• Nenad Popović

Journal de guerre en Ukraine : 20e semaine







vendredi 8 juillet 2022, 135e jour de guerre


Les actualités de ce jour.


Alexeï Gorinov, l’élu municipal moscovite a été condamné aujourd’hui à sept ans de camp pénitentiaire car en commentant de manière critique la guerre contre l’Ukraine, il a utilisé le mot guerre à la place de la formulation permise : l’opération spéciale.


Le ministre russe des affaires étrangères s’est rendu à la réunion des pays du G20 sur l’île de Bali (!) pour ne pas écouter ce que disait Annalena Baerbock, la ministre des affaires étrangères allemande qui de par son âge pourrait être sa fille.


Son patron, Vladimir Poutine, dans la salle de Catherine au Kremlin a convoqué les leaders de la Chambre basse du parlement fédéral et leur a dit que la Russie avec sa guerre en Ukraine « n’a pas encore commencé les choses sérieuses ».


Dans les régions occupées et soi disant séparatistes de l’Ukraine, au Donbass sera instauré le « moratoire sur la suspension de la peine de mort ».


Au Conseil de sécurité, la Russie a posé son véto sur la livraison de la nourriture aux convois humanitaires à l’ouest et au nord-ouest de la Syrie, du coup au-dessus de la population de trois millions d’habitants plane la menace de mourir de faim. Ce qui est rapporté par la journaliste de la BBC Anna Foster qui suivait le dernier Conseil de sécurité.


Sara Wagesnknect, une personne bien importante du parti allemand La Gauche (Die Linke), représenté au parlement fédéral, a demandé à ce que l’Allemagne se mette à acheter de suite du gaz et du pétrole de la Russie, autant que possible.



dimanche 10 juillet 2022, 137e jour de guerre


« Nos » Ukrainiens sont venus hier ranger la maison avant que n’arrivent les prochains hôtes et ont apporté un cadeau, un sac avec un paquet de sel et un paquet de farine. C’est pour remercier Dalibor Šimpraga qui leur a fait parvenir un colis d’aide que nous leur avons livré lorsque nous nous étions vus la dernière fois. En voyant ce sac Slađana s’est mise à pleurer. Quand elle me l’a dit à moi qui suis resté à Pula garder les chats, le kïevien Jero et notre Dobrica, la tristesse m’a de suite fait croquer un Xanax. Là, nous sommes devenus avec les Kharkoviens des amis-voisins proches dans le sens de bons komšija comme on dirait en Bosnie, mot qui m’est quelque peu encore étranger, mais qui par exemple en Bosnie et en Voïvodine est la seule catégorie spécifique permettant de décrire certaines relations humaines. Elle contient un mélange de confiance et de respect. Le mot voisin (susjed) n’a pas cette portée, il doit être enrichi d’un qualitatif. Bon voisin, un voisin honnête, un voisin à qui on accorde une entière confiance. Et concernant le respect en Voïvodine, la coutume était que lors de la visite à une famille hongroise, à ses questions et répliques en serbe, on réponde en hongrois, et vice-versa. Tout comme « nos » Kharkoviens nous ont apporté un petit cadeau de voisin. Et lorsqu’un jour ils retourneront à Kharkiv, ils sauront qu’ils ont en Croatie une famille avec laquelle ils sont amis. En français, le mot voisin est un mot froid, un mot de distance. Il désigne les gens que tu ne fais que voir, par la fenêtre ou dans la cour, et ce n’est que par les attributions aimables - « une voisine aimable » par exemple, qu’on atteint la riche signification qui indiquerait un komšija ou une komšinica. Dommage que le mot camaraderie, tout comme camarade, ait été détruit en Yougoslavie socialiste et dans sa signification retournée comme un gant, du coup camarade, il ou elle, pointait la personne du pouvoir au-dessus des gens ordinaires, exactement à l’envers de la solidarité, de l’égalité dans l’effort et la peine. C’est-à-dire que camarade signifiait la noblesse du pouvoir social direct (pouvant avoir aussi une connotation cynique), ainsi par exemple « la camarade Pepca Kardelj » ou « le camarade Bakarić » voulait dire la même chose que la particule nobiliaire « de » en français ou « von » en allemand. Entre les deux Guerres, le roman Drei Kriegskameraden d’Erich Maria Remarque - et signifie trois hommes partageant la peine - pouvait encore être traduit par Trois camarades d’armes, et après 1945 dans le peuple on pouvait souvent entendre « Sois prudent, c’est un camarade. » Je le note, car ces deux familles kharkoviennes nous les avons accueillies chez nous par solidarité et à vrai dire par camaraderie. C’était de la camaraderie dans la malheureuse phase de leur vie.


D’ailleurs, il n’y a pas que la soi-disant théorie socialiste yougoslave de la société qui se serait attaquée au mot camarade. Les nazis ont tout aussi tenté d’introduire l’expression « le camarade du peuple » - Volksgenosse - à la place de l’Allemand, tout simplement. Volksgenosse a néanmoins été inventé par la théorie allemande biologico-raciste, on était Volksgenosse par le « sang » - en Croatie après 1990 par les « bonnes cellules sanguines » - caractéristiques « génétiques » des Allemands, du coup ils étaient tous camarades de par le peuple, la nationalité : la communauté biologique instinctivement solidaire entre-elle, d’où qu’ils viennent ces volkenosses. Tandis que les Juifs allemands ne l’étaient pas même si nés à Frankfort, sans parler des Roms ou les gens à la peau noire nés en Allemagne et selon les nazis provenant des « mariages mixes ». - Ainsi, moi, dans ma propre langue, je m’aide en 2022 par des mots comme komšija ou ami. Et c’est un fait qu’en faisant parvenir de l’aide à « nos » Ukrainiens, Branko Čegec et Dalibor Šimpraga, écrivains de Zagreb, le faisaient par camaraderie, solidarité, et non pas à cause d’un tas de béton qui est resté de l’amitié, car ces gens ils ne les ont jamais vus.


Aujourd’hui, encore un massacre à l’est de l’Ukraine. Des missiles sont tombés sur le bloc résidentiel de cinq étages qui s’est écroulé. On sort des cadavres et des survivants des énormes tas du béton fracassé. La ville s’appelle Tchassiv Yar. Elle n’est pas loin de Kramatorsk, où la glorieuse armée russe envoyait des roquettes avec succès sur les civils à la gare, inaugurant ainsi la série de terreurs militaires et politiques. Faire une sieste ou faire un saut au magasin se transforme en Ukraine en roulette russe.



lundi 11 juillet 2022, 138e jour de guerre


Aujourd’hui pareil, sauf que le bloc résidentiel qui est atteint se trouve à Kharkiv. L’idée de Corbusier des bâtiments et immeubles où chaque appartement dispose de la lumière, de l’air, fonctionnels et rationnels dans chacun des aspects et pour tout le monde - car jusque-là l’air et la lumière étaient dans les villes pour les privilégiés -, a été maintenant découverte en tant que cible idéale pour les tirs et la maximisation des victimes civiles par missile envoyé. Les tirs sur les tours du bâtiment Oslobođenje (Libération) à Sarajevo en étaient l’anticipation, mais cela avait été pour ainsi dire réalisé en amateur, petit à petit et étage par étage n’avaient été ciblés que les bureaux. Là, c’est pour de vrai, sauf que les cris n’arrivent pas jusqu’au Kremlin, ce qui aurait été le plaisir ultime.


Tandis qu’en Croatie, un petit miracle. Par une puissante majorité, à Split a été élu pour maire un intellectuel, professeur, chercheur qui régulièrement publie ses travaux. Il a été réélu pour être précis, car peu après une première victoire, il a été forcé a se présenter à sa réélection par une tacite et explicite coalition de politiques qui ne savent prononcer une phrase comportant plus de sept à huit mots. C’est étrange car les Croates en général votent toujours pour le moins éduqué, et si possible connu pour sa corruption. Ce vainqueur, dr Ivica Puljko a même osé dire publiquement qu’il n’était pas croyant mais humaniste. Humaniste est le code disant qu’il ne croit par en Dieu, la vie éternelle et ainsi de suite. Le code « humaniste » avait été introduit encore en temps du socialisme pour des personnes en vue - « méritoires » - mais qui n’étaient pas membres du parti communiste, lorsque tous les Croates étaient communistes ou pour le communisme, et depuis 1990 par une immense majorité des croyants catholiques, qui plus est de la tradition de l’ultramontanisme, je vous prie. Je me souviens avoir été étonné par ce mot au grand enterrement de mon père à Zabok, et il a été prononcé par le président de la municipalité ou quelqu’un dans le genre. Étonné, car mon père fut médecin où il va de soi que tu sois humaniste.



mardi 12 juillet 2022, 139e jour de guerre


Sur l’aéroport de Pula atterrissent peu d’avions. Disons un quart du nombre qui en arrivait avant la pandémie. Le balcon où je m’abrite à cause des chaleurs m’est un excellent poste d’observation car il est dirigé de sorte à ce que les avions puissent être vus pendant les dizaines de minutes de l’atterrissage, d’abord en tant que brillants points lumineux pour qu’à la fin quelques centaines de mètres avant l’atterrissage ils me soient pratiquement à portée de la main. Bon gré mal gré, je les vois et les entends. Le grand changement en Europe est évident. Va savoir si ce n’est qu’une crise ou un tournant. Pula est de toute façon le musée à ciel ouvert de l’histoire du transport. Jadis importante gare pour voyageurs et marchandises, le terminus de la ligne Vienne-Pula, avec d’innombrables écartements de voies ne fonctionne plus que de manière symbolique pour quelques passages vicinaux. Le grand quai pour les voyageurs n’est plus qu’une belle surface en pierre blanche, des lignes maritimes, il y en a plus. Non plus, je n’ai pas vu en dix ans un seul cargo accoster le port.


L’Europe centrale se réunit maintenant ici, affluant en voitures et autocars, et ce sont ces plaques d’immatriculations, avec les allemandes, qui dominent. Tous les pays de l’ancienne monarchie habsbourgeoise, la Pologne, la Lituanie, la Roumanie et l’Ukraine, la Bulgarie et l’Italie du nord inclus. Ervin Dubrović a nommé Rijeka le pôle sud de l’Europe centrale. Ça vaut aussi pour Pula, elle est aussi la dernière de la lignée de cette Europe soi-disant inexistante. Même si je ne suis pas en accord avec Dubrović, car le pôle absolument le plus au sud de l’espace culturel de l’Europe centrale est Senj, et le plus au nord Vilna, si je m’en fie à mes lectures. Confusion, la foire de toutes ces plaques d’immatriculation et la polyphonie des langues et les cris in vivo démontre avant tout à quel point cette Austro-Hongrie était un empire impressionnant. Et en août 1914, tout comme le beau navire à passagers Baron Gautsch sur la ligne rapide Kotor-Trieste auprès de Brioni, elle a sombré dans le champ de mines qu’elle s’était posée elle même. Du coup, tous ces pays héritiers boitent sur leurs béquilles encore aujourd’hui, un plus, un autre moins, mais tous les uns après les autres. Philosophant d’une manière générale, on pourrait se demander si le conflit russe avec l’Ukraine ne serait pas la dernière vague de la secousse, la dernière magnitude de tremblement continental qui s’en est suivi une fois que l’Autriche-Hongrie avait traversé la frontière avec la Serbie en provoquant une série de deux guerres mondiales, révolutions de la droite et de la gauche et quelques génocides, avait permis la création de l’URSS et sa désintégration et là, la reconquête de l’Ukraine au nom de la restauration de l’Empire russe créé en 1917. Juste de l’Ukraine, pour l’instant, on entend des murmures de Moscou. Le retournement du temps, la nouvelle ère qu’on compte à partir du 14 février de cette année n’est, si ça se trouve, pas une avancée vers une époque nouvelle, mais un retour violent de l’horloge européenne un siècle en arrière au temps des empires, et concernant la Russie elle-même de plusieurs siècles, à coup sûr à l’époque avant Pierre le Grand. En philosophant et pour l’instant ne comprenant toujours rien, Vladimir Poutine mène le djihad contre tous les modernes, étrangers et ceux dans le pays dans lequel il est né.




traduit par Yves-Alexandre Tripković



19e semaine

21e semaine




Journal de guerre en Ukraine

de Nenad Popović


est simultanément publié en croate

sur les pages du magazine politique et culturel en ligne Forum TM


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