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En 1938 le peuple parlait à tout-va de la guerre. Comme jamais jusque-là, les politiques parlaient de la paix. Mais les gens n’ont pas trouvé cela suffisamment suspect. Chacun vaquait à ses affaires, ne voulant pas voir plus loin que le bout de son nez.

Dans la petite ville de Nuštar, quasiment tous pensaient que les menaces de guerre feraient long feu. Même si le sang pouvait couler entre les grands, le Royaume de la Yougoslavie demeurerait neutre. On dirait que le roi a un penchant pour les Anglais, ce qui n’est pas dénué d’intelligence : s’il te faut avoir un maître, mieux vaut qu’il soit le plus éloigné possible de tes frontières. Peut-être est-ce un réflexe immémorial qui s’est déclenché, transmis de génération en génération sous la forme d’un souvenir des temps durs : c’est que l’ancêtre Kempf avait fui l’Allemagne pour échapper à l’avidité et à la concupiscence du maître. Les Allemands se moquaient des querelles croato-serbes en général, cherchant à se tenir à l’écart. — Le commerce, affirme Kempf-père, n’aime pas les frontières, n’admet pas les peuples et n’adore pas ses idoles. Le commerçant n’admet que le pouvoir de l’argent et la loi du marché. Avant que la guerre n’éclate, le vieux Kempf était un homme aux visions modernes. Mais personne ne croyait véritablement que la guerre pouvait arriver. Jusqu’à ce qu’advienne ce qui suit. Sur le domaine d’un ami, un associé même du père de Kempf, vivait Juliška, Hongroise, dont on tentait de deviner l’âge, quasiment tous croyait qu’elle avait dépassé les cent ans. Juliška était à demi-aveugle, d’un esprit claire, même si impuissante dans son corps. Elle servait cette famille allemande, elle était la mère d’un Hongrois qui avait disparu dans la boue de la Galicie, elle ne s’était jamais mariée. Ce fils qui fût le sien, Ðuka, avait été aspiré par la guerre déjà vieil homme, en tant que recrue du troisième âge, ce qui nous laisse imaginer l’âge qu’elle pouvait avoir. Elle on a vu et vécu des choses. Les jeunes filles et les femmes se rendaient en processions à la maison où la vieille vivait. Juliška de tout temps somnolait auprès de la cheminée. L’été elle s’asseyait à la terrasse sous le noyer. On la questionnait sur des affaires de femmes et les maladies enfantines, on lui demandait de jeter un sort sur tel ou tel jeune homme, ou contre telle ou telle adversaire… Elles lui demandaient ce qu’elles n’osaient pas demander au curé concernant Dieu. Elles l’interrogeaient sur les origines du monde, sur l’immortalité de l’âme, et sur ce qu’il y a après la mort ; sur l’emplacement du Paradis et sur celui de l’Enfer. Est-ce vrai qu’avec de la résine chaude l’on pouvait… ? Est-ce un péché si le jeune homme en passant effleure les seins de la jeune fille ? Et si cela arrive tout de même, ne devrait-il pas immédiatement lui déclarer sa flamme ? Est-il vrai que le vieux Grga s’est transformé en vampire… Dans le cas contraire, pourquoi la terre de sa tombe est-elle autant remontée ? Et c’est ainsi qu’un jour, ils sont arrivés chez elle avec cette nouvelle : quasiment tous les enfants de l’école étaient infectés de poux… on leur rasait la boule à zéro en la leur badigeonnant de pétrole. Une des mères inquiètes avait, en tant que preuve, dans un mouchoir, apporté un pou écrasé. Ils étaient tous surpris voyant à quel point la vieille Juliška était profondément ébranlé en voyant le pou. Au village des poux il y en avait depuis toujours, de même que l’on faisait la guerre aux puces, guêpes, frelons, ou aux rats qui pourchassaient les chats, tellement ils étaient gros et méchants… En revanche, les souris étaient traitées en animaux domestiques servant de nourriture aux chats, du coup il ne fallait pas les nourrir d’avantage, contrairement à ces insatiables clébards. Mais ce qui se passait là, avec les poux, c’était une épidémie, c’est-à-dire un fléau à plus grande échelle. À des kilomètres autour de la petite ville de Nuštar il n’y avait plus que des enfants trainant des pieds la tête rasée comme s’ils avaient été soldat ou taulard… Les poux fabriquaient leurs nids sur les petites tête aussi bien de ceux qui ne prenaient jamais de bains que de ceux qui se lavaient tous les samedis. Ils sont tous rasés, jusqu’à la racine du nez : les petits Croates, Serbes, Allemands, Hongrois, Juifs… Chacun de ces groupes enrageait à cause de cette injustice, vu que, eux, ils se tiennent propres, tandis que tous les autres sont des rats d’égouts qui comme les chats craignent l’eau. Les plus bruyants étaient les Allemands qui se considèrent depuis toujours comme l’avant-garde de l’hygiène. À cette époque, on ne fabriquait pas encore des vêtements pour des sous-mariniers avec les cheveux. Personne ne pouvait comprendre quel était le sens de ce désastre. Il ne contribuait aucunement à éclairer la politique : les poux sont indifférents des questions raciales et relativement apolitiques. Ainsi, quelques mères, toutes avec la même histoire, sont réunies autour de Juliška. Quelque spécimens de plus ont été présentés à la lumière de l’ampoule scintillante. — Il y aura la guerre ! dit Juliška. Aussitôt que dans la petite ville Nuštar s’est propagé ce que Juliška avait dit, tous, aussi bien les hommes que les femmes, savaient qu’il y aura la guerre. Ce qu’elle avait dit s’était si profondément ancré dans les souvenirs des femmes, qu’elles n’entendaient plus ce qu’elle pouvait dire par la suite. Et elle avait dit : — Merci au Dieu miséricordieux de me rappeler et de m’éviter de voir cela de mes yeux. Le lendemain Juliška est morte dans le sommeil. Les premiers à l’avoir vu au matin ont eu l’impression qu’elle se moquait d’eux. Ce sourire est resté figé sur son visage jusqu’à ce qu’on lui relève le menton. La vieille centenaire riait tel un enfant qui aurait fait une ânerie sans être punie, car déplacée dans l’invisible. Peu avant que les Allemands n’envahissent la Pologne, dans la petite ville Nuštar apparut un étranger, un voyageur séjournant dans une auberge dont le patron était Hongrois. Il était vêtu d’un costume sombre, ce qui est étrange vu qu’il faisait chaud, on était en juin. Encore plus étrange était qu’il était sans bagage alors qu’il était venu. Jusque-là, les émissaires venaient toujours avec des valises remplies de livres et tracts. — Ça doit être un gangster, était la première impression que le peuple se faisait. Certains avaient remarqués qu’il avait des mains incroyablement longues par rapport à sa taille, et donc ses doigts doivent l'être aussi, il doit donc s’agir d’un aigrefin. Il ne réglait les factures qu’avec des billets neufs, il ne buvait pas d’alcool, et ses promenades hors de la ville étaient fréquentes et longues. La nouvelle s’était propagé qu’il pourrait être un géomètre envoyé de Belgrade en vue d’établir de nouvelles cartographies, ce qui n’est jamais heureux. D’autres avançaient qu’il était espion, mais personne ne pouvait dire pour le compte de qui et ce qui aurait pu l’inciter à venir en calèche attelée de la station de Vinkovci jusqu’à leur petite ville. Les autres encore juraient que c’est un agent du Komintern venu à Nuštar allumer la flamme de la révolution mondiale, mais les gendarmes n’étaient pas d’accord : Hitler et Stalin marchaient bras dessus, bras dessous. Haberle aurait été dans la nouvelle constellation lâché du cachot royal, mais il est depuis longtemps enterré. Fin de l’histoire. Mais un enfant a par hasard vu l’étranger se promener à l’écart des maisons. L’enfant a cueilli des cerises dont il avait rempli tout son tablier, puis s’est caché dans le buisson où il les mangeait en crachotant les noyaux. L’étranger est monté dans les hauteurs d’où la vue est belle, y restant pendant un bon moment. En descendant, il s’est arrêté devant une flaque quelconque qui s’est créée après l’averse de la veille et s’est penché au-dessus : — Il est temps. Je commence à ressembler à moi-même ! Faut se mettre au boulot ! C’est ce que l’inconnu avait dit ayant vu dans la flaque d’eau le museau et des yeux brillants. Même si l’enfant occupé par les cerises pouvait l’entendre, il n’aurait rien compris, tandis que l’image de la flaque avait disparu avec l’inconnu. Avant d’être tombé dans le sommeil, l’enfant avait raconté à son père et à sa mère ce qu’il avait vu : l’étranger habillé à la mode citadine se parlant à soi-même avec des mots incompréhensibles, comme s’il jetait des sorts. L’enfant dit redouter cet homme sans pouvoir l’expliquer. La mère pensa qu’il n’y avait que Juliška qui pourrait donner une explication, mais son homme lui rappela qu’elle était maintenant loin, tout comme ce Haberle. Pas plus tard que le lendemain, dans la petite ville de Nuštar, des cortèges de jeunes hommes, voire des garçons, se mirent à se mouvoir, le rythme étant sans-cesse donné par les tambours. Si la direction était par-là par là-bas, ou en arrière, c’était toujours en avant, à l’est ou à l’ouest. On tambourinait toujours avec beaucoup de ferveur, comme si cette direction avait été complètement établie d’une manière claire et sans aucune ambiguïté. Ces jeunes hommes venaient de familles allemandes, d’Allemands qui vivaient hors du Reich, des Volksdeutsche. Certains d’entre eux restaient dans leurs maisons, certains étaient enfermés par leurs mères dans des garde-mangers, mais il y en avait de plus en plus, de jour en jour, de ceux qui suivaient le jeu du tambour. Il relève que les joueurs de tambour ont un amour étrange pour le feu. Ils allument des feux de joie au bord des bosquets, ils campent à ciel ouvert, et renforcent la camaraderie. Tous sont soudainement des « camarades », même ceux qui, en authentiques bambochards de Slavonie, se battaient aux fêtes du villages. Il est tellement enivrant ce rythme des tambours, c’est si attrayant d’être assis autour du feu ! Les joueurs de tambour apprennent à chanter toutes sortes de chants. Certains ont été chantés par leurs parents, ils découvraient les autres. C’est ainsi qu’ils avaient appris à chanter d’une voix et de tout cœur sur le roi paysan Florian Geyer et ses troupes noires qui se pressent derrière lui. Personne ne leur a dit que ce chant était l’hymne officiel de l’aile armée des SS. C’est la Waffen-SS qui au début de la guerre a grossi exponentiellement, se bat et meurt avec entrain. Extrait du roman L’Âge du cuivre (Doba mjedi), TIM press, Zagreb, 2015 Traduit par Yves-Alexandre Tripković

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