• Nenad Popović

Journal de guerre en Ukraine : 28e semaine









1er septembre 2022, 190e jour de guerre

Depuis quelques jours, une sacré torpeur me gagne concernant les nouvelles de l’Ukraine. Est-ce de la saturation ou un « mécanisme de défense » psychologique qui se serait déclenché, ça j’en sais rien. Ou est-ce une réaction provoquée par une accalmie relative sur le front ? Ne serait-ce que cette expression, « accalmie au front », elle m’irise les poils, car du vocabulaire militaire, elle pénètre dans mon propre vocabulaire, par osmose ou d’une manière intercellulaire. Quoi qu’il en soit, depuis des jours, je suis complètement infantilisé. Je lis sur les avancées, les retraits, les percées, les armes, les succès et ainsi de suite. Je lis sur ces événements qui demeurent sans aucun relief intérieur, humain. Il me semble que c’est Sebastian Haffner qui dans son enfance a vécu la Première Guerre mondiale qui jouait avec les garçons de son âge sur la carte géographique suivant les rapports journaliers du QG, les enfants plantaient de petits drapeaux un peu plus loin ou un peu plus près pouvant ainsi suivre les avancées, les retraits, les fronts. Comme au Monopoly. Ainsi, moi, ces derniers jours : la bataille pour Ukraine en mode des briques Lego. Ça m’a quelque peu secoué que les Russes avec leurs roquettes systématiquement continuent à terroriser Kharkiv en tuant les civils, mais ça c’est parce qu’entre-temps je connais personnellement une dizaine de kharkoviens-réfugiés. Dans ma torpeur, la mort de Mikhaïl Gorbatchev n’a fait que jouer le rôle d’une fusée éclairante qui pendant quelques instants puissamment éclaire le paysage lorsque on voit tout avec clarté, sans aucune ombre et transition floue. Tous les grands bla-bla sur la résurrection de l’impérialisme russe, le projet d’une espèce de méga-État asiatique-russe, la réponse à « l’Occident », la géopolitique, les sphères d’influence et ainsi de suite dans le bref éclat de la nouvelle que Mikhaïl Gorbatchev est mort a uniquement démontré à quel point Poutine a systématiquement et fondamentalement débranché la Russie du reste du monde et elle, là, en tant que dictature policière, flotte librement en tant que sa propre civilisation, l’île du KGB pour maîtriser les Russes, et aucunement les Ukrainiens. On aurait pu souhaiter à Mikhaïl Gorbatchev d’être mort un an auparavant sans avoir été obligé de voir tout ça. Mais si ça se trouve, la maladie avait été clémente et les nouvelles ne lui parvenaient plus.


À ma propre torpeur s’ajoute la mélancolie. Le printemps moscovite de Gorbatchev et Boris Eltsine était bref, mais c’était beau et magique de sentir le souffle de la liberté, ce souffle avait déferlé dans toute l’Europe et lui donnait un sens optimiste.


Mais là ce n’est plus qu’une note en bas de page, qu’au dernier moment, il avait sauvé l’honneur de la gauche du vingtième siècle, ne serait-ce que symboliquement. Il a ouvert les valves de la grande machine moscovite en plomb qui était le drame des drames durant de trop longues décennies et aux nombreuses personnes, de l’Espagne à Vladivostok, signifiait des vies détruites. Ces gens de la gauche du vingtième siècle, bien sûr qu’ils ne sont plus, dans tout ce spectre d’antifascistes aux honnêtes socialistes jusqu’aux soldats égarés du partie, qui repentis finissaient excommuniés et socialement isolés. Mikhaïl Gorbatchev a donné un sens ultérieur aussi aux nôtres comme à Milovan Đilas, Latinka Perović ou Miko Tripalo, mais avant tout à Enrico Berlinguer et Willy Brandt qui croyaient qu’à Moscou quelque chose pourrait tout de même être changé. Mais c’est une note de bas de page sur une petite histoire culturelle du siècle dernier. Que ce soit lui en personne qui l’ait signée pour ce bref XXe siècle, Mikhaïl Gorbatchev, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, date quand débute la nouvelle ère, s’inscrit sans doute dans l’histoire de la gauche. Ou juste peut-être, car je ne sais pas comment dans les cercles de la droite et de la gauche aujourd’hui l’on « note » le camarade Gorbatchev.



2 septembre 2022, 191e jour de guerre

Dans l’organisation de l’armée russe s’est tenue à Moscou le biathlon de chars de combat. Ont participé les équipes militaires du pays hôte et des pays amis. Ils pilotaient les chars T 72. La compétition consistait à démontrer sa maîtrise de la conduite et l’arrêt pour démonter et remonter la mitrailleuse ou encore à faire sortir du char et y réinstaller la munition. Ils visaient des maquettes en bois. C’est l’armée russe qui a gagné. Les détails pouvaient être suivis sur le grand écran vidéo. Le public agitait les tricolores russes. Dans son rapport au Die Zeit, Michael Thumann mentionne qu’ont participé les équipes de Chine, d’Abkhazie, du Viêt Nam et de Venezuela, qui était la dernière à avoir atteint la cible. Sur ce char, il était écrit : Viva Chavez !


La polyphonie des rapports indirects et informations sur les réalités est hallucinante, un montage parallèle schizoïde mêlant les poétiques de Monty Python et Quentin Tarantino. Hier, l’école a ouvert ses portes à Ukraine, tandis que dans la plus grande centrale nucléaire en Europe, Zaporijjia, les employés travaillent sous les fusils pointés de soldats russes. Ils tentent d’empêcher que tout saute. Ce sont, bien entendu, des images et des éclairs de la folie qui règne à Kremlin, et sa meilleure représentation parvient du bunker même : face à la caméra fixe une table suffisamment étroite pour pouvoir entrer dans le cadre, l’éclairage télévisuel est réglé sur le mode « naturel de la chambre ». Face à l’univers, de profil côté gauche, « Poutine » écoute celui de l’autre côté lui « faire le rapport », lui aussi de profil, on entend tout parfaitement, Poutine fait des grimaces « à la Poutine », l’autre, le responsable des responsables pour le sujet en question, dans sa posture sérieuse à souhait, informe brièvement des choses concrètes. Les micros sont parfaitement accordés, « Poutine » et l’Autre parlent à voix bien basse (ce qui nécessite en amont une parfaite répétition tonale), du coup l’univers reçoit en direct et en live les mêmes informations que Poutine, le souverain de toute la Russie et de la moitié du globe terrestre. Comme je ne suis pas Russe, je suis privé de ces transmissions directes de conversations dans leur globalité, peut-être que le public russe bénéficie de l’avant et de l’après, par exemple « Poutine est justement à son écritoire concentré à lire cette loi qu’il va signer », relève le regard, jette un coup d’œil sur sa montre et s’approche de la table, ou la fin où « Poutine » cordialement dit : « On se revoit bientôt » et l’autre en partant répond : « Volontiers. » Mais on ne reçoit que des vidéo-clips, des images de l’épicentre de la folie, où la « table » peut être de couleur marron et étroite comme dans des wagons-restaurants, et la fois d’après de la taille d’un terrain de tennis et couleur ivoire, du coup « Poutine » ressemble à une figurine et en face est le tout petit Macron en tant que « Macron ». Quelques centaines de mètres de ces chambres et appartements, les femmes journalistes dans leur jeep sautent, les oligarques gravement malades tombent des fenêtres du cinquième étage des hôpitaux. À mille kilomètres, l’enfer commandé de Quentin Tarantino et John Carpenter : les fillettes ukrainiennes en jupes ont leur premier jour d’école, elles y vont sous les tirs de cannons.



3 septembre 2022, 192e jour de guerre

Hier Slađana a brièvement discuté avec Alina. Elle est revenue, mais pas de Lavov où elle a dit qu’elle ira, mais de Kharkiv. Pendant qu’elle était là-bas, un missile a atterri et fait éclater l’école maternelle de Nika. Aujourd’hui, elle était à Kosinožići en y laissant des cadeaux. Un ravissant emballage du thé de Ivano-Frankivsk, Tchernivtsi, une boîte de chocolat avec l’image du vieux Lavov et une bouteille d’une bonne vodka, « cosaque ». De tels cadeaux exclusifs, remarquablement beaux, dans la génération de mes grand-mères étaient encore déposés dans les vitrines des armoires et gardés pendant des années. Slađana avait le même réflexe, mais la bouteille n’a pas pu trouver sa place dans la vitrine car elle est remplie de belles assiettes, anciennes et héritées de ces grand-mères et que nous n’utilisons jamais. Elles sont là pour être admirées.


À Moscou, à la Maison du syndicat - LA Maison du syndicat ! -, des milliers de personnes font leurs adieux à Mikhaïl Gorbatchev sur son lit funéraire. Dans l’État fédéré Brandenburg, à Berlin, et semblerait-il dans d’autres régions de l’Allemagne, les drapeaux sont en berne.



6 septembre 2022, 195e jour de guerre

Hier la Russie a imposé des sanctions à Sean Penn et Ben Stiller. Grotesque.





Traduit par Yves-Alexandre Tripković



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Journal de guerre en Ukraine

de Nenad Popović


est simultanément publié en croate

sur les pages du magazine politique et culturel en ligne Forum TM


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