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Les poupées en papier
Yves-Alexandre Tripković

Je me souviens de ces temps lointains. À l’époque les villageois étaient si peu nombreux que je connaissais tout le monde aussi bien par son nom que par son prénom. Dans le village il n’y avait pas plus de vingt familles. Mais la vie était déjà tumultueuse.
        Je me réveille, je ne sais pas si le terme est bien choisi alors que je n’ai fermé l’œil de la nuit. Je me rappelle de cette nuit blanche. C’était il y a bien longtemps. L’hiver s’était installé et nous commencions à manquer de nourriture. Ma mère faisait de son mieux pour nous sauver de la famine. Elle salait la nourriture au-delà de l’acceptable ce qui nous forçait à boire d’énormes quantités d’eau, nous donnant l’impression d’être rassasiés. J’avais sept ans et demi, mon frère en avait cinq. Nous passions notre temps dans le jardin à construire des petites maisons avec du bois que nous récupérions des bûches. Notre intention était de construire tout un village à l’image du notre et durant tout l’hiver nous avancions à un rythme prometteur. Il ne manquait plus que l’église.
        Cette nuit-là, je n’ai pas pu m’endormir. Je rêvais, éveillé, des milliers de paysages que j’aurais aimé visiter. Ces images tellement vives m’étaient inspirées par quelques cartes postales qui étaient collées au long des murs de la cuisine. C’est ma mère qui les plaçait selon sa logique insondable une fois que notre père nous les avait lues à voix haute lorsque nous nous réunissions autour de la table. Il existait un pays où les rois étaient enterrés dans de grandes tentes en pierre. « Pyramide » était le mot qu’au long de la journée je répétais depuis que je l’entendis de mon père, et mon père se mettait, en m’imitant, à répéter le mot de sorte qu’il devint le point d’exclamation que nous utilisions à chaque fois que quelque chose nous surprenait ou nous amusait.
       Jusqu’au petit matin j’étais bien agité car c’était à ce moment-là que pour la première fois de ma vie je comptais faire quelque chose sans l’approbation de mes parents. Et cela me donnait des ailes, j’étais prêt à survoler les pyramides.
        Je me suis levé en évitant de faire le moindre bruit tout en vérifiant autour pour m’assurer que tout le monde dormait. Mes parents dans leur apaisement ressemblaient à une estampe japonaise tandis que mon petit frère m’a regardé brièvement et s’est rendormi aussitôt. Je me suis approché de l’abreuvoir rempli d’eau, me suis lavé le torse, le visage, les dents, me suis coiffé et une fois habillé, de l’armoire dans la salle à manger j’ai sorti un tas de sacs en papier que j’ai emporté à travers la fenêtre dans la fraîche nuit hivernale.
        Je marchais à travers des champs dénudés écrasant le gel dont ici et là surgissaient des perce-neiges. Notre signe secret était que dès que j’arrive j’imite le son du hibou qui est bien bavard chez nous, mais quand je suis arrivé à sa maison ma meilleure amie m’attendait déjà sur le palier. Le jour se levait et nous avons ri des nuages que nous créions en parlant, à voix basse pour ne pas réveiller qui que ce soit. Elle a étendu ses mains qu’elle avait sorties des poches de son joli manteau à fleurs et m’a montré, comme nous en avions convenus la veille, un tas de crayons en bois de toutes les couleurs.
        Le froid nous a poussé dans l’écurie et là nous nous sommes mis à fabriquer des poupées en papier, découpant et dessinant les sacs que j’avais apportés. Ainsi nous avons créé toute une galerie de poupées que, tout contents, nous avons portée jusqu’à la route du village sur laquelle tout doucement se mettaient à passer les villageois se dirigeant vers le bus qui les attendait pour les acheminer en ville.
        Il y en avait des gros et des maigres, des rapides et des lents, toutes sortes de gens qui se précipitaient vers la ville. Pas encore entièrement réveillés, ils passaient à côté de nous comme si nous n’existions pas. Et comme sur nos mains gelées on pouvait enfiler nos poupées en papier, elles se transformaient en marionnettes, et tout en imitant leurs démarches somnambules, en ouvrant à peine la bouche, j’accompagnais par des voix inventées ces hommes et femmes pressés. Le numéro de ventriloque amusait tellement ma meilleure amie qu’en riant nous créions des vagues de nuages sur lesquelles nous naviguions oubliant aussi bien le froid et l’échec commercial que la possibilité qu’une fois rentrés chez nous nous soyons sévèrement punis par nos parents.
        De tous les villageois, celle qui se démarquait par l’élégance de son allure était celle que tout le monde appréciait en cachette et qui allait vers la ville pour qui sait quelle raison, et elle a bien été la seule qui disposait d’une réserve suffisante de gentillesse pour s’arrêter un instant devant deux gosses, s’intéressant à ce que ma meilleure amie et moi avions fabriqué. Elle a scruté attentivement toutes nos poupées en pacotille, a ri de certains visages qu’elle reconnaissait et en souriant nous a acheté cinq poupées en papier, toute une petite famille que ma meilleure amie avait merveilleusement bien dessinée. Quand nous avions reçu quelques pièces nous étions tellement enchantés que nous n’arrêtions pas de rire créant de joyeux nuages.
        Avec l’argent que nous avons gagné en vendant nos poupées en papier nous avons acheté deux litres de lait en pot et du pain pour nos deux familles. Sans s’être aperçu que le jour s’était déjà levé nous étions, ma meilleure amie et moi, impatients de rentrer le plus tôt possible chez nous pour nous vanter de notre prouesse matinale. En s’approchant de la maison, j’ai remarqué que la porte d’entrée était grande ouverte alors que ce n’était pas le cas d’habitude. Dès ce moment-là j’ai su que le changement avait frappé à notre porte.
        Ma meilleure amie et moi avons accouru dans la maison, continuant par le couloir jusqu’à la salle à manger, et au lieu de nous mettre à crier notre bon- heur, tous les deux sommes devenus muets dès que nous avons vu ma mère à table serrant mon petit frère dans ses bras. Nous n’osions prononcer un seul mot. Les nuages se sont dissipés et nous étions figés au milieu de la sombre salle à manger dont les volets étaient restés fermés alors que la première chose que ma mère faisait en se levant était de les ouvrir, oubliant aussitôt aussi bien et le lait et le pain et les poupées en papier.
        Mon petit frère somnolait dans les bras de ma mère, mais c’était tout comme si lui aussi instinctivement comprenait que quelque chose d’inhabituel était en train de se produire ayant sûrement été témoin des voix élevées et des postures malveillantes des trois hommes que je voyais par la porte entrouverte de la salle de bain. Mon père était en débardeur et avait encore de la mousse à raser sur le visage. Ces grands hommes sombres le pressaient de se rincer le visage. La façon dont le plus petit d’entre eux l’avait poussé m’avait estomaqué, voulant me lancer aussitôt à la défense de mon père, mais ma mère m’a regardé, les yeux inquiets qui disaient de ne pas m’approcher d’eux.
        De toute façon, figés par l’incompréhension nous n’arrivions à faire un pas quand ces gens inconnus qui maltraitaient mon père nous ont encerclé, ne lui permettant pas de nous approcher. Lorsqu’ils sont passés à côté de nous, un de ces trois m’a poussé si fort que j’ai fait tomber la boîte dans laquelle nous avions entassé nos poupées en papier. Mon père s’était penché rapidement et avait réussi à se saisir d’une des poupées qu’il a enfilées sur sa main, approuvant du regard notre travail. La danse de la poupée en papier que papa avait inventée pour nous mettre de bonne humeur s’est arrêtée brusquement dès que le plus petit de ces menaçants grands hommes la lui arracha en la froissant faisant perdre à notre poupée en papier tout goût à danser.
        Ma meilleure amie est restée avec nous jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus supporter la lourde ambiance qui s’immisçait chez nous. Lorsqu’elle est partie, je lui ai tendu le pot de lait et le pain qu’elle avait tout aussi mérité si ce n’est plus, mais elle a refusé de les prendre en murmurant que nous allions en avoir bien plus besoin.
        Ainsi le même jour j’ai perdu aussi bien mon père que ma meilleure amie. Car une fois que ses parents ont appris ce qui s’était produit dans notre maison, une fois qu’ils l’ont punie pour s’être enfuie ainsi dans les heures matinales sans en informer qui que ce soit, ils lui interdirent de me revoir et même de s’approcher de notre maison devenue maintenant maudite.
        Ainsi ces grands hommes sombres nous ont emmené mon père. En passant ils avaient attrapé la veste en cuir de papa qu’ils lui avaient enfilée par-dessus le débardeur et c’est la toute dernière image de mon père dont je me souviens.
        Il nous a fallu un bon moment pour reprendre nos esprits, même si je ne suis véritablement sûr qu’au jour d’aujourd’hui nous ayons véritablement réussi. J’ai posé les pots de lait et le pain sur la table et ai ramassé les poupées en papier qui s’étaient éparpillées sur le sol. Ma meilleure amie, avant de partir en a pris une et a amusé mon frère en imitant la danse de la poupée en papier que papa avait inventée.
        J’étais convaincu que tout était de la faute de ces poupées en papier, car si je ne m’étais pas tel un voleur enfui de la maison quand en vérité j’aurais été le plus indispensable, tout ceci ne se serait jamais produit. J’ai ramassé toutes les poupées en papier, les ai déchirées l’une après l’autre en tout petits lambeaux et les ai brûlées avec le village de notre jardin, chassant ainsi tous les méchants esprits qui habitaient mes vilaines poupées en papier.
        Jour et nuit j’essayais de comprendre pourquoi mon père avait disparu. Je ne rêvais plus des paysages de cartes postales, j’ai même laissé s’écraser les tentes en pierre et oublié les chasses de l’aube. Je me suis rappelé de tous ces mots que mon père lisait sur nos cartes postales tout comme ceux qu’il prononçait en discutant avec ma mère à la maison. Je me suis dit que c’était justement dans ces mots-là que se cachait le secret de l’absence de mon père.
        Et depuis chaque mot m’est aussi bien une incitation qu’un avertissement. Dans chacun des mots je pressens une trace possible. Je prête l’oreille et ne perds l’espoir que tôt ou tard j’entendrai quelque chose qui me permettra d’éclaircir les événements qui m’ont enlevé mon père. Quand je serai plus grand je vendrai toutes ces poupées en papier que j’aurai fabriquées jusque- là et avec l’argent gagné je quitterai notre village pour la ville, convaincu que c’est là-bas que je découvrirai quelques traces précieuses.
        Je remplirai aussi bien la tête que tous ces sacs que j’emporterai avec moi avec des mots qui pourraient m’être utile. Et dès que je serai installé quelque part j’inviterai mon frère à me rejoindre. Je suis sûr qu’avec tous ces mots nous trouverons cent fois plus facilement notre père, car autrement à qui et à quoi les mots serviraient-ils s’ils ne peuvent nous rendre notre père ?
        Le petit pleure maintenant après les poupées en papier brûlées, dès que je pourrai je lui en fabriquerai d’autres et lui se mettra à crier joyeusement : « Pyramide ! »
     Je prononce, copie et retiens les mots avec l’espoir que dans ces mots je reconnaîtrai mon père. Et s’il est parti dans un pays étranger, s’ils l’ont envoyé ail- leurs où les mots n’ont pas la même valeur ? Alors comment le retrouverai-je ?
Entre temps j’ai appris plusieurs langues et j’ai l’âge qu’avait mon père quand il avait inventé cette danse de la poupée en papier, quand je les ai toutes brûlées c’est la seule que j’avais gardé.
        Je l’offrirai à mon enfant quand il aura appris tous les mots.


 

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