Gromova djeca / Les Enfants de Tonnerre de Snježana Banović
- Snježana Banović

- il y a 5 heures
- 7 min de lecture

Extrait du manuscrit des « Les enfants de Tonnerre » / un roman sur l’École des Rêves
Prologue : Une boule de feu
En ce début d’automne 1952, encore doux, Tonnerre, emmitouflé dans un long imperméable, se précipite vers le théâtre, s’appuyant sur une canne espagnole épaisse mais élégante qui, comme à l’ordinaire, claque le trottoir à chaque pas. Au dernier moment, il évite de justesse une grande flaque d’eau sur la route en travaux devant sa maison, sur Zeleni val¹, que des détenus, qui ont collaboré du temps de Pavelić et compagnie, sont en train de la réparer. Parmi eux, il aperçoit un jeune décorateur avec lequel il aimerait travailler, récemment arrêté à la frontière lors d’une tentative de fuite ratée de Yougoslavie vers la France. Cependant, il fait semblant de ne pas le connaître, le moment n'est pas encore venu pour de telles fréquentations risquées, alors allongeant le pas dans la rue qui porte désormais le nom de Jour de la Victoire révolutionnaire, il grommelle dans sa barbe…
– Assez de dilettantisme ! Un acteur à la cervelle d'oiseau, c'est terminé ! Nous allons emménager sous notre toit, ces incapables d'en haut ont enfin eu pitié. Des locaux négligés, mais vastes, sur deux étages ! Et là où se trouvait le club-restaurant Sokol, il y a aussi une magnifique scène ! Et j'y vois un rideau bleu, pas rouge, histoire qu'on ne dise pas que je contrefais un théâtre. Eh ben dis donc, ce serait une école au top. Et au moins pour cent ans !
Cependant, à l'origine, il n'était pas question d'en faire une école pour les grands hommes ; on avait prévu que certains progresseraient, tandis que d'autres resteraient en bas sur les marches jusqu’aux planches qui symbolisent la vie. Il faut aussi que quelqu'un joue en province, de nouveaux théâtres, composante essentielle de la transformation culturelle et éducative générale, ouvrent ainsi leurs portes les uns après les autres. Et, comme en rêvait Tonnerre en marchant, un département pour chanteurs d'opéra verrait également le jour, afin qu'eux aussi puissent apprendre le métier d'acteur, et non plus qu’ils se contentent sans cesse de gesticuler sans but ni rythme sur la scène.
Près de l'église évangélique, une jeune fille pâle aux grands yeux noirs, semblables à ceux d'une biche effrayée, l'interpelle timidement.
– Excusez-moi, Professeur Tonnerre, je vous connais grâce au journal. C'est la première fois que je viens à Zagreb. Je sais comment me rendre à la Maison nationale de la jeunesse et au théâtre… Est-ce bien le chemin pour se rendre à l'École d'art dramatique ? J'aimerais m'inscrire à votre concours d'entrée, si je peux. Ma grand-mère m'a convaincue.
– Un concours d'entrée, mais voyez-vous, ma chère enfant, juste après le lycée, un concours comme on n'en a jamais vu. Voilà une révolution, ça, et puis il ne s'agit pas de changer sans arrêt les noms des rues et des places… mais dis-moi, ma petite, laissons cette malheureuse politique au diable…
Elle avait du mal à parler, tant elle était paralysée par la peur. Elle pensait qu'elle n'y arriverait pas, que c'était un luxe réservé à une élite, pas à elle, une Slavonienne du peuple, pour la première fois dans une grande ville… mais tout de même…
— Ce n'est pas un luxe, c'est une nécessité, ma chère, pour que les acteurs ne soient plus des imbéciles et les actrices des idiotes, n'est-ce pas ? Si un acteur n'est même pas intelligent, que va-t-on en faire, nous autres metteurs en scène ?
— Quatre ans d'études, ce n'est pas rien, pendant si longtemps, personne n'osait même penser à étudier le théâtre, ajouta la biche effrayée Dana Orlić d'une voix sonore, marquée par un accent régulier et des voyelles légèrement traînantes.
La jeune fille est certainement de Posavina, quelque part dans les environs de Brod, devine l'oreille fine de Tonnerre.
— Et qu’avez-vous préparé pour nous, ma chère enfant, si je puis me permettre ? gazouilla-t-il en se penchant, tel un grand oiseau aux ailes déployées, vers la fillette apeurée au manteau rouge usé.
Elle ne comprend pas grand-chose à ce que dit ce grand homme, ce doit être ce charabia zagrébois qu’ils appelaient « purgerski », pensa-t-elle. Alors, hochant la tête tandis qu’il prononçait ces mots étranges, elle devinait les réponses comme une poule picorant du maïs dans sa basse-cour. — Cankar. Et Kreft. Notre professeur est slovène, il m’a donné ces drames d’avant-garde, je ne les ai pas quittés un instant dans le train. Et j’ai aussi une autre récitation folklorique, de mon Vrpolje natal.
Et elle continue de s’exclamer, haletante, en sautillant sur ses chevilles un peu plus grosses que la normale. Comme si elles avaient été façonnées par ce maudit Meštrović, celui-là même qui était né à Vrpolje, pense Tonnerre.
Une scène étrange se déroule, à présent dans la rue, devant les prisonniers qui déplacent sans cesse des cubes de béton de droite à gauche, mais qui ne pouvaient décrocher leur regard d’elle, si particulièrement angélique.
La jeune fille patauge dans l’eau, ses pieds blanchissent
un jeune homme monte un cheval en riant aux éclats
Patauge, patauge, petite fille, ne serais-tu pas mienne !
Si je savais, jeune homme, que je serais la tienne,
je me laverais dans du lait, ne serais-je pas une bûche,
je me laverais les pieds au petit-lait, ne serais-je pas des herbes
je me chausserais d'argent, ne serais-je pas plus grande
je me ceindrais d'or, ne serais-je pas plus mince.
Elle récite, sans la moindre crainte, ces vers totalement incompréhensibles pour Tonnerre, et même vulgaires, le diable emporte le slavonien, sautillant et gesticulant comme avec une pelle, comme si elle allait rejoindre maintenant les forçats et nettoyer le trottoir et la route devant elle. Elle ajoute, au passage, de nouveau timidement, avec la gêne initiale, comme si elle avait soudainement changé de station de radio grâce à un bouton invisible et intérieur…
– Ma grand-mère m’a donné quelques dinars pour me convaincre de m’inscrire, alors j’ai emménagé dans la petite chambre de mon oncle, place de la République. Il faut que je trouve autre chose. Elle ronfle toute la nuit.
– Écoutez, mon enfant, l’interrompt-il d’un ton sévère, car sa chambre et ses proches ne l’intéressent pas, mais outre ses yeux d’une beauté merveilleuse, il est attiré par le timbre métallique et raffiné de sa voix, et plus encore par l’innocence originelle, l’énergie et la fermeté électrisantes qui émanaient de ce corps fragile d'enfant.
Cette petite fille est une vraie fleur, je sens qu’elle pourrait grimper à la première place toute seule, se dit-il avant de reprendre un ton sévère.
– Oubliez ces bêtises folkloriques, donnez-nous du Cankar et du Kreft, c'est très bien, mais aussi de la vraie poésie. Traversez la rue et prenez à gauche à la bibliothèque pour emprunter un poète bienséant, mieux que moi, et si vous n'y arriviez pas, je vous donnerai un joli bouton pour ce manteau délabré. Et si vous y allez, parce que vous autres Slavoniens, vous avez ce petit quelque chose que la scène adore, ton diplôme te vaudra un titre équivalent à celui d'ingénieur, d'avocat, de médecin – jusqu'ici, cela semblait un voyage sur la lune, dit-il avec satisfaction, croquant la jolie fille de la tête aux pieds avec un plaisir non dissimulé.
Elle se tait, confuse, les joues rougissantes. De ce que raconte cette masse humaine devant elle, si imposante qu'elle lui cache le soleil, elle n’a pas la moindre idée. Surtout, cela, comment trouver la bibliothèque. Mais elle ne sait pas pourquoi, elle aime vraiment la façon dont ce grand gaillard parle. Elle n'a jamais rien vu ni entendu de pareil
– Bon, nous nous verrons lundi, vous êtes nombreux à avoir postulé. Et surtout, ne montrez pas tes fesses, pour l'amour du ciel, vous m'entendez ? La scène ne supporte pas les gros derrières.
Le grand gaillard laisse perplexes la jeune fille, les yeux de biche et le sourire de la Joconde, au théâtre, traverse la rue en trois bonds et demi et, brandissant une vieille mallette en cuir, du genre de celle d'un médecin, pousse les massives portes en fer forgé de l'école et passe devant le nouveau bureau d'accueil encore vide, en grommelant et en planifiant les étapes suivantes de son projet…
– Il nous faut trouver un chef de chantier de toute urgence. Mon Ivek est parfait pour ça, honnête et loyal. Mais je dois d'abord le laver de ce passé malheureux, le diable emporte ce poissard ! Je le récupérerai lundi, alors advienne que pourra. Zlata s’occuperait pour moi de tout ce qui le concerne, ainsi que pour tous ceux qui n'étaient ni coupables ni responsables dans ce maudit petit pays, et qui maintenant ont des problèmes jusqu'au ciel ici. Il y aurait bien une place pour eux, mais d'un autre côté, il me faut trouver un camarade communiste pour contre-balancer, maudits soient-ils avec leur communisme, mais quoi, n’y avait-il pas d'autres idées en réserve pour un nouvel État des Slaves du Sud ?
Tel un jeune homme, il monte les escaliers en courant jusqu'à la pièce du premier étage qui, après la restauration du vieux bâtiment austro-hongrois en briques pâles, s’appellera bientôt le bureau du vice-recteur. Tous les professeurs et les membres du conseil d'administration sont déjà là, car personne de sensé n'oserait arriver après Tonnerre. Dans la grande pièce, déjà enfumée, on n'entend pas une mouche voler, comme si personne ne respirait. Avant de s'asseoir à la grande table, Tonnerre sort une cigarette roulée finement d'un étui en or orné depuis près d'un siècle d'une iris finement gravée et des initiales de son grand-père Nikola, puissant négociant en gros et banquier, puis sénateur influent et enfin ministre dans l'ancien gouvernement d'un État encore plus ancien.
Après avoir tapoté sa cigarette deux fois sur l'étui, le silence se fait dans la pièce. Une main invisible lui tend une une allumette, il inspire profondément et, avec un soulagement visible, tousse, puis ouvre la séance…
– Alors, les enfants, où nous étions-nous arrêtés hier ? Qui est à l'ordre du jour aujourd'hui ?
26 décembre 2025
Traduction Nicolas Raljević
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1 Zeleni Val : Artère routière importante de la ville de Zagreb. (Ndt)
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