• Marin Držić

Prologue de Dundo Maroje de Marin Držić




PROLOGUE


LONG-NEZ, le nécromant, parle :


LONG-NEZ : Moi, Long-nez, nécromant des Indes Majeures, souhaite le bon jour, une nuit paisible et une année prospère aux illustres et nombreux patriciens ragusains, et je salue ce peuple antique : les hommes-les femmes, les vieux-les jeunes, les grandes et petites gens, peuple avec lequel la paix est en la demeure et la guerre se regarde de loin ; la guerre cette ruine du genre humain. Il y a trois ans, si vous vous souvenez, voyageant par le monde, la fortune m'a conduit dans votre honorable ville, et je vous montrai ce que je savais de la nécromancie. J'apprécie que vous n'ayez pas oublié comment je dévoilais devant vos yeux cet endroit même où vous vous asseyez ; en un instant quand je tournai la tête par ici, vous y étiez ; et je recommençais dans un bois vert, ce dont vous eûtes grand plaisir ; et vous me remerciâtes, et je reçus des appointements, et je mis un cadenas sur certaines mauvaises langues qui ont pour le mal tout le bien qu'on leur fait. Maintenant, comme un vent m'a de nouveau mené à vous pour votre chance en cette époque de carnaval, j'ai décidé de ne pas passer ainsi sans vous réjouir de quelque beau spectacle. Mais avant de vous présenter quoi que ce soit de ma nécromancie, je veux vous dévoiler un secret que jusqu'ici dans ces contrées aucun homme ni sensé ni trois fois sage n'a appris, dont les écoles de savants se sont toujours très étonnées et très tracassées, - un secret digne de votre connaissance, nobles et valeureux Ragusains. Vous savez que lorsqu'il y a trois ans je me séparai de vous, je partis immédiatement pour la route des Indes Majeures, où les ânes, les hérons, les grenouilles et les singes savent parler. De là, je pris la route des Indes Mineures où les pygmées, des hommes petits, font la guerre aux grues. Puis de là, j'avançais mon pied vers les Nouvelles Indes où, dit-on, les chiens sont attachés avec des saucisses, et où on joue aux quilles avec des boules d'or, où le chant des grenouilles vaut celui des rossignols chez nous. Je voulus poursuivre ma route dans les Vieilles Indes, mais on me fit savoir qu'on ne pouvait aller plus loin. On m'expliqua que les Vieilles Indes étaient par là-bas et que dans les Vieilles Indes personne ne pouvait s'y rendre, me disant : « La mer glaciale empêche de traverser, on ne peut y naviguer, et un froid perpétuel y glace vif les hommes » ; et de l'autre côté, ils disent que le soleil brûlant et l'été ardent ne permettent pas seulement le jour sans nuit à un homme de s'en approcher, et encore moins par la chaleur à une graine de germer. Et ils me dirent : « On ne peut passer de ce côté que par magie ». Comme j'entendais cela, j'ouvris mon livre de nécromancie, - que voulez-vous d'autre ? En un instant, je me retrouvais subitement dans les Vieilles Indes !

Là, je trouvais la vraie vie, le temps joyeux et doux du printemps, que ne trouble pas la froideur de l'hiver, où l'été brûlant ne grille pas les roses et les différentes fleurs, et où le soleil du Levant conduit une journée tranquille seulement de l'aube au crépuscule et du crépuscule à l'aube ; et la lumière de l'étoile du matin ne se cache pas comme ici parmi vous, mais son visage éblouissant se présente à chaque instant à la blanche fenêtre ; et l'aube, qui fait fleurir les roses rouges et blanches, ne se dérobe pas aux yeux des amoureux qui la contemplent ; et le doux gazouillement des divers oiseaux impose de tous les côtés une joie éternelle. Et je ne parle pas des eaux limpides, si fraîches, s'écoulant partout, offrant la nourriture éternelle à l'herbe verte et aux chênaies épaisses ; et les champs riches ne sont pas clos de buissons d'épines autour des doux et beaux fruits mûrs, et la cupidité ne repousse pas les hommes mais tout se trouve à la disposition de chacun. Ici, les mots « mien » et « tien » n'existent pas, mais tout est commun à tous, et chacun est maître de tout. Et les hommes qui profitent de ces choses sont des hommes heureux, des hommes calmes, des hommes sages, des hommes raisonnables. La nature, qui leur a embelli l'intelligence, les a aussi de la même manière ornés de la beauté : leurs dimensions sont bien proportionnées ; l'envie ne les tourmente pas, non plus que la rapacité ne les gouverne ; leurs yeux regardent franchement, et ne masquent pas leur cœur ; ils portent leur cœur au-devant de leurs yeux afin que chacun voit leurs bonnes pensées ; et, pour que mes longs discours ne vous ennuient pas davantage, je dirai que ce sont des hommes qu'on appelle des hommes véritables.

Et pour vous dire tout ce que j'ai vu, et que vous me compreniez mieux, je vis là-bas, dans un grand bâtiment, haut et très décoré, une inscription et des homoncules de pierre, très bien représentés, avec des figures de singes, de perroquets, de bossus, de pantins de bois ; des hommes avec des jambes d'aigrette, de la taille des grenouilles ; des farceurs, des goinfres, des comédiens, la lie de l'humanité. Je demandai quelles étaient ces figures, que signifiait tant de laideur, que voulait dire tant de démesure dans des visages humains. On me répondit que les nécromants tels que moi dans les temps anciens, venant dans leur pays par nécromancie et amenant diverses marchandises pour en tirer de l'or, car dans les rivières là-bas se trouve beaucoup d'or, apportèrent parmi eux des bossus, des homoncules, des pantins de bois, des faces de perroquets, de singes, de grenouilles, d'ânes, de chèvres et de toutes autres espèces.

Et les femmes de ces contrées, - tout comme les nôtres ont l'esprit plus lent que les hommes, - voyant ces figures, se mirent à rire comme de choses qu'elles n'avaient jamais vues auparavant, et dirent : « Il serait drôle que ces gens puissent marcher et parler ! » Et elles dirent aux nécromants : « Vous êtes magiciens ; si vous voulez emporter de l'or de ce pays, faites grâce à votre nécromancie que ces homoncules prennent vie, et se mettent à marcher et parler, car ils seraient alors véritablement drôles, tandis qu'ainsi morts ils ne valent rien ». Les nécromants, par avidité pour l'or, donnèrent vie aux bossus, aux pantins de bois, aux petits hommes, aux figures de perroquets, de singes, de grenouilles, aux ânes, aux chèvres et toutes autres espèces. Ces petits êtres dès qu'ils reçurent la vie, se mirent à marcher, à parler et à faire des plaisanteries de toutes sortes, de sorte que nulle part ni festin ni noce ne se tenait où ils n'étaient conviés. Imaginez quelle chose amusante c'était de voir ces créatures qui égayaient ces temps primitifs !

Et, pour achever ce discours, ces figures de perroquets, de singes, de grenouilles, de bossus, de pantins de bois et semblables à des chèvres et, pour le dire en un mot, ces faux hommes se mirent à se reproduire et se mêler aux femmes véritables de telle sorte que les hommes faux se multiplièrent tellement qu'il commença à y avoir un plus grand nombre d'hommes faux que d'hommes véritables. Et ces hommes faux eurent pour projet de monter une conjuration afin de chasser les vrais hommes du pouvoir. Les hommes véritables apprenant cela, bondirent, saisirent leurs armes, expulsèrent tous ces hommes faux et ne voulurent pas que le moindre d'entre eux demeure en ce pays.

Les hommes faux, en compagnie des nécromants, passèrent dans nos contrées, et cette maudite engeance, - des homoncules, des bossus, des pantins de bois, aux figures de perroquets, de singes, de grenouilles, d'ânes et semblables à des chèvres, les hommes faux – s'installèrent dans notre pays au moment où mourait le doux, le silencieux, le sage, le bon vieillard Saturne, à l'Âge d'or où les hommes étaient sans malice. Or après Saturne, les rois moins avisés accueillirent les hommes faux, et se mêlèrent aux bonnes, aux sages et aux belles. Ainsi, les petits hommes, les bossus, les pantins de bois, les figures de perroquets, de singes, de grenouilles, d'ânes et semblables à des chèvres fertilisèrent cette répugnante engeance : il en résulta davantage d'hommes faux que d'hommes véritables. L'Âge d'or s'acheva, chacun s'engagea dans l'Âge de fer, les hommes faux commencèrent une guerre avec les hommes véritables pour le pouvoir. Parfois les hommes faux l'emportaient et parfois les hommes véritables. Mais, pour dire la vérité, les hommes véritables après un long temps ont gagné et gagnent encore, mais avec peine et effort ; et aujourd'hui encore, les hommes véritables sont les vrais hommes et les maîtres, et les hommes faux sont des hommes faux et seront toujours des hommes mauvais.

À présent, mes illustres patriciens, vous sang lumineux, peuple antique, j'ai l'intention comme auparavant de vous présenter quelque belle chose de ma nécromancie ; et parce que la première fois je mis triplement des cadenas à la bouche des critiques, je leur enlève maintenant ces cadenas, qu'ils parlent, qu'ils dévoilent et découvrent dans des discours pleins d'envie les hommes de peu de valeur, les hommes de rien et les hommes faux qu'ils sont. Jusque-là, personne n'a encore connu ce secret ! Il a semblé aux hommes faux qu'ils étaient eux-aussi des hommes, mais les hommes faux sont des hommes faux et cela sera jusqu'au jour du Jugement dernier.

Maintenant, je veux, en cet instant présent, ici devant vous, vous montrer Rome, et faire en sorte qu'à Rome, devant vous qui êtes assis, une belle comédie vous soit offerte ; et parce que Dundo Maroje, Pomet et Grubiša vous furent déjà agréables sur la scène, alors je veux maintenant aussi qu'ils se présentent à vous dans cette comédie. Et, pour ne pas vous ennuyer de longs discours, un prologue va survenir qui vous annoncera ce qu'il va advenir. Mais je vous dirai une chose : qu'il vous soit plus précieux d'avoir appris d'où provenaient et quelles origines ont eu les hommes de rien et faux qui trompent le monde, plutôt que d'assister à la comédie que vous allez voir. Et la comédie vous dévoilera quelles sont ces semences dégoûtantes des faces de singes et des hommes de rien, sans valeur, faux, par rapport à ce que sont les hommes paisibles et bons et sages, les hommes véritables. Les paisibles et bons prendront pour le bien ce qu'on leur fait délibérément pour bien, et les figures des pantins de bois, que gouverne l'envie et conduit la déraison, les singes, les bossus, les pantins de bois, les ânes et les baudets, les chèvres, les hommes faux, cette maudite engeance, créés par nécromancie, calomnieront tout, diront du mal de tout, car de leur méchante bouche ne peut sortir qu'une méchante parole. Et rien d'autre ! Je suis à votre service, prêtez votre attention à la comédie !


Traduit par

Nicolas Raljević

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