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Modernité des hétérotopies : genre, discours, création



Anne Laure Boyer : HÉTÉROTOPIE, 2012








Dans la perspective de ce que l’on nomme depuis une trentaine d’années le « tournant spatial » (spatial turn), un concept foucaldien mérite d’être retenu en particulier, l’hétérotopie, moins pour maintenir celui-ci dans le champ des architectes et urbanistes où il a pris forme, que pour son intérêt heuristique interdisciplinaire. Il s’est étendu à l’histoire des sciences, où il a été employé avec rigueur comme « puissance explicative » (Lamy 2019 : 127), est passé par la géographie postmoderne de Soja (1989) et l’anthropologie de la surmodernité de Marc Augé (1992), pour se déployer aujourd’hui dans les études culturelles et de genre (Ayouch 2015 ; Gandy 2015), se cristalliser en géopolitique de la littérature (De Luca 2015 ; Cavaillès 2016), ainsi qu’en mythologies insulaires (Doyon-Gosselin & Bélanger 2013), animant les pratiques multimedia artistiques et scéniques (Meiselas 1991-2007 ; Doyon 2007 ; Van Haesebroeck 2010), dont héritent à présent les études curatoriales (Periot-Bled 2018). Avec l’hétérotopie, la socio-anthropologie rejoint les arts visuels, les technologies numériques se font intermédiales, les traumas historiques s’ancrent dans l’imaginaire fictionnel, tandis que les séries télévisées s’appuient sur les cultures minoritaires qui permettent à leur tour de relire l’histoire de l’art.

L’extension du concept foucaldien semble proportionnelle à la complexité des configurations disciplinaires contemporaines, où il est non seulement arbitraire de dissocier les approches critiques, mais où l’articulation de ces approches, plutôt que d’être réductrice, active la complexité. De fait, les hétérotopies, ces « emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés », dit le philosophe (F2),



de sorte qu’elles ouvrent des strates et plans de réflexion sur des impensés culturels, dont la recherche en arts, sciences humaines et sociales se saisit afin de réévaluer les dualités normatives qui structurent le monde occidental : le privé et le public, le réel et le virtuel, l’individuel et le collectif, l’intérieur et l’extérieur, le vital et le mortifère, le possible et l’impossible, la présence et l’absence, le masculin et le féminin etc…

En outre, Foucault signale une liste si fournie et non exhaustive de ces « utopies effectivement réalisées », ou « contre-emplacements réels », que le concept semble de nature extensible, exponentielle même, révélant des dimensions méconnues, sinon paradoxales de lieux pourtant réels et localisables. En guise de passages, il y a les rue, train, café, cinéma, plage, maison, chambre et lit ; mais aussi les théâtre, jardin et tapis où se juxtaposent « en un seul lieu plusieurs espaces ». Couplés au « découpages du temps », les contre-emplacements deviennent des hétérochronies, à savoir des cimetières, musées et bibliothèques qui visent à « enfermer dans un lieu tous les temps », un « hors du temps » que rejoignent aussi, d’une manière non plus « perpétuelle » mais « chronique », les fêtes, foires et villages de vacances, alors que les maisons closes et certaines colonies autocentrées, en assurent la fonction de « compensation ». De même que certaines hétérotopies dites « de crise » se désintègrent une fois qu’elles ne relèvent plus de « lieux privilégiés, ou sacrés, ou interdits », – comme l’étaient autrefois le collège, la caserne ou le voyage de noces –, d’autres hétérotopies viennent les remplacer, dites « de déviance » : maisons de retraite, cliniques psychiatriques, prisons (F2).



Entre émergence et disparition, spécificité et insignifiance, les hétérotopies rendent visibles la précarité des espaces existentiels ; elles dressent un « abri cinématographique pour vies mutilées » (Joudet 2017) ou une « chambre à soi » entre hôpital et scène de théâtre (Soldin). Plus encore, les fluctuations historiques des hétérotopies interrogent l’actualité des «crises » devenues « déviances » – leur caractère sociopolitique en particulier, quand les « ronds-points » et « cabanes » cartographient dans la France de 2019 une « expérimentation concrète d’utopies transformatrices de la société » (Bernard de Raymond & Bordiec 2020 :56). Leur caractère axiologique interroge aussi la place attribuée dans notre société aux bonheur et bien-être – à la fabCorique des loisirs comme les Dreamlands (Ottinger & Bajac, 2010), et notamment à la plage comme catégorie cinématographique de l’idylle-terreur (Messias 2022), déclinée plus récemment en termes queer/gay (Guiraudie 2013 ; Guadagnino 2017). Parce qu’elles inversent l’ensemble des rapports qui se trouvent, par elles, désignés, reflétés ou réfléchis, le miroir qui « s’ouvre virtuellement derrière la surface » (F2)


en est l’indice à la fois réel et symbolique, dont la « topie impitoyable » (F4) qu’est le corps, demeure le pivot. La série télévisée britannique Black Mirror opacifie depuis 2011 ses perspectives (Allard & Nigita 2018), produisant un contre-projet d’écriture collective, les « micronouvelles » du Bright Mirror (Albet 2018), qui reconduisent ensemble la dialectique toujours réversible entre restitutio des modèles anciens et renovatio des aspirations (Gorris Camos 2013, 171).


Michel Foucault (1926 - 1984)

Cependant, pour ne pas succomber à une liste à la Prévert, Foucault avait conscience déjà de la nécessaire description de « l’ensemble des relations qui définissent ces emplacements » ; ce qui, cinquante ans plus tard, nous amène à relever le défi de son projet et à le configurer suivant trois paramètres récurrents contemporains : le genre, le discours et la création.

Genre, discours et création tracent entre eux des relations que les articles ici rassemblés permettent de dégager pour signifier la modernité des hétérotopies, qui s’affirme à la fois comme objet et méthode de recherche pour nombre de disciplines : ils sont le fruit du colloque interdisciplinaire qui s’est tenu à l’université de Franche-Comté les 8-10 juin 2021, en partenariat avec l’université de Split (Croatie), au sein du Centre de Recherches Interdisciplinaires et Transculturelles à Besançon (CRIT, EA 3224).

Chercher à catégoriser ces hétérotopies aujourd’hui permet de regrouper des pratiques spatiales propres à des espace-temps culturels précis, dont le fond éthique, symbolique ou sociopolitique demeure quant à lui opaque, voire contraire aux apparences. En revanche, si la visibilité de ces pratiques spatiales semble inversement proportionnelle aux non-dits qui les contestent, l’omniprésence de la vue signale un processus réflexif qui dépend sans doute moins d’un logos que d’une « inquiétude » minant la syntaxe du monde (F1). De manière à ne pas les figer dans une grammaire théorique et programmatique, on peut chercher à poursuivre leur reflet en miroir d’une contribution à l’autre, où se font écho les navires et jardins, îles et bals qui continuent d’habiter l’imaginaire de la culture occidentale.

Présentées deux par deux à partir d’une problématique commune, les contributions présentées ici permettent de lire les hétérotopies comme un processus réflexif et réversible, travaillées par des aspirations qui remettent en question les assignations à une chronique et un territoire nationaux, une histoire familiale, une hétéronormativité, un genre sexué ou un destin planétaire. Ainsi, inaugurent-elles deux à deux une série hétérotopique qui ne demande qu’à se développer.


Les hétérotopies de la migration ouvrent le recueil, qui avec Corinne Fortier viennent rappeler combien elles nourrissent l’actualité, avec leurs embarcations certes aussi piètres que la Nef des fous (F3), mais qui détiennent pour Foucault comme pour les migrants « la plus grande réserve d’imagination » (F2). Du mouvement migratoire, Constance de Courcy dégage la face cachée, l’absence comme présence manquante, qui pour ne pas se heurter à la disparition des êtres chers, maintient vivants des liens qui opposent une résistance au réel.

Produire la relation d’absence est un geste qui convient également aux hétérotopies de l’enfance, celles des écrivains en quête du miroir qui leur permettrait de retrouver le passé perdu des souvenirs absents ou disparus. Dans la fiction de Perec, l’effort d’un retour convoque un effroi totalitaire qu’annonce le naufrage d’un navire (Samuel Holmerz), tandis que Jerome Charyn, à l’inverse, annule l’influence néfaste d’un lieu originel qu’il ne cessera de documenter et de mythologiser, réenchantant son exil (Michaëla Cogan).

Situées non plus dans le passé historique mais l’avenir du monde, les hétérotopies de la recréation proposent des modes exploratoires de l’espace-temps ordinaire, soit sur une échelle devenue planétaire pour la science-fiction filmique expérimentale (Matilda Holloway), soit par l’immersion corporelle dans la réalité virtuelle (Léa Dedola). Entre l’alarmant pronostic vital à l’ère de l’anthropocène et l’ère si prometteuse du numérique, les espaces de vie sont métabolisés par la perception individuelle des technologies issues de la révolution informatique.

A la différence du spectateur au cinéma ou de l’utilisateur d’un casque VR dans son salon, les hétérotopies d’affiliation concernent des individus immergés, par contrainte ou choix, dans un groupe. Le hameau des Nuits, saga de Sylvie Germain, impose au clan familial un «miroir mouroir » intergénérationnel (Mara Blanche Magnavaca), contrairement à la communauté queer qui s’agrège aux bals underground newyorkais des années 1980, dont l'oscillation entre


subversion et soumission à l’hétéronormativité raciale aboutit à l’empowerment des trans aujourd’hui (Margaret Gillespie).

En creusant plus avant dans une catégorie de genre, les hétérotopies du féminin s’avèrent d’emblée enclavées dans la sphère privée, taboue et domestique. De même que l’art féministe vise à faire sortir de l’intimité le sang genré des menstrues pour l’exposer à la vue de tous dans les galeries et musées (Rezvan Zandieh), la domesticité ne peut plus se restreindre aux cadres de l’enfermement patriarcal, car l’histoire de l’art et la littérature en proposent des lignes de fuite, comme autant de détours tactiques et modes d’émancipation possibles (Nella Arambašin).

En guise de final, la contribution d’Alexandre Melay propose une relecture hétérotopique du langage visuel, produit à la fois d’une pratique et d’une réflexion théorique du plasticien sur le concept foucaldien comme paradigme de l’art contemporain. Ouverte sur la spiritualité des cultures orientales, l’hétérotopie se réoriente au regard de l’Occident, dont elle ne cesse de contester les normes dominantes pour en dégager des voies alternatives.


A partir d’une réalité incontestablement brute, s’ouvre dans ce recueil un espace mental aussi matérialisé que spirituel, et incarné toujours par des corps vivants habités par un ailleurs. Commun et dissemblable, il permet de voir l’envers de notre monde et mode d’existence, ses cauchemars éveillés imbriqués dans l’infinie interprétation de ses rêves.


Présentation par Nella Arambašin in : Modernité des hétérotopies, Cross Cultural Studies Review.

A journal for comparative studies of culture, literature, and the arts. Vol. 3, No. 5/6 2021




Bibliographie


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Nella Arambašin (Zagreb, 17. 10. 1961.) enseigne la littérature comparée à l'Université de Bourgogne-Franche-Comté à Besançon (France), depuis 1993. A étudié les lettres modernes et l'histoire de l'art à Paris-Sorbonne, y a soutenu son doctorat (Prof. Michel Meslin dir.), puis son habilitation (Prof. D-H. Pageaux dir.). Ses recherches transdisciplinaires concernent la littérature occidentale contemporaine en lien avec l'histoire de l'art, l'esthétique, l'anthropologie culturelle/religieuse, et les études de genre.

Depuis 1984 est membre actif du groupe de recherches sur l'aire culturelle croate à Paris-Sorbonne (Prof. Heger dir.), y a donné des conférences sur Klović, Meštrović, Kopač, Bošković, Matoš, etc. ; de 1997 à 1999 a été l'éditorialiste des „Cahiers Croates“. A dirigé 7 ouvrages collectifs, publié dans de nombreuses revues ((„Esprit“, „Communications“, „Revue de littérature comparée“, „Nottingham French Studies“, „Studi di letteratura e di linguistica“, etc.). A Genève aux Editions Droz, a publié en 1996 „La Conception du sacré dans la critique d’art en Europe (1880-1914)“, et en 2007 „Littérature contemporaine et histoires de l’art“.

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