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  • Photo du rédacteurMaya Simionescu

Gisèle Vanhese nous ouvre les portes de son cœur et de son esprit











Les conférences de Gisèle Vanhese, qui sont ici rassemblées, ont été tenues durant le Séminaire Penser l’Europe, rencontre qu’organise chaque année depuis 2002, à Bucarest, la Fondation Nationale de la Science et de l’Art, en collaboration avec l’Académie Roumaine, l’Académie des Sciences Morales et Politiques de France, l’Académie Royale des Sciences Économiques et Financières d’Espagne et l’Institut Français des Relations Internationales.

Eugen Simion et Thierry de Montbrial ont été les inspirateurs de ces rencontres auxquelles ils ont insufflé une orientation décisive ; quant à moi, ils affirmaient que j’étais « l’âme du Séminaire ». Je ne sais pas si c’est vrai, mais en tout cas, j’ai toujours été une observatrice attentive et une participante active, sensible aux idées qui circulaient rapidement entre tous les membres. C’est ainsi qu’à nos rencontres annuelles, une voix aussi féminine que distincte, aussi gracieuse que déterminée et convaincante, s’est imposée. Il s’agissait de Gisèle Vanhese dont nous attendions chaque année qu’elle nous surprenne par ses idées, ses recherches et la profondeur de son raisonnement.

Notre Fondation est heureuse que son livre voie désormais le jour. Il ranime, dans notre mémoire, les interventions intéressantes, pleines d’un contenu substantiel et intensément médité, de l’auteure. Les interventions de Gisèle Vanhese au Séminaire Penser l’Europe sont avant tout le témoignage d’une écrivaine francophone amoureuse de la langue et de la littérature roumaines.

Conférencière talentueuse et originale, Gisèle Vanhese a apporté à nos discussions, sur le présent et l’avenir de l’Europe, le point de vue d’une humaniste éclairée, d’une chercheuse scientifique solidement documentée, qui creuse en profondeur la thématique choisie pour atteindre le substrat fondamental des choses et des phénomènes se rapportant à la société moderne, à l’Europe d’aujourd’hui. C’est donc avec le regard de l’humaniste que Gisèle Vanhese contemple les chances et les nouvelles prospectives de la construction européenne.

Eugen Simion

Les exposés sont précédés d’une ample introduction : le portrait d’un grand intellectuel européen, Eugen Simion, dont l’œuvre – qui allie érudition et passion – a guidé Gisèle Vanhese dans ses recherches sur la littérature et sur l’Europe. Elle met en évidence combien Eugen Simion, dans sa méditation sur le futur de la construction politique européenne, n’a cessé de préconiser un dialogue entre les humanistes et les spécialistes des sciences afin de déterminer le rôle de la culture dans cette élaboration. C’est pourquoi il s’est attaché à l’édification de l’Europe des cultures, une Europe qui tienne compte des identités nationales, en relevant le défi qui fut celui de Titu Maiorescu – « soyons nationaux, le visage contre l’universalité ». Eugen Simion constate que la critique littéraire – et l’enseignement de la littérature – ont pour mission de préserver et de transmettre aux jeunes générations ce qu’il considère comme une « thérapeutique de l’être » et un authentique « instrument de connaissance » dans un monde déspiritualisé : la littérature. Dans la lignée de celles de Maiorescu, Lovinescu et Călinescu, l’herméneutique d’Eugen Simion conjugue l’art des vastes synthèses, toujours fondées sur une imposante connaissance des documents, et l’art du détail qui condense, pour l’illuminer magistralement, ce qui rend irremplaçable une œuvre. Pour lui, écrit Gisèle Vanhese, « la littérature et, plus en général, la culture deviennent véritablement un périple initiatique vers le Centre du sens car elles permettent à l’homme moderne et postmoderne, vivant de manière désacralisée sa condition dans l’histoire, d’accéder à une autre dimension de l’existence ouvrant sur l’ontique ».

Mircea Eliade

Cette dense introduction, où Gisèle Vanhese nous ouvre les portes de son cœur et de son esprit, est suivie des interventions, remarquables et convaincantes, qu’elle a présentées chaque année au Séminaire. La problématique de l’identité européenne est envisagée ici à travers le prisme méthodologique de la mythocritique ou analyse des mythes, symboles et archétypes dans la littérature et les arts. Gisèle Vanhese se réfère aux fondements théoriques de cette méthodologie – élaborée par Mircea Eliade et Gaston Bachelard pour être ensuite continuée par Gilbert Durand et Jean-Jacques Wunenburger – en particulier dans les chapitres Au cœur du chantier des imaginaires européens : Lucian Blaga et Gaston Bachelard et Réflexions sur l’Europe et le monde dans le sillage d’Eugen Simion et de Mircea Eliade.

Soulignons que si l’approche mythocritique guide toutes les réflexions exprimées dans le livre, elle est principalement déployée dans Pensée nocturne et pensée diurne. Poésie et science et dans Entre le complexe de Prométhée et le complexe d’Hermès. Académies et culture européenne au XXIe siècle. Une attention spéciale est consacrée, dans le chapitre Le Séminaire « Penser l’Europe » et la géographie du possible, au parcours herméneutique qu’a développé Eugen Simion, durant le Séminaire, et qui constitue une méthodologie « unique dans ce domaine ».

Gaston Bachelard

Gisèle Vanhese aborde le rapport entre l’identité européenne et la littérature selon deux axes : l’espace et la temporalité. En ce qui concerne le versant spatial et géographique, elle prend, comme référence de départ, la déclaration d’Eugen Simion selon laquelle il faut sauvegarder « Les cultures nationales [qui] survivront de cette façon et, avec elles, les traditions, les mythes qui forment, tous, la culture de l’Europe ». Suivant cette optique, pour Gisèle Vanhese, « l’Europe n’est plus susceptible d’offrir un modèle centralisateur convaincant, mais devrait se proposer plutôt comme un modèle en réseau ou en archipel, pour reprendre une expression imagée du philosophe Massimo Cacciari ».

Elle souligne que, dans cette nouvelle conformation réticulaire, la Roumanie et, plus globalement, les Balkans possèdent une position capitale, comme Mircea Eliade l’avait déjà illustré. Il concevait la Roumanie comme une sorte de « pont » entre l’Occident et l’Orient. Gisèle Vanhese a donc choisi, comme corpus d’analyse, la littérature roumaine et ses exégèses regardent notamment des écrivains comme Lucian Blaga, Anna de Noailles, Benjamin Fondane, Panaït Istrati, Mircea Eliade, Paul Celan, Lorand Gaspar.

Un des sujets du Séminaire Penser l’Europe a particulièrement retenu son attention. À la question « Quelle Europe dans 50 ans ? », elle répond qu’une des problématiques du futur sera celle de la migration. Elle discerne l’apparition d’un nouveau paradigme heuristique qu’elle appelle le « paradigme ulyssien » et qu’elle expose dans les chapitres L’Europe. Dedans/Dehors et dans Migration, littérature migrante et paradigme ulyssien. À l’intérieur de ce thème, elle prend en considération l’émergence de la littérature roumaine migrante en Europe, dans le chapitre La littérature roumaine à l’étranger et l’identité européenne.


Elle rappelle que la littérature migrante est écrite par un auteur qui ne vit plus dans son pays natal et qui a choisi, comme affirmation de sa créativité, une autre langue que sa langue maternelle. Elle observe que les auteurs migrants sont des passeurs de culture et les héritiers des clerici vagantes, ces intellectuels qui se déplaçaient d’université en université à partir de la fondation, en 1088, de la première université du monde occidental à Bologne. C’est à ce moment-là, remarque Umberto Eco, qu’est née l’idée même d’une possible identité européenne. Ces études du « paradigme ulyssien », qu’elle a commenté dans le numéro de Caiete critice – portant sur La littérature migrante. Literatura română « migrantă » et coordonné, en 2011, avec Eugen Simion –, indiquent que la tension entre universalité et autochtonie, traversant le débat européen, peut se résoudre en réconciliant, selon Gisèle Vanhese, « le singulier et l’universel, les marges et le centre, le Moi et l’Autre, pour arriver à un Nous collectif et harmonieux ».

Les exposés ont révélé aussi la polarité entre la temporalité historique et la temporalité transhistorique, qui caractérise le dialogue européen. Gisèle Vanhese se situe résolument du côté de l’histoire dans le chapitre La poésie à la rencontre de l’histoire. Benjamin Fondane et Paul Celan. Dans cette conférence, elle évoque les apories de la représentation historiographique lorsque l’histoire est confrontée à des événements, qui – note Paul Ricœur – « par leur monstruosité, faisaient saillir les “limites de la représentation” » comme la Shoah. Selon la perspective que Ricœur a ouverte, elle appelle, à côté de l’apport indispensable de l’historiographie, le recours aux œuvres littéraires qui sont « une voie privilégiée pour présenter aux lecteurs des événements historiques afin de mieux les connaître et d’en préserver la mémoire ».

Anna de Noailles

Dans le chapitre Sur « les sommets rougeoyants de l’Histoire ». Malheur et régénération de l’Europe dans la perspective féminine, Gisèle Vanhese choisit d’examiner la vision féminine sur les horreurs de la Première guerre mondiale, qui se manifeste exemplairement dans la poésie d’Anna de Noailles. La vision du cœur se dévoile nettement dans le chapitre Droits de l’homme et droits du cœur dans l’œuvre de Panaït Istrati. Prenant comme corpus d’analyse les romans de Panaït Istrati, elle montre qu’au centre de la quête pour un monde plus équitable, brille la conception de la Justice que l’écrivain va saisir selon des modalités diversifiées. En effet, un des grands thèmes qui traverse toute l’œuvre istratienne est celui de l’opposition entre une justice au service du pouvoir établi et une justice naturelle exercée contre les abus de ce même pouvoir par ces personnages spécifiques que sont les Haïdoucs. Face aux atrocités et aux injustices, ils interviennent afin de rétablir les droits humains les plus élémentaires, en tout premier lieu ceux des femmes et des enfants.

Dans plusieurs chapitres, Gisèle Vanhese s’arrête sur la temporalité transhistorique telle qu’elle s’exprime dans les considérations de penseurs comme Mircea Eliade et Louis Massignon. Elle soutient, dans Religion, littérature et identité européenne, qu’il faut parfois unir les points de vue de la temporalité historique et de la temporalité transhistorique – ce qu’Eliade nomme le temps profane et le temps sacré – pour appréhender des phénomènes complexes. Pour Gisèle Vanhese, la représentation de l’histoire « devient alors – au-delà de l’interprétation cependant requise épistémologiquement – élan éthique qui, en tant que tel, s’adresse à tous les hommes et en particulier, dans la perspective pédagogique, aux jeunes générations ».

Les interventions de Gisèle Vanhese, qui sont réunies dans ce livre, sont un vibrant témoignage des préoccupations et des interrogations d’une intellectuelle véritable qui réfléchit sur l’Europe. Une intellectuelle qui pense, avec tout le groupe des participants au Séminaire intitulé aussi « Le Club de Bucarest », que « l’Europe ne peut se créer ni ne peut durer sans une bonne politique en ce qui concerne la culture et un grand respect des cultures nationales » comme Eugen Simion le reconnaissait en 2003. Par ses exposés, clairs et logiques, Gisèle Vanhese renforce notre conviction que les personnes de culture ont un important mot à dire dans la nouvelle construction européenne.

J’attends avec impatience de l’entendre à nouveau lors de la prochaine édition du Séminaire Penser l’Europe.

Merci et à bientôt, Gisèle !


Maya Simionescu

9 novembre 2023


Préface in :

Gisèle Vanhese : Penser l'Europe. Du côté de la littérature


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