• Nenad Popović

Journal de guerre en Ukraine : 22e semaine








22 juillet 2022, 149e jour de guerre

L’agression sur l’Ukraine en mode vacances. Une faible intensité des combats. Ce qui veut dire : plusieurs centaines de morts au quotidien et trois fois autant de blessés. Côté ukrainien et côté russe. Autrement dit : plusieurs centaines de familles par jour reçoivent l’information sur le décès de leur fils, de leur époux, de leur père. Trois fois autant ont perdu l’œil, la main, la jambe ou sont allongés dans le service de chirurgie car atteints par le shrapnel, l’obus à balles. Au nombre de morts, on ajoute trois fois plus de blessés, estiment statistiquement les « services d’experts ». L’information sur le décès de soldats est en Russie un secret étatique. Lorsqu’on reçoit l’information on doit se taire - ne rien dire à qui que ce soit. Pleurer les larmes de son corps dans l’appartement, la maison à la campagne, discrètement, car l’annoncer normalement et s’attrister équivaudrait à saper le système de la Fédération de Russie, serait une propagation inutile de la panique. C’est pourquoi URRS/FR n’annonce pas le nombre de morts, c’est un sujet interdit. On le cache de l’extérieur, car un membre des forces armées d’une Russie ne peut pas tomber dans une « opération spéciale » - d’en parler dans le pays serait du sabotage, de l’ébranlement. Comme lorsque jadis les familles se taisaient que le NKVD avait amené un membre de la famille à Loubianka puis au Goulag, dans notre belle Sibérie ou au cercle polaire. Notre fils est en voyage d’affaires. Et peut-être s’attend-t-on à ce qu’on dise que notre Rado est mort pour les idées du grand Vladimir Poutine. À quoi bon parler d’une main, d’une jambe, d’une colonne vertébrale brisée et des opérations spéciales pour sauver la vue ?


Et les Ukrainiens tombent morts. Coupables de rien, les citoyens de l’Ukraine gagnent le ticket pour des vacances éternelles, en ce juillet caniculaire de l’an de grâce 2022. Moi, nous, témoignons du Grand changement climatique. En Istrie sont depuis quelques jours des restrictions d’eau, le soleil est insupportable et on le fuit. Mon voisin me dit de mettre une casquette car c’est dangereux (à ciel ouvert). La pelouse s’est transformée en steppe, l’herbe est devenue végétation et craque sous les pieds. Moi, j’ai hâte que tombe la nuit car là on peut vivre et non plus devoir nous cacher. Stratégies africaines, plus précisément nord-africaines. Plusieurs centaines, disons plutôt « milliers de kilomètres » plus loin, on reste allongé sous le casque en acier, plus à l’est, « où il fait plus frais » comme notre imaginaire le voulait jusqu’à récemment pour tous les recoins à l’est de Berlin, la Tchéquie et la Hongrie. Où les étendues s’étalent jusqu’à Vladivostok et tombe la neige, où les routes sont pour la plupart estropiées. Tu parles, les champs de blé sont bien ensoleillés, il y a tant de soleil que le blé et les céréales, on ne peut pas les exporter de là-bas, du coup moi, quelques mois à peine après le 24 février, je paie deux fois plus cher le litre de l’huile de tournesol pour ma salade. Il coûtait moins de dix euros, là on est dans les seize à dix-neuf. Vu les chaleurs, je me douche à l’eau froide deux fois par jour, pendant qu’eux défendent les champs de blé sous les casques en acier et se jettent par terre lorsque siffle la grenade, tenant le fusil et le portable dans la poche, leur dernier lien avec la civilisation. - De l’autre côté, ils le gèrent mieux. Lorsqu’ils s’approchent de la frontière, les officiers retirent aux soldats russes leurs portables. Débrouille-toi avec ta mort. « Quelque part là-bas », sous une chaleur de trente degrés. Ernest Hemingway a décrit dans Pour qui sonne le glas le dernier soupir du soldat atteint d’une balle et allongé sur le couvert des aiguilles de pin parfumées en Espagne, et mes Ukrainiens se battent et meurent pour des champs de blé. Ça serait du kitch sans nom de l’écrire si cela n’était pas exactement ça : bataille pour l’abstraction, l’image, des champs dansants et la lointaine voix d’une femme sur le portable.



27 juillet 2022, 154e jour de guerre

Le cinquième jour sans internet. À Kosinožići, je vis dans la chambre sourde. Le temps s’est arrêté comme lorsque j’avais été aux soins intensifs, une fois à Jordanovac, une deuxième fois quelques années plus tard pendant des jours aux soins intensifs branché sur l’appareil qui au-dessus de ma tête dessinait des courbes, clignotait, sifflotant occasionnellement si je basculais sur le côté par exemple, pendant que le médecin et les infirmières t’observent à travers la paroi en verre. Rien ne se passe si ce n’est que nous six chacun sous son appareil fixant devant soi, somnolant, répondons aux questions des infirmières. Intéressant, on n’entend ni la ville aux alentours, ni le complexe hospitalier. On doit être légèrement sous sédatifs, même si l’infirmière me disait qu’à mon voisin, qui quatre jours et quatre nuits durant gémissait et criait à mille décibels, elle ne peut lui donner aucun sédatif car cela le tuerait. Qu’il est à l'agonie et qu’on ne peut qu’attendre, le laisser sous perfusion, lui changer les couches, essayer de lui donner une cuillère de soupe. Avec la surdité de la chambre, non seulement on dirait que le temps s’est arrêté, mais qu'il bat au rythme de la mort. Pendant deux jours avec nous, les hommes, était allongée aussi une femme qui se battait pour rester en vie, mais la crise est passée, elle a été ramenée au service normal interne. Là aussi, concernant la fameuse question et le tabou des hommes et des femmes, tout est remis en ordre. D’ailleurs, nous nous taisions tous et ne faisions que se regarder. Aussi lorsqu’un d’entre-nous est mort et que nous observions comment les infirmières et le médecin se battent physiquement pour sa vie, lui donnent des injections, lui pompent frénétiquement de l’air, à la fin cinq ou six fois visent le cœur pour lui assener des électrochocs, quand à chaque choc le technicien médical pose ses lèvres sur celles du patient en lui insufflant de l’air tandis que le médecin se tenant à genoux de toutes ses forces lui presse la cage thoracique. Puis, après dix, quinze minutes, le médecin à voix haute prononce fortement la phrase brève du style « C’en est fini » ou « Tout est vain », et au défunt avec déception tire le drap par dessus la tête. Arrivent les gens en blouses grises avec le brancard. Ils sont taiseux, ne nous regardent même pas et ne nous saluent pas. Sur le pouce du pied font glisser l’élastique avec son carton et je suppose un petit chiffre dessus.


Je suis donc depuis cinq ou six jours dans la chambre sourde : Homo sapiens n’a pas l’internet. Qui plus est le Homo croaticus que je suis. Écouter la radio étatique et regarder les chaînes de l’État n’a plus aucun sens depuis belle lurette. Soit ils taisent soit d’une façon malicieuse ils formulent les informations de sorte que cela satisfasse le parti au pouvoir.


Hélas, ces jours-là n’ont rien d’un romantisme de l’isolation monastique dans une cellule monastique, où ils se retrouvent seuls avec « Dieu » (!), et ce n’est non plus de la sainte « splendide isolation » lorsque les grands esprits et les grandes âmes se reposent (mais de quoi donc ?!). Pas pour moi en tous cas, tant que je sais que quelques centaines de kilomètres à vol d’oiseau plus loin tombent les grenades, juste que voilà, ici en Croatie la terre ne tremble pas.



Traduit par Yves-Alexandre Tripković



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Journal de guerre en Ukraine

de Nenad Popović


est simultanément publié en croate

sur les pages du magazine politique et culturel en ligne Forum TM


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