• Nenad Popović

Journal de guerre en Ukraine : 17e semaine










dimanche 19 juin 2022, le 116e jour de guerre


Deux jours durant, il me fallait réunir mes forces pour qu’enfin je puisse lire le long rapport du journaliste de la BBC sur les « camps de filtration » que les Russes gèrent sur les territoires occupés. Je savais que j’allais avoir du mal avec ce texte car entre-temps je me suis, comme cela se dit élégamment, « sensibilisé » pour les événements se déroulant là-bas. Donc, les filtrations sont effectuées par la FSB/KGB, en tabassant individuellement les Ukrainiennes et les Ukrainiens, en les torturant par exemple par des décharges électriques jusqu’à ce que le plombage s’arrache de la denture. Ils hurlent et cognent aussi les femmes, car elle sont pour leur pays. Dans les cachots surchargés de ces martyrs tous se taisent de peur qu’un mouchard russe ne se soit introduit parmi eux. Après quelques jours ou plusieurs semaines de tabassage quotidien, ils sont soit lâchés pour retourner comme ils savent dans la partie non-occupée du pays soit déportés en Russie ou encore on perd toute trace d’eux lors des « filtrations ». Leur péché est qu’ils sont des Ukrainiens et pour l’Ukraine et ne se réjouissent pas de l’occupation russe. Après le tabassage, FSB détermine s’ils sont des nazis ou pas et extirpent des gens anéantis d’admettre qu’avant le tabassage et la torture ils pensaient à tort. Lecture pesante donc sur la BBC car tout cela se produit juste maintenant (« en cette belle soirée d’été »), toute cette journée ensoleillée, et hier et avant-hier, ils cassaient les dents et brisaient les côtes et continueront demain matin. Lecture grave, car d’ordinaire nous lisons sur ces horreurs après coup comme des événements historiques. Alors que là, je lis L’obscurité à midi de Koestler et Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitsyne en tant que live report dans toutes les formes journalistiques : concernant l’Ukraine plus de Scoops, mais les nouvelles de Pompéis arrivent toutes les heures et plus brièvement sur des news tickers, sur le fil d’informations. Le rapport du 16 juin est en fait une exception. Il est écrit par Hugo Bachega et porte un joli titre citant une des victimes : The Russians said beatings were my re-education. Comme sur Goli otok, d’où les gens suite à la critique et l’auto-critique revenaient comme si c’étaient de nouvelles personnes. Comme par exemple les conjoints Eva et Danko Grlić. Là-bas, ils avaient cassé les dents à Eva Grlić.



lundi 20 juin 2022, le 117e jour de guerre


Il faudrait commencer à rédiger des notes sur le parlé poutino-kremlinois, comme le faisait Victor Klemperer dans son Lingua Tertii Imperii. Dommage à nouveau que je ne maîtrise pas le russe. Le camp de filtration en est une. Va savoir comment dit-on en neo-kremlinois pour les manifestations proeuropéennes sur la place Maïdan à Kyïv (« le putsch nazi » ?). Dans cette langue, que signifie la « dénazification », quelle est bien la définition de « l’opération spéciale » et qu’englobe-t-elle en parlé kremlinois ? Les organisations internationales non-gouvernementales qui agissaient en Russie ont été interdites en tant que « agences de l’étranger » ou dans cette veine-là. Comment dit-on pour Navalny et comment disait-on pour Nemtsov ? Tchétchènes - mais à quels Tchétchènes pense-t-on alors ? Quelle est la définition de l’Occident en nouveau kremlinois, qui en langue ésésoviennne (et non-alignée) était capitalistico-impérialistico-coloniale, et là, si je pige bien, c’est aussi le lieu d’une « débauche contre nature ». Les mots comme le féminisme ou LGBT sont-ils permis, ou existerait-il des variantes russes ? Comment dit-on pour ceux qui ne pensent pas pareil et les dissidents ? Brigades internationales composées de volontaires ?


Ne serait-ce qu’avec les « camps de filtration » l’affaire n’est pas simple. De tels camps existaient en 1945 en Allemagne pour les soldats de la Wahrmacht et de la SS, et les commissions des Alliés (au moins ceux de l’Occident) les interrogeaient sur leur appartenance à la NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, Parti national-socialiste des travailleurs allemands), déterminaient la conviction nazie entre autre selon le chiffre de la carte du parti, où était décisive qu'elle ait été éditée après 1933 (opportunistes) ou avant (en temps de la république de Weimar). Plus petit est le chiffre, plus grande est la conviction du nazi, et lorsque le chiffre est plus élevé la probabilité en est moindre. Le plus facile c’était avec les membres de la SS. Ils avait le tatouage de leur groupe sanguin sur le bras (au cas de blessures), du coup fallait pas chercher. Ou même une cicatrice à cet endroit aurait suffit, car les membres de la SS les grattaient ou découpaient. Aujourd’hui, les FSB russes aux Ukrainiens (et Ukrainiennes) captifs inspectent les messages sur les portables et les statuts sur les réseaux sociaux, en s’attardant tout particulièrement sur leurs tatouages, pour détecter si éventuellement il n’y aurait pas « des insignes nazis ». Les barbes des jeunes hommes sont tout autant suspectes, on pourrait avoir affaire à des néo-nazis - s’ils ont surgi des catacombes de Marioupol par exemple. Lingua Quartii Imperii : au moins les russophones et les spécialistes de la langue ukrainienne devraient commencer à rédiger des notes, à l’image du Thésaurus de l’avant-garde russe sous la direction d'Aleksandar Flaker ou encore du manuel de la langue de l’hitlérisme de Klemperer.


De nombreux interlocuteurs de Poutine disent qu’aux questions des plus simples, propositions, demandes, il répond d’une façon infiniment étalée. Ça se trouve, ce n’est même pas une de ces ruses, peut-être qu’il leur dépeint une image du monde dans une nouvelle langue à l’aide des notions qu’il nous reste à apprendre. La novlangue de l’époque du national-socialisme était aussi bourrée d’étranges néologismes et quasi incompréhensible pour les Allemands. Aujourd’hui encore, on ne peut décoder les mots-icônes tels « sturmbannfuehrer », « lebensborn » ou « voelkisch ». Une expression étrange était aussi « Volksdeutscher ». Et bien d’autres sont quasi intraduisibles. Les langues des régimes totalitaires agressifs sont tout autant bizarres. La guerre contre l’URSS, le national-socialisme la nommait pas ainsi, mais la Campagne de Russie. Alors qu’en même temps celle contre la Grande Bretagne était simplement désignée en tant que guerre contre l’Angleterre.



mardi 21 juin 2022, le 118e jour de guerre


Ces dernières semaines les chaleurs sont à Pula écrasantes et insupportables. On ne peut pratiquement rien faire si ce n’est avant le soir faire un saut au supermarché, alors je me suis ordonné des travaux forcés de la mise en ordre des étagères avec les livres que je considère comme des livres de référence. Il y en a dans les sept cents, incroyable. Des encyclopédies, lexiques, dictionnaires jusqu’aux infinis mètres et mètres de livres sur l’histoire, la politique, les mémoires politiques et la théorie culturelle. Dès le début de la guerre en Ukraine, j’avais le sentiment qu’il me faut pouvoir les trouver facilement et rapidement, vérifier les faits en non pas penser en m’appuyant sur la mémoire. Alors que jusque-là il me suffisait de les avoir à l’œil et sur un tas, même si entassés d’une façon chaotique dans l’ordre dans lequel ils arrivaient ou qu’ils avaient été lus. Dans un tel farfouillage de ce qui avait été lu, mise à part la transpiration infernale, toutes sortes de prises de (auto)conscience. Et la stupéfaction. Que c’est bien Bogdan Bogdanović qui les surplombe et juste après lui les livres d'Alexis de Tocqueville, Journal de Londres de Milan Grol, les recueils d’essais de Sébastien Haffner, Langages totalitaires de Jean-Pierre Faye et les livres de Snježana Banović et Ivo Banac. Ces livres surplombent d’eux-mêmes - il suffit de s’en éloigner trois mètres - de cette disons bibliothèque aux livres de références, pratiques et disponibles et ces ouvrages de très haute facture. Fonctionnels, car j’ai aussi un placard vitré (acheté pour deux fois rien en des soldes organisées suite à la fermeture de l’usine de textile Arena à Pula, et il gardait des fils délicats et onéreux) : j’y ai mis une centaine de livres important selon moi, ainsi par exemple tout de Gerd Koenen, W. G. Sebald et Jorge Semprun. Pour qu’ils n’amassent pas la poussière et qu’ils soient réunis pour Adrian quand il me plaira de claquer. Au moins, il saura pourquoi son vieux était givré.


Évidemment, le rangement insensé et le dépoussiérage dans la sueur de tout mon corps m’était aussi la psychothérapie, la concentration sur quelque chose d’autre et ordinaire. L’expulsion de titres sots et intenables procure toujours une grande jouissance, mais pas cette fois-ci. Je regarde ces sept à huit sacs en plastique à sortir avec indifférence. Et qu’est-ce qui arriverait si je me mettais à ranger des mètres et des mètres d’étagères où me sont dans l’ordre alphabétique alignées les belles lettres, cela je n’ose même pas y penser et ne le ferai probablement jamais. Dieu merci, la littérature est sacrée. La file qui démarre avec Ivo Andrić, H. C. Artmann, Roland Barthes et Bora Ćosić puis, quelque part au milieu, Danilo Kiš, Krleža et Borislav Pekić, ça on n’y touche pas.



traduit par Yves-Alexandre Tripković



16e semaine

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Journal de guerre en Ukraine

de Nenad Popović


est simultanément publié en croate

sur les pages du magazine politique et culturel en ligne Forum TM


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