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  • Photo du rédacteurFrançois d'Alançon

Pourquoi la Croatie ?







La Croatie, ses îles, sa nature, la richesse de son patrimoine culturel, un paradis sur terre célébré par Cassiodore, Dante et George Bernard Shaw. Vous avez lu ces descriptions idylliques dans la littérature touristique et, c’est vrai, rarement, un aussi petit pays n’a concentré autant de beauté sur son territoire. Certains le savent depuis longtemps, ceux qui ont connu le pays d’« avant » les car-ferries de la Jadrolinija et les complexes hôteliers de la côte dalmate transformée en Californie socialiste. J’ai retrouvé dans un album quelques images de ma première incursion au « pays des Slaves du Sud ». Piran, été 1989. Les maisons de pêcheurs, la campanile et les vieux palais vénitiens. La statue de Giuseppe Tartini, violoniste et compositeur italien. Un plongeon matinal dans les eaux de l’Adriatique. Le bonheur méditerranéen, pimenté par le charme désuet d’une « Yougoslavie » en déliquescence silencieuse, de l’autre côté de la frontière.

Trente-quatre ans plus tard, la Croatie se veut plus que jamais européenne, membre du club restreint des 15 pays cumulant l’appartenance à l’Otan, à l’Union européenne, à la zone euro et à l’espace Schengen. Clin d’œil de l’histoire, la dernière fois qu’un Croate pouvait voyager sans contrôle, de Zagreb à Cracovie en passant par Vienne, remonte à 1918, avant la rupture avec l’Autriche-Hongrie et l’incorporation dans le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, précurseurs de la Yougoslavie.


Le retour dans la famille européenne est une forme de consécration pour la petite république qui a proclamé son indépendance le 25 juin 1991. Les Croates ont mis derrière eux la « guerre patriotique » de 1991-1995 qui a suivi la désintégration de la Yougoslavie : quelques 21 000 morts du côté croate et près de 550 000 réfugiés et déplacés. Non sans difficultés, le pays a remonté la pente. Le PIB par habitant a retrouvé en 2004 son niveau d’avant la guerre et dépasse aujourd’hui celui de la Grèce.


La Croatie a perdu près d’un million d’habitants depuis l’indépendance. Parallèlement, la taux de natalité est tombé à 1,4 enfants par femme. En une décennie, entre 2011 et 2021, le pays a perdu 10 % de sa population. Résultat, si la capitale et les grandes villes touristiques de la côte Adriatique voient leur population augmenter, le reste du pays se dépeuple et vieillit à grande vitesse, en particulier dans les zones frontalières, rurales, montagneuses et insulaires.

Dans l’hinterland croate, les comtés de Croatie centrale et orientale comptent parmi les territoires les plus paupérisés de l’Union européenne. Peu de possibilité d’emploi, des salaires trop bas, des status précaires, beaucoup ont décidé de partir. En Slavonie, comme dans d’autres régions rurales, on souffre de manque d’infirmières, d’ingénieurs ou d’ouvriers agricoles.


Signe de temps, la Croatie se transforme simultanément en pays d’immigration. Des femmes de chambre, des chauffeurs de taxi ou des livreurs originaires des pays asiatiques arrivent légalement pour pallier le manque de main-d’œuvre dans l’industrie touristique.

Sans ignorer ce défi démographique, les dirigeants préfèrent le minimiser. La Croatie a accueilli en 2022 quatre fois plus de touristes qu’elle ne compte d’habitants. Les autorités misent sur l’entrée dans la zone Schengen, pour donner un coup de fouet au secteur. L’heure est aux campagnes de marketing pour la promotion de « l’un des pays les plus agréables de la planète ».


À vrai dire, les coins de paradis coexistent avec les fantômes des problèmes non résolus. Parfois, loin des fronts de mer fréquentés par les étrangers, les résidus toxiques de la guerre yougoslave transpirent par tous les pores du paysage. Comme l’héritage non soldé d’un conflit qui « avait une façon de faire de l’ethnicité des gens celle de tout le monde » dit l’écrivaine Olja Savičević. Une mémoire officielle s’est constituée à travers l’édification de monuments, la création de musées, l’organisation de cérémonies et l’enseignement de l’histoire scolaire. Dans la catégorie des héros, les patriotes des années 1990 ont pris la relève des partisans communistes de la résistance antifasciste. Le récit sur la passé transmis aux citoyens reflète clairement l’hégémonie de la majorité croate, aux dépens de la minorité serbe et des relations intercommunautaires.

Le nombre de Serbes en Croatie a chuté d’un tiers entre 2011 et 2021, passant de 187 000 à 124 000 personnes. La communauté représente à peine 3 % de la population, contre 17 % il y a un siècle. Depuis les années 1990, des centaines de milliers de Serbes sont partis en tant que réfugiés, en Serbie, en Bosnie-Herzégovine et dans d’autre pays. Les Serbes de Croatie vivent principalement dans les régions les plus sous-développées et les plus touchées par le dépeuplement, en particulier la région de Banija, à environ 60 km au sud-est de Zagreb, frappée par un tremblement de terre dévastateur fin 2020.

L’homogénéisation du pays n’a pas mis fin à un ethno-nationalisme souvent dévoyé en folklore populiste. Des carrières politiques continuent de se faire en attaquant les droits des minorités, non sans conséquences sur la coopération régionale. Si les frontières physiques s’estompent, les barrières mentales demeurent. La paix froide entre Zagreb et Belgrade ne laisse pas entrevoir une amélioration rapide des relations. Faux pas ou provocation délibérées, les prétextes à conflit mémoriel ne manquent pas entre les deux voisins. Et les dirigeants croates continuent à jouer un rôle majeur dans la vie politique de la Bosnie-Herzégovine où les nationalistes croates revendiquent la création d’une troisième entité au sein de la Fédération.


Vieux baroudeurs des basculements de l’histoire, sans illusion sur leurs élites politiques, les Croates répondent avec pragmatisme aux exigences de leur environnement. Au-delà des particularités historiques, ils affrontent, pour une large part, des défis communs à tous les citoyens du Vieux Continent : démographie, gouvernance, corruption et clientélisme.


Dans ce pays de 3,9 millions d’habitants, tout se passe dans l’intimité. En famille. Entre amis. Entre voisins. Chacun s’adapte, à la mesure des moyens, petits et grands, conférés par son réseau personnel. Chacun se concentre sur sa vie privée. Dans les conversations, la grande et la petite histoire s’entremêlent. On parle de choses très sérieuses avec une légèreté hédoniste. On lâche, dans un moment d’abandon, des réflexions d’une lucidité absolue sur la précarité du destin, la condition féminine et les vestiges d’un monde patriarcal au croisement de la Méditerranée et des Balkans. Le passé s’inscrit dans le présent, sauvé de l’oubli par l’éternité des instants lumineux qui se perpétuent au fil des générations, comme un bougainvillier invaincu le long de la maison familiale.



L'avant-propos in :














François d'Alançon

96 pages

Éditions NEVICATA ・collection L'Âme des peuples

nouvelle édition・parution le 12 avril 2023



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Il était une fois une de ces jeunes nations nées de l’éclatement sanglant de l’ex-Yougoslavie. Un pays dont les racines puisent dans les tréfonds de l’Empire austro-hongrois et auquel ses dirigeants successifs n’ont cessé de promettre un avenir radieux.

La Croatie a tant à offrir. Destination de villégiature prisée des touristes, elle reste l’un des poumons de cette Mitteleuropa qui inspira tant d’écrivains et de peintres. Mais voilà : renaître après la guerre d’indépendance puis rejoindre l’Union européenne en 2013 et l’espace Schengen dix ans plus tard ne s’est pas fait sans compromis. C’est ce morceau d’histoire que ce récit plein d’humanité s’efforce de raconter.

Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Écrit par François d'Alançon, grand reporter, vétéran du tragique conflit des Balkans, il lève le voile sur ce que la propagande nationaliste occulte et sur ce que la volonté de convergence européenne néglige. Un voyage-confession pour mieux cerner ce qu’être Croate veut dire aujourd’hui. Et donc mieux le comprendre.

Un grand récit suivi d’entretiens avec Slavko Goldstein (éditeur), Žarko Puhovski (professeur de philosophie politique) et Snježana Banović (professeure d’art dramatique).

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