• Robertino Bartolec

Wilde + Krleža = Salomé : analyse in extremis








Le vice et la vertu sont pour l'artiste les matériaux artistiques de son art.

Oscar Wilde


Que serait le théâtre s'il n'impliquait un changement du monde existant.

Miroslav Krleža



Le décor biblique Salomé/Saloma est le plus propice des cadres pour une analyse in extremis de la position délicate dans laquelle se trouve actuellement l’espèce humaine. Surtout venant des plumes de deux monstres sacrés de la littérature européenne et mondiale, l’Irlandais Oscar Wilde et le Croate Miroslav Krleža, qui avec leurs œuvres aussi inspirantes que renversantes méritent leurs places au sommet de l’Olympe littéraire. Les textes importants de tout temps jouissent d’une double contemporanéité - de leur époque propre et de celle quand ils se voient à nouveau interprétés ou dérivés. La rareté Wilde/Krleža d’une reproduction biblique et la touche pour le décryptage ne résident pas uniquement dans la résurrection de Salomé et de Jean le Baptiste, mais aussi du fait que les deux (Wilde/Krleža) sont convoqués en eux (Salomé et Jean le Baptiste) et personnellement impliqués, subissant des métamorphoses et permutations dans le même texte dramatique (Salomé/Saloma) avec ce penchant d’une extradition autobiographique. Salomé/Saloma est dans une telle synchronie avec leurs biographies que le récit imprègne le rayonnement en s’accordant à l’ensemble de leurs constitutions publiques, privées ou encore intimes. Il agit temporellement aussi bien en avant qu’en arrière, éclaire, assombrit, glorifie ou profane, et souvent fête et blasphème à la fois.

Miroslav Krleža

Incontestablement, ce qui a profondément déterminé Wilde et Krleža dans leurs engagements publics, artistiques, intellectuels (et politiques), tire ses racines des affiliations spirituelles et esthétiques de leurs Salomé respectives, où les prédicaments de ce biblique livre incunable s’étirent clairement dans les vies de l’Irlandais et du Croate. Évidemment, les circonstances individuelles ont conditionné aussi les différences de leurs interprétations. La Salomé de Wilde par la décapitation exécute Jean le Baptiste car celui-ci par sa pureté spirituelle confirme le charisme de l’homme saint se refusant à la volupté, la consommation matérielle en tant que fondement de l’existence. Salomé de Krleža par la décapitation exécute Jean le Baptiste car celui-ci par la bassesse de sa vision du monde traite la vie avec un mépris écœurant, écartant tout idéal et aspirations spirituelles. Ne serait-ce que ces prémices dramatiques (posées dans le même livre côte à côte) garantissent l’équilibre habile des auteurs jouant des possibilités en vogue d’une thrillerisation au format biblique. Oscar Wilde et Miroslav Krleža dégainent leurs plumes vers le monde en chute morale et, sans s’épargner, aussi du côté de leur propre turpitude morale.

Oscar Wilde

Son travail sur Salomé, Wilde le débute en 1891. En juin 1892, au Palace Theatre de Londres, commencent les répétitions en vue de la première (la magnifique Sarah Bernhardt a accepté d’incarner Salomé). Toutefois, par le biais du surintendant royal Edward Pigott, la possibilité de jouer avait été suspendue en raison de l’instruction juridique qu’il n’est pas utile de représenter les personnages bibliques dans les pièces de théâtre. Wilde se sépare de la possibilité de la théâtralisation anglaise de sa Salomé en faveur de la publication des versions française et anglaise du texte. La version française du livre voit le jour en 1893, peu après s’ensuit aussi la version anglaise avec, sans pouvoir l’affirmer entièrement, la traduction du lord Alfred Douglas Bosie. Analysant aujourd’hui l’œuvre complète de Wilde, on dirait que dans chacune de ses œuvres, il contemple à nouveau et par son écriture paraphrase l’intrigue de Salomé, De Profundis inclus. D’un autre côté, Krleža toute sa vie créative - de 1913 à 1967 - écrit, change, augmente sa Salomé ; toutes les contradictions existentielles sont tel un trésor déposées dans Salomé. C’est l’heure de juxtaposer les deux œuvres, pièces de théâtre, aussi bien vis-à-vis des auteurs que du temps, de l’époque de la publication et du nôtre.

En publiant ces deux pièces simultanément (et cela en trois langues : le croate, l’anglais, le français, les traducteurs Robertino Bartolec, Yves-Alexandre Tripković, lord Alfred Douglas), l’intention est de présenter jusqu’aux extensions ultimes les rapports qu’entretiennent ces deux textes. Et non seulement d’un aspect de parallèles philologiques vu qu’ils partagent le même cadre (la légende de Salomé et la décapitation de Jean le Baptiste), mais tout autant de celui de la transformation du même modèle structurel dans la perspective du zeitgeist. A ce propos, l’évaluation des pièces est partagée sur ces deux aspects. Car il est bien apparent que les auteurs avaient à cœur d’isoler subtilement la crédibilité narrative des limites et les manières du genre (essai néotestamentaire) pour pouvoir par leurs propres esprits et celui de leur époque généraliser l’imaginaire - par le biais du récit qui vraisemblablement offrait la mise en ambiance et le développement scénique ainsi qu’une continuité dans le style pour une intégration artistique efficace de l’aura personnelle tout comme celle de la génération. Needless to say, la Génération ! Qui plus est, avec Salomé et Jean le Baptiste apparaît immanquablement un puissant courant catalyseur en mesure de porter avec force l’intrigue traditionnellement (d’une manière intégrative) ancrée et cela jusqu’à un certain gain de l’expérience, en communication suggestive avec toutes les controverses du XXIe siècle. Nombreux sont les points qui favorisent ces pièces en tant que textes éternellement durables et actuels, mais l’attention est avant tout assurée par Wilde et Krleža en tant qu’écrivains de pedigree. Aussi bien ici que dans toutes les autres œuvres, ils disposent d’une thèse solide sur le phénomène auquel ils se consacrent, exposent avec fluidité les propriétés cumulatives de l’intrigue, avec aisance cimentant la direction persuasive du récit auquel est avec économie servie toute l’excentricité des arguments de cette relation entre Salomé et Jean le Baptiste. Incontestablement, ce qui rend le texte encore plus attrayant est que l’argumentation, ils la reflètent à travers les anecdotes démonstratives de leur propres expériences. Les émissaires de la perfection littéraire par la magie linguistique dépassent et élargissent le modèle initial et face au lecteur (et le spectateur du théâtre) ouvrent de nouvelles dimensions psychologiques et sociologiques (et spirituelles) de la société, dénichant de nouvelles artères aussi à l’intérieur des insondables labyrinthes de leurs caractères uniques. Bref, éclairant l’essence-même de leurs propres métamorphoses et celles de la société. Ils ont mis en scène le privé, l’intime, tout comme l’hypocrisie de la vie publique, dans un monde d’où a été chassée la miséricorde, car la finale se résume (littéralement !) en une décapitation.

Par le cierge biblique initial, Wilde/Krleža donnent une leçon de l’histoire qui ne pulse pas dans la simplicité d’un livret de répétition religieux. Même si nés au XIXe siècle (1854/1893), leurs préoccupations par de grandes idées et tentatives de trouver de l’ordre dans le chaos de l’existence sont le déclencheur de l’inspiration qui s’est ensuite propagée sur l’immense terrain historique, l’avalanche de la culture, de la politique, de la psychologie. C’est un carambolage de thèses nouvelles, discernements, déploiements d’événements convertis dans notre stade temporel - le troisième millénaire. Le foyer de Salomé et Jean le Baptiste est toujours là, sauf que le puzzle est celui d’un autre discours. Salomé avec sa pulsion libidinale divertissante du quotidien dénuée d’inhibitions morales et les activistes enclins à la première occasion de troquer la voie révolutionnaire pour une fluidité lucrative avide et égoïste, pendant que le typhon apocalyptique bourdonne mortellement à tout le monde - tchhop, tchhop - démontant et noyant les têtes - n’est-ce pas la raison de cet éclectique océan dystopique dans lequel le XXIe siècle patauge tel un gamin privé du harnais de sécurité ? C’est pourquoi l’apostat d’une singulière zone autonome de réflexion et de discernement au sein de la grosse machine est nécessaire. Audacieux, qui ne se soucie pas de l’émail du mainstream, l’individu déterminé à projeter l’humain loin de l’usure des piles de la matrice déshumanisée, celui qui transformera l’individu insignifiant du système matériel sans âme en authenticité. L’homme. Doté d’une tête pensante sur ses épaules. Avec un cou capable de résister à n’importe quelle torture venant aussi bien de la gauche que de la droite, de n’importe où !

Salomé/Saloma d’Oscar Wilde et Miroslav Krleža est un formidable testament littéraire de deux monstres sacrés de la littérature européenne et mondiale…


extrait de l'essai L'accord de Salomé disponible dans le livre


traduit par Yves-Alexandre Tripković







SALOMÉ

Oscar Wilde/Miroslav Krleža


Modernist nakladništvo, Varaždin

10/2022

312 pages


textes originaux en croate (Krleža) et en français (Wilde) ;

avec les traductions en croate (Robertino Bartolec), français (Yves-Alexandre Tripković) et anglais (Robertino Bartolec)

Dans le livre on trouvera l'essai de Robertino Bartolec L'accord de Salomé et un choix de photographies.


ISBN: 978-953-7281-71-7

15 €