• Nenad Popović

Journal de guerre en Ukraine : 13e semaine


© HIJACK






vendredi 20 mai 2022, le 86e jour de guerre


« Dans des études fort intéressantes, la sociologie russe a déterminé que le type de ce qu’on nommerait l’homme soviétique se poursuit pour ainsi dire. Par cela on pense aux personnes marquées par le moulin à os de l’histoire non parachevée (unverbeitet). Ils savent à quel point les puissants appareils répressifs peuvent les persécuter à n’importe quel moment. Ils vivent dans la crainte des dirigeants et du mensonge ils s’en servent en tant que moyen de défense » dit dans l’interview pour le Der Standard le 20 mai Rüdiger von Fritsch qui fut ambassadeur allemand à Moscou au début des années dix. En passant il dit que Poutine parvient à préserver la loyauté de la population en maintenant le niveau de vie, mais que les gens savent historiquement que la question de la victoire dans des conditions de pauvreté peut être réduite aussi à la question si la victoire sera remportée par le téléviseur ou le frigidaire, ce qui est un ancien proverbe russe.


« Nos » Ukrainiens. Aljina était aujourd’hui chez Višnja pour nous inviter elle et nous à la fête de l’anniversaire de la fillette Nika à Kukci, où les siens se sont installés pour 550 euros par mois plus les charges. Višnja a réussi à lui expliquer la problématique de l’entretien de la maison chaque ou un samedi sur deux lorsque arrivent ou repartent les touristes, au moment de la « relève ». Elle m’a appelé, m’a passé Aljina qui m’a dit que sa mère et elle sont très intéressées, ajoutant qu’elles « connaissent bien la maison ». Une heure plus tard Slađana avait proposé mille kunas par créneau horaire, et on dirait que cela va marcher. Avec deux, trois créneaux par mois ils auraient ainsi pour une bonne partie de la location de l’appartement pendant l’été. Aussi bien Aljina que sa mère sont des professeurs d’université à Kharkiv et actuellement elles assurent les cours par internet pour quasiment rien, deux cents euros et « au noir ». L’invitation à l’anniversaire comprend « le gâteau et le thé ». Le père d’Alija, Mihajlo, est chauffeur de taxi à Kharkiv, là il travaille à Poreč en tant qu’ouvrier auxiliaire dans le bâtiment. Sinon Russe de Belgorod. Avec mes T-shirts, du coup il me les montrait à chaque fois tout en rigolant. Il a largement dépassé les soixante ans, j’ai l’impression qu’on a quasiment le même âge.



dimanche 22 mai 2022, le 88e jour de guerre


Je ne sais pas si je dors mal, mais je me réveille mal, épuisé et comme battu. Avec l’envie de poursuivre encore deux heures, comme si je m’étais levé trop tôt, alors qu’il doit être déjà huit heures et demi, neuf heures. Avec l’instinct qui m’invite à mâchouiller du Xanax ou de boire suffisamment d’alcool pour qu’il m’étourdisse et que je puisse retourner au sommeil. Le café me remet quelque peu, mais le sentiment d’avoir été tabassé, de l’insomnie aiguë persiste. Si cela ne durait pas depuis le 24 février je ne l’aurais pas noté. Cette dernière semaine je me drogue en lisant le Lexique de psychologie de chez Penguin, volumineux, densément imprimé. Aujourd’hui pareil juste après le café, mais voilà que je me rends rends compte de l’avoir déjà lu en entier, que je connais toutes les entrées. Va falloir le reposer sur l’étagère. Cette lecture est aussi un indicateur du dérèglement psychologique, car personne ne lit les lexiques et les encyclopédies de A à Z si ce n’est les extravagants. Nolens volens, j’ai appris la récente terminologie psychologico-psychiatrique et du coup je sais ce que c’est que le trouble bipolaire, le trouble de la personnalité borderline et pourquoi ne dit-on plus psychopathe mais sociopathe. La lecture de livres volumineux m’arrive souvent lorsque j’ai le sentiment qu’il me faudrait écrire sur quelque chose, potentiellement publiable, mais que je n’y arrive pas, car étant tout simplement absurde. Soit tu ne sais pas assez, soit de toute façon les autres les articulent déjà. Les gens ne sont pas idiots, et moi impossible de me hisser à la position de supériorité : d’être plus intelligent, meilleur et plus « profond » dans mes formulations et démonstrations. Pour cela m’est d’une grande importance la rubrique de Paul Mason que Frankfurter Rundschau traduit du coup je peux la lire gratuitement. Il est tellement plus intelligent qu’à chaque fois je suis heureux de ne pas avoir moi-même balbutié quoi que ce soit, même si cela n’aurait été que pour moi-même. Et ça me fait plaisir de partager avec lui de nombreux dilemmes, des frustrations, le ressenti de l’époque, donc je ne suis pas le dernier des idiots. Dans le FR d’aujourd’hui, il a tiré la ligne générationnelle vers Jürgen Habermas, le père-dieu de la nouvelle gauche. Le texte laisse entrevoir que cela lui a demandé un certain effort. Je suis impressionné que dans ce texte à plusieurs reprises il exprime avoir peur. À la première personne. Cela signifie, et lui c’est l’icône globale de la gauche, que ce 24 février la nuée de la gauche vieille de plusieurs centaines d’années s’est envolée et que du jour au lendemain a été inaugurée l’ère de l’individualisme. De la position individuelle. Tout ce qui du jour au lendemain est passé aux oubliettes des idées et adhésions est en fait incommensurable : l’antiaméricanisme grossier serait un exemple éclatant. Tout comme Mason fait l’équation entre l’Occident et la démocratie, malgré tout et même à l’encontre de ses propres idées (projections politiques idéales). En lisant ce bref essai vers midi, Mason m’a en personne poussé dans la partie normale de la journée. L’image d’une idylle ensoleillée du port de Pula avec quelques voiliers, des goélands, la paix dominicale des promeneurs est soudainement une valeur, et plus l’image de la province (obligatoire et appliquée jusque-là), du monde de la petite bourgeoisie, de l’ignorance et du je-m’en-foutisme.


Miraculeuse dépêche hier quelque part dans les journaux : en Biélorussie a été interdit « 1984 » d’Orwell (à nouveau, sûrement). Aujourd’hui, que le Japon après plus de soixante-dix ans rompt avec sa politique de la démilitarisation. L’Ukraine a résonné même là-bas provoquant la peur. Sous Poutine la Russie est mise à l’écart.


Dans l’après-midi chez Olesja et Marko à Vodnjan. Non, ils ne souhaitent pas rentrer à Kyïv, d’une seule voix et de suite. Plus tard ils montrent l’enregistrement de la rue où ils vivaient, au cœur de la ville. Une seule voiture alors qu’autrement tout est plein et qu’il est impossible de trouver une place pour se garer. « Ils sont tous partis. » À Kharkiv le contraire. Par jour deux mille personnes reviennent. La municipalité demande publiquement aux citoyens de ne pas le faire car c’est toujours dangereux. Ce Kharkiv est une ville particulière, il va falloir l’étudier. À Kyïv personne nulle part, rues vides, disent les Vodnjaniens. Le petit a été très bien accueilli à l’école à Orbanići, avec un grand dessin de bienvenue. Quelque chose fait qu’à Orbanići ils accueillent les écoliers avec des difficultés. Pour commencer le gamin peut compter sur le soutien d’un accompagnateur pendant les cours ! Et dans ce village cela fonctionne. 7 minutes de la ville Vodnjan, partie de Pula en fait. Il faut apprendre à vivre avec ces polyphonies, les clichés fonctionnent à peine et il faut tout vérifier et écouter chacun individuellement.



mercredi 25 mai 2022, le 91e jour de guerre


Dans mes perturbations ukrainiennes j’ai oublié de souhaiter bon anniversaire à mon fils Adrian. Honte et marqueur de mon propre dérèglement psychologique et psychique. J’ai déraillé. Je suis vieux, je craque à l’évidence en tout. Là, Adrian a quarante ans.


Je ne comprends toujours pas pourquoi l’attaque de la Russie sur l’Ukraine, y compris les monstruosités que les Russes commettent, m’a à ce point bousillé. Même si dans ce sens ces derniers jours je suis quelque peu mieux, qu’entre autre je comptabilise moins d’heures passées devant l’écran en scrutant la moindre nouvelle, ne lisant que sur l’Ukraine et l’URSS et en diminuant l’excessivité nocturne de l’alcool, je n’ai aucune explication. Le seul semblable mouvement tectonique je l’ai vécu lors de la chute du Mur de Berlin. Ou, je n’ai pas d’explication, pour l’instant. Je pense que les grand relativisateurs, les défenseurs du appeasment - « n’énervons pas la Russie, les Ukrainiens n’ont qu’à céder » etc. sont si ça se trouve tout aussi perturbés, sauf qu’ils agissent autrement au choc et à l’insécurité, avec stupidité, amoralité humaine, déblayant des phrases qui à la fin les mènent à l’improbable conclusion : On s’en fout des Ukrainiens, en les transformant (les considérant ?) en quantité négligeable. Qu’ils soient ainsi à vrai dire je ne le crois pas. Sauf chez les fichus narcisses, primitifs égocentriques et pseudo-intellectuels, il doit s’agir de cette réaction inversée. Dans la peur on raconte tout et n’importe quoi. C’est une bien puissante dimension humaine, je l’ai vu par moments lorsqu’à Zagreb plusieurs fois par jour sous la menace des attaques aériennes hurlaient les sirènes, alors que quasiment rien ne s’était passé. Elles annonçaient en fait chaque décollage des avions de l’aéroport militaire de Bihać (ou était-ce celui de Banja Luka ?). J’ai vu cette étonnante course engagée par la peur. Ce qu’on voit maintenant, dans le paradigme de cette lettre Alice Schwarzer-Juli Zeh « ne livrez pas les armes aux Ukrainiens » est cette course-là, mais dans l’esprit. Semblable à mon total blocage cérébral, la plongée aveugle dans la situation ukrainienne, en vocable psychologique l’obsession à une idée fixe.


Une des familles de Kosinožići, la grand-mère, la mère, le garçon et la fille, sont partis dans un coin à côté d’Essen, car là ils se voient attribuer le logement gratuit et l’aide financière de l’État. Qu’ils épargneraient pour la réparation de la maison à Kharkiv. Elle a été touchée par des grenades à trois reprises. La jeune femme aimerait s’y rendre pour trois semaines, ne serait-ce que pour fermer les fenêtres qui ont la dernière fois toutes été brisées. La deuxième, la famille d’Aljina essayera de rester en Istrie, à Kukci, en se disant que le monsieur pourra gagner quelque chose sur les chantiers et autres. Mais que nenni, à peine se sont-ils installés que le monsieur a perdu son travail car là démarre la saison touristique et les chantiers ferment. Hier lui et sa dame ont avec la participation de Višnja nettoyé de fond en comble la maison de Kosinožići pour les touristes, car les Allemands sont obsédés par la stérilité, et si même dans les endroits inimaginables ils ne détectent pas une seule once de poussière alors ils sont pleinement heureux. Ce qui n’est pas de l’ironie. C’est Nevenka qui pendant des décennies était femme de ménage à Plava laguna et là depuis des années loue des appartements qui me l’a expliqué. Elle dit que les Allemands d’abord inspectent les wc, les salles de bains et les cuisines et ce n’est qu’ensuite qu’il t’est permis de pousser un soupir de soulagement. Nevenka a cependant sa petite astuce. Lorsque tout est rangé, elle vaporise avec un spray qui sent les désinfectants et referme toutes les portes et fenêtres. Quand les invités entrent tout sent la propreté. Pourquoi il en est précisément ainsi avec les Allemands (Germains ?) est un mystère. Car, lorsqu’ils sont chez nous à la maison c’est le chaos total, partout des serviettes, affaires laissées, un tas de nourriture et ainsi de suite. Juste une fois ou deux la maison n’avait pas été laissée dans l’ordre parfait, quasiment comme lorsqu’ils étaient arrivés. Sinon, ce n’est pas de la bienséance feintée ou de l’arrogance, car si une ampoule grille ou quelque chose dans le genre, ils l’échangeront, si un verre se brise ou une assiette, ils en achèteront de nouveaux ou diront payer à la fin. Mais la propreté frôlant la stérilité…


Svetlana Volkova s’est plainte à Slađana qu’une vingtaine d’Ukrainiens qu’elle a installés dans toute l’Istrie commencent à être de plus en plus exigeants, les hébergements ne leurs conviennent pas. Cela m’a fait penser aux Bosniens qu’on aidait, de tout cœur, puis ils se sont retournés contre nous. Comme si ce qu’ils avaient enduré s’était condensé en une énergie qu’il a fallu cibler dans le sens inverse. À l’époque j’étais choqué, me suis senti offensé comme jamais, mais à cause de la disproportion et l’inconsistance absurde j’avais l’impression qu’il s’agissait d’un retournement psychologique « naturel ». À la question pourquoi, l’un me l'a dit très clairement : « Toi tu ne sais pas en quoi t’es fautif, et puis moi je ne veux pas te le dire. » C’était dès que Sarajevo avait été libérée. Pauvre Volkova, alors qu’elle est leur ange. De tous, j’ai gardé le contact avec un seul, et juste un autre n’avait pas changé. Il m’envoie de Paris des informations lorsqu’il fait une exposition. Il était profondément traumatisé lorsqu’il vivait chez nous, comme étant absent. Il ne se changeait pas pendant des semaines. Son père il l’avait trouvé tué dans l’appartement, un homme âgé, qui était de ces Serbes qui malgré tout étaient restés dans la ville assiégée. Il m’a aussi dit quelle division l’avait fait car en tant que photographe il savait tout sur la ville. Depuis je ne suis plus jamais allé en Bosnie, si ce n’est une fois lorsque j’avais tel un imbécile passé trois jours à l’hôtel sans en sortir, et je suis sûr que je n’irai plus jamais. C’est que le rejet avait été aussi bien collectif qu’agressif, ce qui fait vachement mal comme chaque coup dans le mou. Un jour il faudrait demander à un psychiatre intelligent ou un psychologue, si de telles réactions post-traumatiques avaient été enregistrées.


Aussi, il est possible que ce qui se passe parmi les Ukrainiens soient les premiers signes de la formation d'une sous-culture d’émigration, un milieu particulier de la désorientation, du malheur et de l’impasse. J’ai tenté d’écrire quelque chose à ce sujet dans Le Monde dans l’ombre (Život u sjeni) et La Vie avec eux (Život s njima).



traduction Yves-Alexandre Tripković



12e semaine

14e semaine☞



Journal de guerre en Ukraine

de Nenad Popović


est simultanément publié en croate

sur les pages du magazine politique et culturel en ligne Forum TM


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