• Miroslav Mićanović

Milko Valent, sacré mec d'enfer











Cette année, c’est Milko Valent qui est le lauréat de la Plaque de St Kvirin pour l’ensemble de sa contribution à la poésie croate. Nous avons un poète qui de livre en livre, avec persévérance et gradation changeait sa stratégie poétique et le rapport envers le texte, le culot et la provocation étant les compagnons constants de ses sujets et intentions : gagner et surprendre le lecteur, créer et préserver l’espace, par le changement thématique ou le registre stratégique répondre aux défis de nouvelles pratiques poétiques.


En dehors d’une multitude de livres de prose et d’œuvres non-romanesques, ainsi que de pièces de théâtre y compris radiophoniques, Valent a publié ces recueils de poésie : Leptiri arhetipa (Les papillons de l’archétype, 1980); Zadimljena lopta (Le ballon enfumé, 1981); Koan (1984); Slatki automati (Charmants automates, 1990); Erektikon (Erecticon, 1990); Rupa nad rupama (Le trou des trous, 1995); Plava krv (Le sang bleu, 1997); Jazz, afrička vuna (Jazz, la toison africaine, 2001); Neuro-Neuro (2001); Demonstracije u jezgri (Les manifestations dans le noyau, 2004); Tihi alati (Outils silencieux, 2008); Pustinja (Le désert, 2015); Otvorena rosa (La rosée ouverte, 2017).


Dans la fluctuation poétique de Valent, la stratégie, le geste et la recherche de la textualité sont omniprésentes. L’intention de l’auteur est d’intervenir, de s’en mêler, d’éviter l’autocensure, d’écrire et de penser en contradictions, avec provocation, en serpentant et en polémiquant, se servant des citations, de la paraphrase, de l’ironie et quelques auto-ironies dans et sur son propre atelier poétique. L’obsession portée à l’obscénité, à la sexualité et ses figures s’inscrit et lit de la perspective de l’Autre, celui qu’on peut (et qu’on se doit selon le poète) scandaliser et dérouter. L’aspect vibrant des élégies urbaines de Valent vit de l’inquiétante consommation qui se compense sans cesse par de nouveaux articles, dévoilée et thématisée, faisant de l’auteur, du poète le personnage principal, le protagoniste de la fin du monde. Ou encore le transforme en chroniqueur, en documentariste de l’urbain en disparition, de même que le monde se dissipe devant nos yeux - dans le fragment, dans le signe, dans la signification. C’est pourquoi, ça se trouve, même voulant être provocante, obscène ou choquante, la poésie de Valent s’abrite dans la mélancolie, l’interlude, les jours et les nuits, s’approche du conciliant dictionnaire de l’amour. Les mots qu’il a aspiré (depuis longtemps), usé, cette poésie les renouvelle, appelle, prononce et hurle « d’une voix du prophète sentimental ».


La déclaration auto-ironique de Valent qui serait le successeur du courant lyrique aujourd’hui quasi étouffé d’un Dragutin Tadijanović et d’un Dobriša Cesarić apparient au genre de propos qui dans son improbabilité atteint, ou du moins touche soudainement et caresse la face caché de son texte. L’auteur tient, qu’au sein du cadre ésotérique, qui se nourrit de fondamentales conjonctions thématiques (la vie, l’amour le sexe), a créer des « vibrations pulsatives » et des « messages énergétiques » entre la jeunesse feinté d’un, et l’angoisse et la férocité de l’autre côté.

Milko Valent

Ainsi, par exemple, le recueil de poésie Le sang bleu traite de la façon dont sa propre pratique poétique se transpose des modèles éprouvés et usés vers des plus attrayants passages narratifs excitants au lecteur. Il s’agit de l’effort de l’autodestruction, mais tout autant de l’institutionnalisation de sa propre voix poétique, qu’il a entamé bien avant. Les papillons des archétypes et Koan sont l’élaboration de l’idée de ce qu’on connaît sous le terme du concértisme sémantique, l’écriture palimpsestique des alluvions du langage, où les traces de la matrice linguistique perdue et décalée, le travail sur elle et autour d’elle, s’inscrivent en tant que « nouvelle émotivité », en tant que plaisante confirmation de la chute ou encore de la démystification de la dite grande histoire (grande Histoire). Le poète la cherche et crée des fentes entre l’ordre établi de la langue et les choses. Les portées douteuses et le maniérisme, qui ont entrainé sur la scène des maladroits techniciens de la répétition mécanique, pousseront le poète-protagoniste à chercher la sortie du prévisible jeu de signifiants, examinant la déconstruction de la langue et son extensibilité créative à l’abri du dictat de la thématisation textuelle. Le trou des trous et Charmants automates significativement changent le répertoire et les registres sur l’archipel poétique de Valent : en créant des ballades rock, revitalisant et jouant avec les références « biblique »… Le chemin jusqu’au noyau, jusqu’au sexus, nexus et plexus millerien se déroule dans des formes plus narratives, dans l’effort que par la réorganisation des fragments soit nommé l’ancien-nouveau monde, et soit découverte une expérience de l’écriture plus efficace et thérapeutiquement plus salutaire. D’ailleurs, Valent lui-même écrit : « Vu que la poésie, surtout pas la mienne, n’est pas nécessairement un oasis autocaritatif mais à la fois cette zone dégagée de l’être, je me consacre actuellement aux énergies de vérités pluridimensionnelles. »


L’idée d’écrire de la poésie comme dans une réplique de la bande transporteuse est séduisante et attrayante à cause de la possibilité de la transmission et du montage des phénomènes divergents et pratiques du travail sur le texte. À son autre rive, sa face caché, le coup dans le plexus donné par le fabriquant du champs de la langue, nous y revenons par la poésie de Valent en empruntant une autre voie. L’omniprésence et son aspect manifeste, le poète le construit par l’anéantissement du canon existant (culturel, social), sans s’attarder sur les conséquences de la dévalorisation du monde et de la création du nouveau contexte. Comme si la résistance envers les institutions, les banques, les canons de la croyance et les fétiches était un gage suffisant pour donner naissance et permettre à un texte poétique de survivre. Lui, le « Directeur de Toutes les Pétales », créateur de douces structures incertaines, adversaire de l’histoire et de la durabilité assigne, ou dénote, ce que c’est que d’avoir la foi en corps et « la capacité de la diffusion des moments heureux ».


Inventaire pratique et compagnie soutenant le projet de Valent dans l’éventail de la flore à la faune subculturelle du bas-monde aux noms et phrasèmes tirés de la littérature, les arts plastiques, le cinéma, le rock’n’roll et le secteur gynécologico-opérationnel, de l’amateur de l’obscène au porno-voyeur. Toutefois, nous n’avons pas ici affaire à quelqu’un tournoyant autour de soi mais à la construction et la préservation du corps du poème, à la construction de la matrice mouvante de l’écrit. C’est l’idée d’une poésie ambulante, bande projective sur laquelle - exposés - voyagent femmes, objets et choses.


La poésie de Valent est bien souvent l’espace dans lequel s’illuminent déchaînés en s’interchangeant avec l’obscurité les représentations de nouvelles technologies, idées des lieux d’une vie meilleure et plus vitale, espaces de promesse du touché final avec le désiré. Il est possible d’énumérer taxativement les sensations porteuses de l’environnement urbain, au cœur de la ville, dans leurs significations porteuses (publics), elles se proposent et manifestent en tant que valide étiquette de valeur. « Outils silencieux », dans son cas signifie l’accalmie dans le placement des lieux sur lesquels il produit l’image de son propre visage, explorant les zones brutes du « glamour, de la psychose et de l’histoire ». À chacun des domaines mentionné appartient une place importante dans l’autobiographie de l’auteur, car avec chaque nouvelle maladie du monde il dénonce l’ordre régnant des choses. L’ordre qui change et s’écroule, change les visages et les masques, l’ordre qui se réexamine par le biais de langues nouvelles, par le parlé qui lui-même sera affecté par l’éclat des choses, noms, technologies…

L’orateur lyrique de Valent apparait en tant que participant observateur, qui avec une certaine douceur et une ironie secrète arrive aux endroits des névroses et de l’éphémère. C’est l’insensible passant dans l’éphémère, mais aussi son persistant chroniqueur, qui avec système cueille les preuves de la vie dans la rue et ses protagonistes. Souvent, il en est aussi le sujet et le personnage porteur ; même lorsqu’il emprunte ou prend la voix de l’autre, lui ou elle, il se mêle régulièrement dans le vie des autres, caches derrière leurs déclarations, immisçant ses mots aux autres. S’inscrivant ainsi dans le texte, car il voudrait éviter la futilité du lendemain, l’avenir incertain. Il surgit dans cette dissimulation et sa description en tant que propriétaire fatigué de « l’outil silencieux », technologue mélancolique et connaisseur de la signification portée de l’instant. De l’instant dans la rue, dans la ville, dans d’autres langues. Sans importance : est-ce un blog, internet, le politiquement correct ? Les paradigmes et les théories changeantes, dans le corps du poème il introduit de nouveaux noms, mais l’implémentation de nouvelles pratiques ne perturbe pas la souplesse du poème, ne mène pas au pamphlet ou au décret. Il s’agit avant tout de la présence, de la participation dans l’action, dans le scandale, dans l’obscénité qui dépasse parfois la stratégie et la configuration du texte.


Milko Valent, poète, prosateur, dramaturge, essayiste et critique théâtral, qui s’est avec assurance hissé parmi « les sacrés mecs d’enfer de la poésie croate », dans un entretien souligne qu’écrire de la poésie ne supporte pas la modestie et qu’en premier lieu est « mon écriture ». L’idée que Milko Valent soit le lauréat de cette année à la 26ème rencontre poétiques de Kvirin est la récompense pour tout ce qu’une telle conviction et une telle pratique poétique rend d’exceptionnel dans sa contribution à la poésie croate.



traduit par Yves-Alexandre Tripković