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  • Photo du rédacteurAlmin Kaplan

L'Affiche








1.


« Arrête, Roumo, les enfants vont nous entendre... Arrête, non... non, gros bêta... bon... », se défendait Vahida tandis que Roumo du haut de ses quatre-vingt-dix kilos, comme un taureau, se jetait sur son corps fragile. 

« C’était quoi ? », cria la femme, s’efforçant de paraître la plus inquiète possible, et d'autant plus pour éteindre chez l'homme l'envie qui avait atteint son paroxysme et devant laquelle elle-même faillit céder.

« De quoi ?! » Roumo leva soudain la tête qu'il venait de plonger entre les seins de sa femme.

« Comme si, quelque chose venait de tomber », dit Vahida tout en essuyant la salive de sa poitrine avec sa main. 

L'homme était déjà à la fenêtre et avait écarté le rideau de sa main :

« Tfouh! », cracha-t-il, après avoir regardé à travers la vitre.

« Putain de merde ! »

« Qu’est-ce qui se passe ? », dit-elle à voix basse en cherchant sa culotte sur le lit.

« Bakir est tombé ! »

« Qui ça ?! »

« Bordel... » dit Roumo, sur le point de se diriger vers la porte. Mais quand Vahida l'avertit qu'il était fesses à l’air, il revint et se mit lui-même à chercher ses sous-vêtements dans la pièce.

Alors qu'ils cherchaient leurs vêtements dans le lit froissé, on entendit une voix de petite fille dans le couloir : 

« Maman, il se passe quoi ? »

« Rien, ma chérie, va dormir... »

« Il raconte quoi papa ? Qui est tombé ? » La voix de la fillette sembla soudain s'éclaircir.

« Mais personne n'est tombé, va te coucher, c’est un ordre ! » Roumo devança sa femme et, s'adressant maintenant à elle, poursuivit à voix basse :  « Donne-moi mon téléphone. »

« Mais qu’est-ce qu’il y a ? Comment il a pu tomber ? »

« Donne-moi le téléphone, qu'est-ce que j’en sais comment il a pu tomber ! », répéta Roumo avec colère d’une forte voix, avant d’enfiler sa chemise. 

Dès qu'il eut pris le téléphone des mains de Vahida, il trouva le numéro et le composa. Tout en tenant le téléphone portable à son oreille d'une main, il boutonnait son pantalon de l'autre, en sautant sur place pour mieux l’ajuster.

« Réponds, mon Médine... », dit-il en jetant le téléphone portable dans le lit que Vahida venait de refaire. « Elle est où la lampe ? »

Sans attendre que sa femme lui réponde, Roumo ouvrit le tiroir de la commode et se mit à fouiller.

« D’où je sais où est la lampe, pour l'amour de Dieu ! », répliqua Vahida tentant de se justifier.

« Elle était là bordel de merde ! Est-ce que quelqu’un sait où se trouve au moins une chose dans cette maison ! »

« Mais puisqu’elle était là, ça doit bien faire un an que tu l’as mise là... » Sa femme s’arrêta de faire le lit et commença à chercher elle aussi.

« Quand je laisse quelque chose quelque part - ça doit rester à sa place, allez vous faire foutre, avec votre manie de déplacer les choses ! » Roumo criait à présent.

« Mais qu’est-ce qui te prend, tu vas réveiller les enfants... », dit Vahida pour le calmer tout en fouillant elle-même les tiroirs à la hâte.

C’est alors que le téléphone, que la femme avait égaré quelque part dans la couette ou la couverture en faisant le lit, se mit à sonner.

« Il est où mon téléphone !? », s’affola Roumo.

« Mais il est là quelque part... » Vahida laissa là les tiroirs et commença à tapoter le lit avec ses mains.

Au moment où ils mirent la main sur le téléphone portable, il avait cessé de sonner. Roumo l’attrapa, et sans rien dire, répondit à l'appel manqué de Médine.

« Voilà, Bakir est tombé », dit-il dans le combiné d'un ton calme. « Ben, tout à l’heure, quelque chose a claqué, c’est pas moi qui ai entendu, c’est Vahida ... Il est tombé ».

Pendant que Roumo répondait aux questions de Médine, Vahida avait retrouvé la lampe de poche et l’orientait vers la maigre lumière de l’ampoule, cherchant un bouton pour l'allumer.

« D'accord, bon, je vais appeler Ibro, tu appelles Chevko », déclara Roumo en raccrochant.

« Voilà la lampe, mais elle ne marche pas », dit la femme en la lui tendant.

Lorsqu'il l'ouvrit, il y avait une pile à l'intérieur, d'où un liquide noir s'écoula.

« Tiens... », il le rendit à sa femme et enfila sa veste de treillis.

« Donne-moi cette casquette », ordonna-t-il à Vahida, qui tenait déjà une casquette verte à la main et la lui tendit pendant qu'il boutonnait son manteau.



2.


« Je vous avais bien dit de l’attacher au fil sur au moins encore deux endroits », s’expliqua Médine à l’adresse des deux hommes qui l’attendaient alors qu’il cherchait quelque chose dans le garage.

Roumo et Chevko se tenaient debout à la porte du garage les mains dans les poches. Chevko sortit un paquet de cigarettes et en proposa à Roumo. Quand ils eurent la cigarette aux lèvres, Chevko sortit un briquet jaune et se colla contre le mur comme s’il voulait l’embrasser, puis il cacha le briquet avec sa main libre et frotta la molette. La flamme apparut, mais le vent l’éteignit assez rapidement.

Roumo avait aussi sur la tête un bonnet tricoté dont le bord inférieur lui tombait presque sur les yeux. Quand il vit que Chevko n’arrivait pas à allumer la flamme, il s’approcha de lui et cacha à son tour le briquet avec sa main.

Chevko approcha le premier du feu la cigarette qu’il avait serrée entre ses lèvres, suivi de Roumo. À cet instant précis, Médine, qui tenait dans une main des pinces à sabot et dans l’autre une bobine de fil, les regarda.  

« Mon Dieu... », dit-il en secouant la tête. « Prenez cette échelle et partez... ».

« Et il est où Ibro ? », demanda Roumo.

« Nulle part ! Il ne répond pas à son portable... Mais il répondrait si on distribuait des mèches. »

Ni Roumo ni Chevko n'ont rien dit à cela, mais avec l'échelle sur leurs épaules, ils ont suivi Médine dans la rue. Le vent du nord soufflait et Roumo sentit la morve lui couler du nez ; il l'essuya avec la manche de sa veste militaire. Et juste après, il jeta par terre sa cigarette, dont le filtre brûlait déjà.

« Il est quelle heure ? », interrogea Chevko .

« Je pense qu'il est presque deux heures », répondit Roumo. Médine ne disait rien. À un moment donné, il se racla fortement la gorge pour recueillir sa glaire et la cracha. Puis, comme pour conclure la discussion, il se tourna vers la clôture par laquelle ils passaient, et fermant une narine avec son pouce, se moucha.

Roumo crut voir la morve blanche de Médine accrochée aux branches des ronces, et ça lui donna la nausée. Pour se changer les idées, il parvint tant bien que mal à fourrer sa main gelée dans sa poche et à chercher son téléphone portable. Quand il l’eut sorti et appuyé sur le bouton, l'icône nouveau message apparut à l'écran.

C'était d'Ibro : « Médine t’as appelé aussi ? Tu sais ce qu’y a ? »

« Bakir est tombé », tapa Roumo avec ses doigts gelés, et il envoya le message.



3.


Une grande affiche pré-électorale, encore accrochée, attachée au fil de fer d’un seul coin, se balançait à l’avant-toit d’une maison dont la façade s’était effondrée en plusieurs endroits. Lorsque le vent soufflait, l'affiche oscillait et raclait le mur. Lors des fortes rafales, elle heurtait la gouttière qui, bien que rouillée et en mauvais état, tenait encore au coin du bâtiment délabré.

C’était ce son que Vahida avait entendu alors que Roumo était au-dessus d'elle. Ils appuyèrent l'échelle contre la façade et commencèrent à évaluer la situation. Il fallait réfléchir à la façon de résoudre le problème et à quoi attacher l'affiche pour que le vent ne l’arrache pas à nouveau.

Alors qu'ils réfléchissaient, le téléphone de Médine sonna. « Pourquoi tu réponds pas ? », demanda-t-il d’un ton colérique tout en rapprochant le téléphone de son oreille.

« Et voilà, l'affiche est par terre ; bordel de merde, vous n'êtes même pas foutus de faire ça, alors faire quelque chose de plus compliqué... »

Quand Médine eut raccroché, Roumo prit l'affiche qui se trouvait sur une fine structure en bois et commença à dérouler les restes du fil de fer que le vent avait arrachés.

« Il va pleuvoir », constata Chevko en regardant le ciel sombre.

Alors Médine leva lui aussi la tête vers le ciel, se tut un instant et fit un signe agacé de la main :

« Il nous manquait plus que ça. S'il pleut, d'ici demain l'affiche sera froissée et ce sera la merde... On aurait mieux fait de ne pas la placer... »

« Et qu’est-ce que tu en penses si... ? », avança prudemment Chevko, tout en saisissant l'affiche d'une main, « si on mettait une sorte de corniche ici, un morceau de tôle mince, pour qu'au moins, s'il pleut, que l’eau ne coule pas sur l’affiche » ? 

« Bonne idée... », intervint Roumo en jetant par terre le morceau de fil de fer qu'il avait séparé de la structure en bois. « Pour que les couleurs ne bavent pas... »

Médine sa contenta de garder le silence. Puis il prit lui aussi l'affiche entre ses mains et se mit à la contempler.

« Je trouve ça étrange », dit-il en hochant la tête. « Le vent est quand même pas fort au point de casser un fil de fer... »

« Alors tu penses que c'est quelqu'un ? », lui demanda Roumo.

« Si c'est quelqu'un, c'est Ivo », intervint Chevko du tac au tac.

« Je dirais plutôt Rassime », dit Médine, puis il se tut...

« C'est le vent, c’est sûr », répliqua Roumo, brisant le silence. « J'ai de suite regardé par la fenêtre, dès que Vahida a entendu un truc craquer... Si y avait eu quelqu'un, je l'aurais vu ».

Médine se racla à nouveau la gorge et cracha par terre. Il prit son téléphone et appela Ibro pour lui dire d'apporter un morceau de tôle de deux mètres de long, des clous et un marteau.


Traduit par Tamara Radovanović



4.


Ils posèrent la fine tôle d'acier sur le bord supérieur de la structure en bois sur laquelle reposait l'affiche. Médine la tordit vers le haut avec des pinces, si bien qu’on aurait dit que leur ouvrage était en réalité une gouttière. Ibro la perça avec un poinçon et glissa à travers un fil de fer qu’il enroula ensuite autour des barres de bois.

Pendant qu'ils étaient affairés, Médine demanda à Ibro: « Pourquoi tu répondais pas ? ».

Sans le regarder, Ibro répondit nonchalamment : « Je dormais... ».

« Ou tu baisais !? » Médine commença à rigoler.

Roumo et Chevko éclatèrent de rire avec lui.

Ibro ne répondit rien. Ils commencèrent à monter à l'échelle, du fil et des pinces à la main. Quand Ibro atteignit le pignon, il enleva le reste du fil de fer auquel l'affiche était accrochée et le jeta à terre. Puis il arracha un nouveau morceau et le glissa sous une brique qui s’ébranla bruyamment. Il enroula le fil autour de la corniche et commença à le serrer avec une pince. Quand il eut fini, il tira dessus plusieurs fois pour vérifier que c’était bien serré.

« Donne... », dit-il en regardant les trois hommes qui l'observaient depuis la terre ferme.

Pour réceptionner l'affiche, Ibro descendit d'une marche sur l'échelle.

« Il a baisé, c’est sûr, pour travailler comme ça », reprit Médine, en continuant à lui lancer des piques. « Tu t’es fait deux Hassanates ce soir », dit-il avant de s’esclaffer à nouveau.

Pendant qu'Ibro centrait la pancarte, les trois hommes criaient à l'unisson : baisse, lève, à gauche, à droite - jusqu'à ce que la pancarte soit bel et bien mise en place. Ils attachèrent le fil à deux endroits différents, ainsi qu’à la barre transversale inférieure de la structure en bois. D'un côté, ils fixèrent l'affiche à la gouttière, et de l'autre, comme il n'y avait rien pour l'attacher, ils l’arrimèrent au sol avec un piquet.

« Maintenant, elle ne va plus bouger », déclara Chevko.

« Même une tornade pourrait pas arracher ça ! », ajouta Roumo. « Allez, on fume... »

Chevko sortit un paquet de cigarettes et commença à les offrir.

Il en tendit d'abord une à Ibro, puis une à Roumo. Comme le vent continuait de souffler, les trois hommes se rapprochèrent du mur et placèrent leurs mains autour du briquet pour protéger la flamme. Puis, un à un, ils en approchèrent les cigarettes et les allumèrent.



5.


De la fenêtre de la chambre de Roumo, Vahida observait les quatre hommes parler entre eux. Elle vit également la fine tôle d’acier sur l'affiche et pensa qu'il ne manquait que le feu d’une bonne cheminée.

Cette pensée l’émoustilla.

Elle enleva sa culotte pour en mettre une nouvelle. Puis, d'un coup, elle fut prise d'une certaine excitation et tenta - tout en regardant les quatre hommes – de commencer à se caresser. Mais juste au moment où elle s'apprêtait à le faire, sa fille prit la parole depuis le couloir :

« Est-ce que papa est rentré ? », demanda-t-elle d'une voix ensommeillée.

« Non, retourne te coucher », lui répondit Vahida, qui mettait une nouvelle culotte.

« Maman, de quelle famille vient Bakir, celui qui est tombé ? », continua la petite fille.

« De la famille d’Alija, ma fille... », répondit Vahida, tout en détachant son soutien-gorge.

« Quel Alija ? »

« Un Alija, ma fille, tu ne le connais pas... Va te coucher... »

Quand Vahida enfila sa chemise de nuit, elle entendit la porte d’entrée. Elle se jeta rapidement dans son lit, et tira la couverture et la couette sur elle. Et elle fit semblant de dormir.

En entrant dans la pièce, Roumo apportait avec lui l'air froid du dehors, que Vahida sentit immédiatement dans ses narines. Elle l’écouta se déshabiller, tout en gardant les yeux fermés. Il enleva d'abord sa veste et la jeta sur le fauteuil. Puis, il voulut retirer la ceinture de son pantalon. Comme elle s’était coincée, tout en la secouant, Roumo poussa des jurons.

Enfin, il enleva ses chaussettes et les lança près de la porte.

Quand il eut éteint la lumière, Vahida ouvrit les yeux.

Des yeux remplis de larmes.



Traduit par Fanny Trtica



*


« Récits de Dubrave », Almin Kaplan

Dans les récits de Almin Kaplan, un micro-événement soudain fait troubler la monotonie de « l’ordinaire » dénudé de la vie quotidienne villageoise dans la Herzégovine d’après-guerre et post concentrationnaire. Cela ne se transforme jamais en tremblement de terre faisant tomber des murs, mais provoque brièvement une fissure à travers laquelle on peut apercevoir des drames sanguins et des émotions lourdes, des peurs profondes et de la souffrance en sourdine. Par leur biais, on peut sentir le battement de la machine infernale incorporée dans les fondations de notre monde. La sournoiserie traditionnelle et le présage sinistre fondés sur l’expérience, mêlée à la foi et à la superstition – tout cela se reflète dans la littérature de Kaplan en lui donnant une voix artistique authentique, qui dépasse largement les frontières de notre langue, de l’espace et du temps.


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Almin Kaplan, écrivain, poète est né en 1985 à Mostar en Bosnie-Herzégovine. Il a publié quatre recueils de poèmes : “Filles de Biber” (2008), “En attendant le concert de cor” (2013), “Bukara” (2017) et “Recueil de Mostar” (2017), trois romans : “Arrachement” (2017), “Meho” (2019), “Les récits de Dubrave” (2020) ainsi qu’un roman en vers : “ Rougeole” (2014). Plusieurs prix littéraires lui ont été décernés dont le prix Mak Dizdar, prix des soirées poésie de Ratković (Ratkovićeve večeri poezije) et le prix Zijo Dizdarević. Sa poésie a été publiée dans les revues littéraires : Most, Motrišta, Slovo Gorčina, etc. Il vit à Pješivac-Greda, près de Stolac.


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Tamara Radovanović, 21 ans, vit à Paris où elle fait ses études. Titulaire d'un baccalauréat économique et social, elle choisit de s’inscrire à l'UFR d'Etudes Slaves de Sorbonne Université. Actuellement étudiante en master 1 BCMS (bosniaque-croate-serbe-monténégrin) spécialité linguistique. Elle a également fait partie d’une association culturelle et artistique franco-serbe Biseri Perles. Dernièrement, elle a participé au projet TransLab Sarajevo-Paris, ce qui lui a permis d’acquérir des outils et des méthodes de traduction littéraire. 


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Fanny Trtica, née à Mantes-la-Jolie en France, a vécu jusqu’à ses 6 ans à Slavonski-Brod en Croatie. Elle a fait toutes ses études en France. Titulaire d’un baccalauréat scientifique, elle suit une classe préparatoire aux Grandes Ecoles - CPGE MPSI avant de se réorienter vers un BTS Assistant de Gestion PME-PMI. Ensuite, elle obtient une Licence puis une Maîtrise AES (Administration économique et sociale) parcours Ressources Humaines à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle suit également les cours de 2ème année du Master CEES (Chargé.e.s d'études et de recherche économiques et sociales). À l’issue de cette formation, elle travaille comme Consultante Chargée d’études socio-économiques pendant 7 mois au sein du cabinet DEGEST à Paris. Elle décide de reprendre ses études en s’inscrivant en 1ère année de Master LLCER parcours Etudes Slaves : Bosniaque, Croate, Monténégrin, Serbe à Sorbonne Université, spécialité langue juridique. Elle est actuellement étudiante en Master 2 LLCER : Etudes Slaves : BCMS.


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traduction réalisée dans le cadre du

TransLab Sarajevo-Paris

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