryon blessé, Nataša parla enfin. Elle le fit à contre-cœur, comme cela faisant elle pointait sur son propre visage l’égratignure qui depuis des jours menace de se transformer en une horrible cicatrice.

     — Ce terrible jour à Lisbonne tu m’a laissée seule faire du shopping !

 

Ce-soir là, Ian et Tin dans leurs chambres dorment à poings fermés. Enveloppée du brouillard du dernier jet, leur mère glissa la pomme de douche dans la fente en métal. Elle avait le corps d’une quarantenaire : la quenelle charnue sous le nombril était le foyer épilé à la brésilienne pour le kiki d’Alexandar, mais les bouts de peau sur ses fessiers (car ainsi toute nue rien ne lui maintenait le cul) pendaient désemparés.

     Une demi heure plus tard, sur toute la surface, mis à part le cuir chevelu, elle était enduite du coco parfumé. Puis elle s’est déplacée en robe de chambre jusqu’à la chambre à coucher, là avec des gestes incertains d’une patiente en phase terminale, elle est montée sur le lit continuant d’attendre toute nue.

     Tout comme chez les princes Incas ancestraux, par négligence de rotation dans l’âge nourrisson, Alexandar avait le crâne aplati au niveau de l’occiput et du front, il avait des jambes courtes et fermes d’un skieur, des mains féminines, et à cause de l’eau chaude de la douche entre les cuisses la petite queue pointue du clébard. Dans la journée sa mollesse ne dépassait pas la longueur de deux aiguilles d’une montre à bracelet, mais le soir dans la chambre à coucher les stimuli mécaniques et de température le rendaient vif tel un moineau friquet.

     — Les enfants se sont-ils endormis ? — lui demanda-t-il en s’approchant du lit. Nataša comprit le signe et de suite releva la tête et ouvrit la bouche. Ce soir-là sa queue avait le goût mentholé des gants de dentiste.

   La fellation durait brièvement car Alexandar, délicatement comme s’il était question d’un traumatisme de la mâchoire, écarta de ses cuisses sa tête qui se mouvait lentement puis sauta sur le lit. Mais là non plus ça ne le faisait pas. Comme se trouvant devant le portail du désert tentant de dénicher l’entrée, il ne faisait que farfouiller.

     — Au diable, Ça aurait été plus facile par le cul ! — pensa t-il nerveusement. Toujours accoudée en mode canine, en retournant sa tête elle l’éloigna de la déplorable scène de son arrière-train. Néanmoins il n’y avait que ses yeux qui s’étaient humidifiés.

     — Ça ne sert à rien, mon amour, je suis toute sèche ! — chouina t-elle. — Peut-être que je suis malade ?

     La queue toujours en érection et les mains entrelacées sur la nuque en mode interrogatif, l’obstiné Alexandar descendit du lit, s’approcha de la fenêtre et ce jour malencontreux pour la deuxième fois posa son regard à l’extérieur. Cette fois-ci les mâts éclairés sur les bateaux de la lagune Verdele Porat étaient inutilement érigés. Il pensa à sa femme : elle était un de ces navires attachés et onéreux qui, au moins ce-soir, pour une raison quelconque rendaient la navigation impossible.

    — S’agit-il réellement uniquement du petit sac-à-main ? — se retournant ensuite l’air méfiant dans la direction du lit.

    — Crois-moi ! — répondit-elle toujours allongée et en larmes. — Je sais, j’ai tout gâché, quelle conne !

   Alexandar ne dit rien car il lui était impossible d’imaginer que dans son mariage même l’événement le plus insignifiant ne pouvait être le fruit du hasard, mais le fruit d’une délirante stratégie que la lignée féminine de Nataša tire des temps lorsque son arrière-grand-mère, la grand-mère et la mère (dans le sens actuel) démarraient leurs reproductions si sitôt que cela aurait pu être répréhensible. C’est pourquoi il s’est approché du lit et la prit entre ses bras, elle qui était toujours en larmes.

     Passant ses doigts à travers ses boucles, il s’est mis à lui parler avec un désir libéré. Car après la période de la tension, là se manifestait enfin cet homme mystérieux avec lequel suite au rite cuisant et sanglant de la fidélité conjugale sa belle et intelligente femme avait cousue le petit sac-à-main.

 

Même si Lisbonne ne paraissait pas une ville dans laquelle tout un chacun pourrait se perdre en faisant du shopping, il s’est avéré que de déterminer la position de la boutique n’était pas tâche facile. Nataša était sûre que la rencontre fatale s’était déroulée auprès de l’église baroque São Domingos ou quelque peu derrière elle, à côté du Palacio da Independencia. Cependant, même un bref aperçu du plan de la capitale sur l’échelle de 1 : 5000 écartait tout doute : ce quartier était éloigné de leur ancien hôtel d’au moins deux pâtés de maisons de rues étroites et quartiers douteux.

Le lendemain après le petit-déjeuner garni du lait et des céréales, docteur Alexandar Majstorović n’est pas allé à l’ambulance mais avait poursuivi sa minutieuse recherche entamée la veille dans les quartiers de Chiado, Bairro Alto et Estrela. Ce faisant les noms de Fernando Pessoa et António Ribeira n’avaient aucune résonance pour lui, de même que le théâtre national São Carlos et à côté de celui-ci une autre rue nommée d’après un poète — la rue João Almeida Garret. La nuit tombante, avec le crayon de plomb en main, fatigué, il bâilla au-dessus du plan d’étage de l’église Nossa Senhora da Encarnacão et comme à travers un brouillard se souvint de l’homme qui sur un petit coffret en bois nettoyait les chaussures, tout comme du tintement mélancolique du tramway bondé de touristes.

     Le lendemain céda place à samedi, alors les enfants se joignirent à la recherche. Tout au long les petits doigts étendus naïvement sur le plan montraient les surfaces douteuses du l’immense parc municipal Florestal de Monsanto dont le visage vert se laissait traverser par l’avenue jaune Estrada Reste.

     Vers la fin de la troisième journée, la moitié de la ville jusque-là suspecte, il la réduisit en deux avenues des plus importantes : celle d’Infanto Santo et l’avenue Álvares Cabral, qui d’une manière quelque peu attendue s’achèvent pas le square de la Restauration. Avec le dévouement d’un archéologue qui l’aurait perdue, il tente alors de retrouver sa découverte, pendant ce-temps, Nataša surfait sur internet et feuilletait les magazines.

     Le quatrième jour l’infatigable recherche donna des résultats. La Place Nacional Dona Maria II était tout à fait moderne et est la partie récemment construite de Lisbonne. Entourée de restaurants de fruits de mer et boutiques étincelants, comme tel il n’appartenait pas au reste quelque peu sombre et bohémien secoué par des tremblements de terre, la traite des esclaves et des ballots de poivre. Pourtant suite à l’enchantement initial, tous dans la maison se sentaient comme devoir se réfugier de la pluie sous la gouttière.

     Car en avril la société avait déposé le bilan, la boutique avait mis la clef sous la porte en mai, et en juin les propriétaires étaient retournés là d’où ils étaient venus !

 

Vers la fin de cette année-là, sur l’aéroport de Francfort de la taille d’une petite ville côtière d’Istrie en même temps ont bourdonné les quatre moteurs de l’édifice volant du type A-380, dans le ciel tout au long enflammés, ils se sont maintenus là pendant quasiment douze heures et d’une manière tout aussi irréelle comme lorsqu’ils se sont envolés, touchèrent les bandes blanches et le bitume noir de leur piste prédéfinie à Francfort.

     — Dear passengers, thank you for flight with our company we just arrive in...

   L’immensité de l’aéroport brésilien Benito Juárez avait provoqué chez le docteur Alexandar Majstorović le respect sot envers l’économie racketteuse du pays dans lequel il venait d’arriver. Engourdie pour avoir été assise pendant plusieurs heures et en se fiant à son mari, en sortant de l’avion Nataša a dans le restaurant vitré commandé une bouteille de l’eau Evian et une assiette copieuse d’une salade de fruit. Pendant que revenue à la vie elle mâchait méticuleusement, à côté d’elle son mari savourait une tasse du café Minas. Puis la procédure habituelle : la recherche incertaine des valises, l’attente dans la queue pour le taxi, à la fin l’insolente tricherie sur la course par des chemins détournés et enfin l’hébergement de minuit dans l’hôtel aux prix exorbitants.

    À travers la fenêtre de la voiture la ville Brasília ressemble à n’importe quelle ville construite dans le style portugais ou espagnol, avec ses rues en grille rectangulaire. C’est pourquoi à première vue à nos habitants de Pula, elle ne paraissait pas particulièrement attirant. Évitant les ordures résiduelles et les clôtures de digues naturelles dans les banlieues s’étirant à infini, ils s’acheminait entre les maisonnettes peintes dans des couleurs criardes et par des ponts chancelants où les meutes d’enfants dénudés chassaient des chiens jaunes horriblement maigres. Le situation la plus déplaisante eut lieu pendant le feu rouge du feu de circulation lorsqu’en leur demandant de la monnaie un clochard-zombie s’est approché d’eux la machette en main. (À vrai dire, une telle Brasília faisait plus penser à une contrefaçon du bled du père de Nataša qu’à la capitale d’un État tropical de la taille de l’Europe.)

 

Le lendemain tôt dans la matinée, Alexandar revint du petit-déjeuner. Prenant ses précautions à ne pas réveiller son épouse, il s’est d’abord douché, puis prépara ses affaires pour le départ à la clinique où il poursuivra son perfectionnement de la technique du soin des sinus, commencé au début de l’année à Lisbonne. Pendant ce temps, dans les vapes dûes au voyage et les yeux couverts par le bandeau noir Nataša restait allongée.

     Puis murmura qu’elle allait se réveiller.

     — Reste dormir, il est tôt ! — dit Alexandar nouant sa cravate.

     — Si je me rendors, que vais-je faire ce soir ?

    — Tu veux dire ce que nous allons faire ce soir ? — la corrigea-t-il (comme il lui tourne le dos, elle ne voit pas son piaf déployé à l’issu de la douche).

     — Sinon, que vas-tu faire une fois levée ? — poursuivit Alexandar.

     — Tout comme toi — d’abord le petit-déj !

   — J’ai pris des sushis ! En fait, ils n’étaient pas terribles, mais pas autant que ceux que nous avions goûtés à Rome. Je me souviens, je pensais ne plus jamais en manger. Mais après celui de ce matin, le thon reste pour moi un poisson sérieux !

     — Pouah, pour moi il est tôt pour le poisson. Je vais me contenter de céréales !

    — Je continue à porter mon dévouement pour le thon cru ! — poursuivi Alexandar secouant sa petite main en signe d’acclamation. — Pour un bon thon sérieux !

     — Combien va durer ton truc ? — demanda Nataša.

     — Jusqu’à dix-sept heures ! — répondit-il au taquet. — À la clinique d’abord nous soulèverons le sinus puis mettrons l’implant. Puis suit la couture…

     — Bien mon amour, c’est bon… Je voulais juste savoir — l’interrompit-elle.

    — Comme je l’ai dit, jusqu’à dix-sept heures ! — répéta Alexandar. — Puis encore environ une demi-heure pour le retour ! J’ai commandé le taxi (en regardant sa montre), il arrive dans quelques minutes !

     — Alors dépêche-toi, ne sois pas en retard !

    Pendant les quelques minutes qui suivent, Alexandar face au miroir relève son cou tel une oie, vérifie le nœud de sa cravate, remet les papiers dans sa mallette, relève la manche et regarde la montre, puis regarde quelque part à travers la fenêtre, puis à nouveau vers le lit.

     — Alors, qu’as-tu décidée pour le petit-déjeuner ? — demanda t-il à la fin.

     — Bah je te l’ai dit, des céréales.

     — Essaye tout de même ce thon !

     Le docteur s’est enfin apprêté pour le départ. Cependant à la porte de sortie, il n’y avait pas que le petit-déjeuner de tout à l’heure qui lui hantait l’esprit et la bouche.

     — Alors, qu’as-tu décidé pour aujourd’hui ? Je ne pense pas à ce que tu vas manger, mais ce que tu vas faire — explique t-il. — Tu te rappelles de la machette d’hier au feu rouge ? Il n’est pas bon de marcher seul dans cette ville !

     Nataša se retourna enfin et d’un geste nerveux retira le bandeau noir de ses yeux. Pendant un moment elle cillait des yeux du regard incertain de quelqu’un à peine réveillé, puis d’une voix sirupeuse dit : D’accord ! D’abord je mangerai un sushi solide, puis j’appellerai le taxi et irai dans un musée !

 

Le soleil de lampes fluorescentes qui éclaire le hall d’entrée du plus grand musée d’anthropologie dans les deux Amériques est une variante du symbole indien. Quelque peu étourdie sous le coup du puissant éclairage, Nataša se dirigea vers l’intérieur et le centre cérémonial bien plus sombre — là où sur les profonds reliefs de grises colonnes en pierre les prêtresses reçoivent les sacrifices appropriés.

     Couvertes de couleurs criardes d’oiseaux tropicaux, ces femmes semblent être en vie. Pendant de longs siècles dirigeant les incessantes activités de la guerre sainte, certaines répètent des gestes ensorcelants, d’autres en posture d’une marche lente acceptent les saintes offrandes faites de têtes réduites, donnent des ordres et face à la foule rendent le jugement.

    Pas loin d’elles, sans la foule entassée de visiteurs sous la lumière jaunâtre et posée sur une colonne en pierre à la place du socle, semblable à un aquarium vidé, était placé un plutôt grand réceptacle à la vitre blindée. Il n’y avait rien, juste un coussinet en peluche duquel était absent l’objet exposé. Nataša s’y attarda plus longtemps que face à toutes ces femmes ensemble, car pour elle à ce moment il n’y avait de meilleur loisir que d’imaginer le contenu de cette boîte.

    — Dans la mythologie de la jungle, la couleur jaune est proche de la mort ! — la tirant de ses pensées, surgit la voix déformée par le micro de la guide d’un important groupe de touristes.

Nataša s’en approcha pour pouvoir même à un endroit aussi inconfortable apprendre quelque chose.

     — À travers les neuf fleuves — poursuit celle-ci — les chiens transportent les morts portant à ce moment en tant que collier un fil de coton bleu ! Là, l’eau est profonde et les chiens dirigent le radeau. Lorsqu’un d’entre eux reconnaît son maître, il se jette de suite dans l’eau pour pouvoir le transporter. C’est pourquoi la population de ces contrées élève tant de chiens jaunes !

Dans la salle voisine, la guide que notre protagoniste entend mais ne voit toujours pas avait brièvement expliqué le secret des proportions sur la poterie de l’époque précolombienne.

     — Leurs membres, pieds proéminents, oreilles et mains sont la conséquence du relâchement de l’argile pendant le processus du sèchement ! — dit-elle à ce moment-là. — Et pas de leur aspect véritable comme on le pense souvent !

     La prochaine salle était deux fois plus grande qu’une cage pour les aigles dans le zoo. Dans le silence quelque peu cérémonieux, le groupe s’était réuni devant les restes d’une pyramide décorée d’oiseaux et serpents étendus. La mystérieuse guide avait ici aussi à dire.

     — Il y a beaucoup de siècles — commença-t-elle — les autres idoles de cette pyramide ont été jetées dans un lac à proximité où ils se trouvent toujours ! Personne ne sait ce qui arriverait s’ils refaisaient surface !

     Puis elle monta sur une pierre d’où elle termina son discours.

     — C’est pourquoi notre sainte cathédrale de Mexique se dévoue pour qu’ils restent là-bas !

    — La sainte cathédrale de Mexique ! — de tout ce qui a été dit c’est tout ce que Nataša avait retenu. Et pendant que de la pierre sacrificielle la guide continuait d’énumérer les anciennes divinités, elle n’était intéressée que par la blouse de cette femme qui était tellement délavée que les couleurs pâlies provoquaient la pitié, tout comme — tout au long pendant sur son épaule — ce petit sac-à-main là quelque peu déjà mythique de la marque Paul-Poiret à cause duquel elle eut une fois envie de mourir.

     La visite prit fin dans la prochaine salle et le groupe se dissipa. Pensant qu’elle allait la perdre à la sortie dans la lumière du soleil artificiel, Nataša décida de l’attendre sur le banc à côté du calendrier aztèque sur lequel sont gravés les signes de la naissance difficile et la brève vie de souffrance.

     Peu après, dans la foule qui s’entassait vers la sortie, elle agrippa la blouse délavée.

     — Excusez-moi ! — dit-elle.

     Comme si elle s’y attendait, la femme agrippée se retourna lentement.

     — Où avez-vous acheté ceci ? — lui demanda t-elle ensuite en montrant le petit sac-à-main.

    Le visage de la guide était d’un mat noble, encadré par la chevelure de la couleur de l’aile du corbeau qui lui couvrait les pommettes saillantes indiennes. Ses yeux étaient calmes, clairs et grand ouverts.

     Nataša pensa : Qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça, sale sauvageonne ! D’où te vient le droit de porter ce que tu ne comprends pas ?!

Cependant elle parvint à se ressaisir et son arrogance à peine masquée elle la remplaça par une amabilité feinte. 

     — Ceci, s’il vous plaît, où peut-on l’acheter ?

    Ne disant toujours rien la femme agrippée ouvrit le sac-à-main duquel elle sortit un stylo et un bout de papier. L’instant d’après, elle tendit la feuille gribouillée et comme si rien ne s’était passé poursuivit vers les soleil ardent à la sortie.

   Restant seule Nataša regarda sa montre avec panique. Jusqu’à l’arrivée d’Alexandar de la clinique il ne restait que trois heures.

     Quelques instants après, elle avait en courant quitté le musée et la main à l’air tenant le bout de papier rédigé commença à se renseigner telle une forcenée.

     Mais personne ne savait lui répondre.

    — Mon Dieu, la vie est un véritable enfer ! — s’écria-t-elle à la fin et brisée s’assit sur un banc vide. De là, telle une automate qui mendie, elle ne faisait que lever sans espoir aucun le bras mécaniquement tenant dans la main l’adresse griffonnée, mais ensuite tourna la tête et de l’autre côté de la large avenue reconnut la blouse délavée. Voyant que Nataša l’observait, elle l’appela par des gestes hypnotique quasi indicibles. Comme revenue à la vie, elle se lève du banc et après quelques tentatives échouées traversa les quatre voies de la dense, puante et rapide rivière de motocyclettes et voitures. (Ce faisant il ne lui est pas venu à l’esprit de s’arrêter l’espace d’un instant pour réfléchir à ce qu’elle faisait, tout comme elle ne pensait jamais lorsque Alexandar excité par l’eau chaude s’approchait du lit.)

    Une vingtaine de minutes plus tard sur le siège arrière de la obsolète Santa Matilda en compagnie de sa nouvelle copine, Nataša fut envahie d’un mal-être frôlant la peur. Car ce qui se présentait à travers la fenêtre du taxi en quittant le centre ville invitait à la prudence. Ce n’était plus les avenues empressées, les rues et les grands magasins scintillants, juste des successions de murs vierges d’une pierre gris clair en lente dégradation, des endroits où des loubards murmurent sous les publicités pâlies de Pepsi-Cola, où l’eau coule des tuyaux non enterrés et où les carcasses de voitures sont tirées par des lianes jusqu’au banc de sable. Un monde qui lui était complètement étranger, fissuré, dangereux et tellement laid qu’elle ne voulait même pas le photographier. Cependant, il était tard pour songer au retrait : une fois dans la banlieue, la voiture avait dramatiquement accéléré. 

      Et juste quand elle se disait qu’elle ne verrait que des variantes de la misère déjà vue, il y eut une nouvelle surprise — accompagnés pas des chiens jaunes apparurent des enfants. Divaguant tout autour et farfouillant les ordures, ils étaient blancs de la chaux qui s’écaille des façades.

La femme à ses côtés ressentit de l’étonnement.

     — Les maladies et les conditions de vie tragique ont conditionné ici un sentiment de la vie où tout porte le sceau de l’instantanéité et de l’éphémère ! — explique-t-elle. C’est pourquoi les gens ici ne font jamais de projets à long terme car ils croient que la mort les frappera à chaque instant. Même les activités quotidiennes sont marquées par le sentiment d’une catastrophe prochaine !

     Puis quelques kilomètres plus loin, les sommets arrondis des arbres de la jungle ont condamné la vue sur le ciel. Enfin, la voiture s’arrêta finalement. En sortant Nataša sentit le sol mou de l’humus en décomposition. Ils étaient pratiquement dans l’ombre, et ce n’est qu’ici et là que des faibles tâches de lumière parvenaient. Puis elle regarda tout autour et fut parcourue de frissons — auprès d’un arbre de la taille d’une maisonnette que les termites avaient entièrement creusé se tenait une petite colonie d’enfants enfarinés.

     Celui qui n’aurait jamais mis les pieds dans une usine de cuir brut ne peut s’imaginer face à quel défi olfactif Nataša s’était retrouvée à ce moment-là — la puanteur de l’arbre creux était vertigineuse.

  — La pisse croupie est le meilleur adoucissant pour le cuir brut ! — l’instruisit son accompagnatrice. — Il existe bien entendu d’autres méthodes, mais nous œuvrons autant que nous pouvons en accord avec la nature !

     Puis, en la prenant délicatement sous la main, elle l’amena jusqu’à la niche.

     — Venez donc et voyez par vous-même !

    D’un côté pendaient les cuirs couverts de pisse ainsi que le feu qui faisait cuire le diurétique, et l’intérieur était rempli de tonneaux en plastique que les enfants réunis avec des tasses remplies de liquide entre leurs mains et avec des pantalons qui glissaient sur eux remplissaient sans répit.

     — Et maintenant, laissez-moi vous montrer la partie la plus agréable de notre petite usine ! — poursuivit l’Indienne, montrant de sa main la clairière à proximité.

 

Il se pourrait que la personnalité la plus pittoresque de cette historie soit le nain Zakaji, au surnom littéraire Nez en Fer : il était le chef de la bande émergente, et avec sa biographie débauchée et bien loin d’être terminée, il appartenait à ce genre de personnes qu’on jalouse le plus dans un pays tel que Brésil.

     Fumant et assis sur le tonneau de pisse vidé, il accueillait avec sourire les deux femmes au sein de son royaume illégal : l’immense et étouffante tente en plastique, fagoté tel un roi de cœur tzigane et entouré d’innombrables chinoiseries. Avec le parapluie à la main, en veste de jockey en velours vert et avec le sourire figé d’un commerçant, au début Nataša s’adressait sans mot dire à cet Indian sur l’éternel sentier de la guerre de toutes sortes de contrefaçons et au visage rugueux d’un tapir maquillé. Zakaji appelé Nez en Fer offrait au quotidien à ses dieux insatiables des sacrifices de rongeurs et poulets innocents, du coup, à ce moment, dans une main serrait-il la machette et dans l’autre le petit sac-à-main.

     — Allez, ne restez pas comme ça les mains baissées ! — dit Zakaji.

     Nataša s’approcha.

     Car au début craignait-elle même de regarder, tout ceci l’avait tellement excitée que ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle se rendit compte que la guide n’était plus là. Alors elle tourna le regard dans la direction d’une fente non cousue de la tente : à l’extérieur non plus elle n’y était pas. Heureusement, la porte du taxi l’attendant restait ouverte. Pendant ce temps, la main du Nez en Fer d’une manière désintéressés examinait ses seins, sa chevelure et son visage. À la fin, surmontant l’effroi, elle déclina la tasse de coke, tendit au Nez en Fer un paquet d’euros, agrippa le petit sac-à-main et en panique évitant l’étreinte à venir trouva la sortie.

 

Même si la vitre de la porte du taxi restait ouverte pendant toute la course en roulant vers la ville, les narines de Nataša furent à nouveau envahies par l’odeur âcre du corps du Nez en Fer. Curieusement, là elle ne ressentait plus la peur envers lui, non plus de répulsion. Regardant vers la forêt dense et humide, elle repense à la bosse sur son pantalon qu’il parcourait de sa main la libérant de la machette de temps à autre.

     — Il devait y avoir là-bas encore quelque chose ! — se dit-elle alors tout en pensant à son mari : en comparaison avec l’homme dans la tante, tatoué et monté à bloc, Alexandar n’était qu’un minuscule bout de thon dans son utérus de riz. Aussi, entourée par la nature sauvage des tropiques dont les parfums mélangés de la floraison et de la décomposition pénétraient à travers les fenêtres ouvertes, il lui vint à l’esprit qu’après toutes ces années de l’histoire de son origine honteuse elle n’avait plus à se soucier de sa légitimité.

     — Pouvez-vous arrêter la voiture ici, s’il vous plaît ?! — du siège arrière s’adressa-t-elle alors au conducteur montrant l’accotement terreux au bord de la route. La voiture s’arrêta, elle ouvrit la porte arrière, sortit, et enfin s’assit à côté du conducteur. Sans un mot, elle l’observa pendant un temps. Il avait le visage bricolé à la hâte composé d’un nez écrasé, d’un front bas réduit par le cuir chevelu bas et les sourcils joints. Mais ses lèvres cachaient la sensualité animale. De ses pouces, il tapotait nerveusement le volant.

     — Suffit ! — lui dit Nataša avec douceur, se saisissant du pouce en mouvement en l’englobant en entier : il était sale, gros et non taillé.

     Du tabac à chiquer, l’homme sourit noir.

    Je dirais à mon mari de te réparer ce cimetière ! — dit-elle alors espiègle continuant à tenir le pouce. — Tu n’auras pas à payer !

     L’homme ne comprit pas l’histoire des dents, mais l’attention féminine indéniablement si : c’est pourquoi il se mit de son ongle à déchirer une fente sur son pantalon d’équitation. Lorsque tous les accès furent sécurisés, il cracha sur sa paume en charpentier. Peu après Nataša sentit dans son cul une douleur dont elle ne pouvait même pas rêver. Mais pendant que celui-ci continuait à pénétrer sans relâche, dans le miroir du rétroviseur elle saisit brièvement sa douloureuse grimace — Malheureusement, comme tout jusque-là, celle-là aussi était feinte.

     — Qu’est-ce qu’il y a, salope ? À vrai dire c’est ça que tu veux tout ce temps ! — s’écria-t-elle à tue-tête en se surprenant elle-même.

     C’était l’instant de la véritable libération auquel personne ne peut se préparer même lorsqu’il refuse si longtemps et se ment à lui-même faisant semblant comme Nataša le faisait. Du coup, elle détendit complètement ses muscles incantant :

     — Bestiole, tu veux un peu de mes excréments, tiens ! — engloutissant enfin l’Indien.

     Mais tout à l’heure, dans le verre du rétroviseur, mise à part son expression de douleur il y avait encore quelque chose : sur le siège arrière grignotant avec innocence le fil du coton mou s’amusait un chiot vieux de quelque jours à peine.

     Lorsqu’elle est sortie du taxi, Nataša ne savait plus ce qu’elle fuyait. Comme les coureurs lors du passage lorsqu’ils dépassent la ligne d’arrivée, les bras levés qu’ils agitent comme si devant leur visage ils chassaient des essaims de moucherons affamés, elle aussi d’une main retirait ses vêtements, de l’autre en protectrice portant le chiot. Lorsqu’elle s’arrêta enfin grimpant sur une clairière, elle n’avait plus rien sur elle. De là elle vit qu’en-bas sur la route le conducteur désemparé de l’amour récent l’invitait à revenir avec douceur, et de l’autre côté de l’immense forêt, de la direction de l’usine de contrefaçons, des éclats brefs du métal aiguisé : comme s’il savait ce qui allait lui arriver, c’est avec sa machette ensanglantée que d’un pas nerveux Le Nez en Fer rattrapait le vilain nain.

 

À ce jour, bien des années plus tard, de rares touristes égarés ainsi que des Indians oisives dans la banlieue de Brasília avec effroi dans la voix parlent du vingtième kilomètre d’une route locale de la jungle. Conduisant dans la nuit, avec les lumières des phares, ils balaient le corps nu d’une femme sans tête, avec son petit sac-à-main sur l’épaule et un chiot dans les bras.

     Est-ce que Nataša Polić, alors épouse Majstorović, avait été ce jour fâcheux rituellement tuée sous le coup de la machette du Nez en Fer, puis sa tête abandonnée au processus compliqué de réduction qui est tellement dégoûtant qu’il serait impossible d’écrire dessus ? Ou ce qui effraie les conducteurs solitaires et les couples amoureux ce n’est pas elle ? Peut-être a-t-elle survécu à la nouvelle rencontre avec l’homme de Fer poursuivant sa vie avec le chauffeur de taxi aux dents jaunes et gros pouces, qui ayant appris par cœur trois mille rues de la ville de Brasília et dont l’hippocampe était plus gros que celui de son amateur du thon emballé — le petit dentiste aux trente deux dents Alexandar Saša Majstorović ?

     Moi, je crois plus aux Indiens. Tout en pensant au coussinet en velours dans la vitrine du plus grand musée des deux Amériques, et dessus, réduit à la taille d’un poing d’homme, la tête de Nataša qui y est posée.

     Ou peut-être que l’épuisement et le faible éclairage ont créé l’illusion d’une chevelure à la coupe grossière, des paupières cousues, le nez de Barbie et la bouche entrouverte.

 

 

 

Traduit par Yves-Alexandre Tripković

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