Notre pain (extrait)




Tous les mendiants, depuis la nuit des temps, quêtent «un morceau de pain» ou quelque piécette avec laquelle ils puissent acheter «une bouchée de pain». Ils diffèrent par leur âge, leur origine, leur tenue. Et par leur façon de mendier: nécessité ou habitude, poussés par le besoin ou ayant choisi d'en faire profession. Dans l'antique Hellade, les «cyniques» se constituèrent en une sorte d'école, censée défendre la liberté de parole; rejetant toute dépendance, ils firent le choix de la mendicité comme mode de vie. Ils erraient de par le monde, «comme des chiens» (cynos), d'où leur nom, dormant où ils pouvaient, souvent à la belle étoile, sous un arbre, dans une étable. Ignorant les regards des passants, ils faisaient l'amour dans les lieux publics. Diogène acquit la célébrité, entre autres choses par le tonneau qui lui tenait lieu de logement, le chien qu'il affectionnait, la lampe dont il éclairait son chemin de jour comme de nuit, les guenilles dont il se couvrait. Antisthène allait un bâton à la main, une besace sur l'épaule. Il se distinguait parmi les autres cyniques, qui le plus souvent adressaient de cuisants quolibets à leur entourage. Leur discours, la parrêsia, n'épargnait personne, pas plus Platon qu'Aristote. Ils se nourrissaient de ce que leur donnaient, malgré tout, leurs concitoyens. Ils se condamnaient eux-mêmes, au nom de la vérité, à vivre de pain et d'eau. L'Evangile selon Luc décrit le pauvre Lazare «couvert d'ulcères, et désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche; et même les chiens venaient encore lécher ses ulcères». Plusieurs ordres religieux se déclarèrent mendiants: les franciscains, «frères gris», suivant l'exemple de saint François d'Assise, et parmi eux en particulier les pères de l'observance, aussi connus sous le nom de «moines déchaussés», qui allaient nu pieds; les dominicains, parfois appelés «frères noirs»; les carmélites, «frères blancs»; les augustins. Le concile de Lyon, convoqué au 13ème siècle, approuva ces quatre ordres et leur qualité de mendiants. Les derviches eux aussi, en particulier les Mevlevi, en Turquie, mendiaient en tournant sur eux-mêmes jusqu'à l'épuisement, dans une ferveur extatique unissant danse et prière. Le don d'un peu de pain, en guise de récompense, suffisait à les satisfaire. Dans certaines vieilles cités, la coutume s'est sauvegardée de laisser à quelque endroit convenu, une aumône pour le «pain des pauvres». A Venise, non loin de l'église Saint-Samuel, dans un mur de l'étroite Calle delle Carozze, se trouve une niche fermée par une petite porte de fer et surmontée de l'inscription «pane per i poveri». Il s'est toujours trouvé de bonnes âmes pour venir ici déposer un morceau de pain. A Split également existait une semblable boîte près de la Porte d'Argent, à la lisière du palais de Dioclétien. Qui sait si elle s'y trouve encore, ou si quelqu'un l'en a ôtée. De plus en plus rares sont ceux qui donnent du pain aux nécessiteux, de plus en plus nombreux sont les affamés de pain. Ces mots pourraient être ceux d'un antique cynique. Dans la préface qu'il rédige pour l'ouvrage d'un auteur anonyme, intitulé Liber vagatorum, Livre des vagabonds, Martin Luther dénonce les simulateurs qui, ayant fait pacte avec le diable et profitant de son aide, empêchent par leurs supercheries que le pain ne parvienne aux mains des vrais gueux, contraints à la mendicité par un cruel besoin. On ne naît pas mendiant, on le devient. On ne le devient pas par sa propre volonté. La mendicité est une mise en garde adressée à la société et à la religion: à la société pour qu'elle assure à chacun sa bouchée de pain, à la religion pour que personne ne soit oublié. Les disputes entre mendiants ne sont pas rares. Qui va occuper la meilleure place et à quelle heure, près d'une église, d'une mosquée, sur quelle place, à la porte de tel marché, de tel souk! Dans certains pays, la loi dictait (c'est encore parfois le cas) où et quand la mendicité est autorisée, quand et où elle est prohibée. Tous les aveugles ne sont pas mal-voyants, pas plus que les infirmes ne sont tous handicapés. Celui-ci a commencé à mendier dès son enfance, celui-là à l'âge mûr, tel autre dans sa vieillesse. Certains, dans les bras de leur mère, entendaient déjà la litanie: «du pain, s'il vous plaît, du pain...», et se mirent à la répéter. Quoi qu'ils demandent par la suite, ce mot leur reste à la bouche. L'histoire a connu des corporations de mendiants et consigné les procès qu'ils s'intentèrent les uns aux autres. L'Opéra de quatre sous a déjà été écrit. Il serait présomptueux de prétendre y ajouter quoi que ce soit. * * * Dans certains pays, les mendiants sont majoritairement des Roms. Nulle part ils ne jouissent des privilèges qui d'ordinaire reviennent à ceux qui composent la majorité. Leur mode de vie n'est ni vraiment interdit, ni tout à fait autorisé, mais toujours suscite la suspicion et souvent est puni. Qui pourrait dire combien ils sont, visiblement plus nombreux à certains endroits qu'ailleurs, mais qu'en sait-on? C'est semble-t-il dans les Balkans qu'ils sont en plus grand nombre. Plus encore «font la route». Qui sait d'où ils viennent, où ils vont, pourquoi ils partent et s'ils comptent revenir. En Europe, ils sont peut-être une dizaine de millions. Tous ensemble, ils sont plus nombreux que la population de certains Etats. Ils ont une terre natale, certains plus que d'autres, mais pas de patrie. Ils sont un peuple, pas une nation. Ni même une minorité nationale, mais plutôt «transnationale». Ils n'ont pas de territoire, ni de chefs, ni d'armée. Leurs foyers ne sont pas des maisons. Ils sont venus de l'est vers l'occident, suivant la course du soleil. Déjà, lorsqu'ils prirent la route, ils se distinguaient les uns des autres. Traversant la Perse, l'Arménie, l'Asie mineure, ils virent au passage comment se prépare le pain, que leurs ancêtres d'ailleurs connaissaient, quelque part en Inde ou en Extrême-Orient, à l'aube des temps. L'histoire ne leur fut pas douce. C'est à peine s'ils ont réussi à sauvegarder leur nom. Ils se nomment plus volontiers Roms que Tsiganes. Dans certaines régions, on les appelle Manouches, Bohémiens, Sinti, Gitans, Gipsy. Jadis, ils forgeaient des objets usuels, devenus obsolètes, rétamaient les chaudrons, réparaient les harnais. Ils faisaient danser leurs ours sur des places où désormais il n'y a plus de place pour eux. Avec leurs chants et leurs accords, ils remplissaient les salles des cafés, aujourd'hui envahies par le bruit des machines à sous. «Viens, Tsigane, joue pour chasser mon chagrin». Ce refrain flotte encore dans les mémoires de ceux qui, aux quatre coins des Balkans, ne renient pas les Gitans. Qui se souvient encore que les Gitans ont insufflé une âme au flamenco, aux romances russes, aux danses hongroises? Que ce sont eux qui introduisirent en Europe le cymbalum, sans doute ancêtre du clavecin, lui-même à l'origine du piano? Les jeunes Gitanes chantaient et dansaient, jouaient du tambourin, des timbales. Elles séduisaient, disaient la bonne aventure, lisaient l'avenir. C'est ainsi qu'elles gagnaient le pain de leurs enfants, de leurs maris, de leurs amants. L'histoire et le destin ont été cruels envers le peuple tsigane. La barbarie nazie ne les épargna pas. Il y avait dans mon pays plus de Roms que dans les régions voisines. Je les fréquentais parfois. Ils n'allaient pas à l'école, pourtant j'ai appris d'eux bien des choses. Nous ne savons pas s'ils parviennent dans leur errance à croiser le bonheur, mais à coup sûr ils savent comment alléger le malheur, serait-ce sous une tente. Mon ami, Rom ou Tsigane, comme vous voulez, m'a aidé à comprendre et noter une partie des réflexions sur le pain gitan que je rapporte ici. Les Roms ont plusieurs noms pour le pain: marno est le plus fréquent, suivi par manro, maro, mahno. La farine est appelée arho, un nom qui dans leur langue n'a pas de pluriel, sans doute pas fortuitement. Le levain est dit humer. La faim bok, et celui qui la ressent bokhalo; des mots qui reviennent souvent dans les campements. Tchalo est celui qui est rassassié, panif l'eau, jag le feu. Lonm est le sel. Manger se dit hav, temps présent, mode imperfectif: ainsi se confondent grammaire et réalité. Entourés de mille choses et privés de tout, ils font la distinction entre ce qui est pur, vujo, et impur, mariame, non seulement quant aux aliments mais aussi dans les coutumes et les relations humaines. Ils n'ont pas de recette écrite, pas plus pour la préparation du pain que de quelque autre nourriture, mais leur tradition orale est fiable et durable, transmise littéralement mot par mot de génération en génération. Leur mode de vie ne leur permet pas d'utiliser un four, mais leur galette peut se cuire sur une pierre et leur pain à la braise d'un feu de camp. Il est bon, le pain des Gitans. Leurs expressions sur le pain sont empreintes de sagesse. J'en ai noté certaines, que j'ai transcrites comme je les ai entendues, pour le plaisir de l'oreille, et traduit, pour le plaisir de l'âme. Kana bi e tchorkhe marena marnesa, vov bi lengo vast tchumidela: s'ils frappaient le miséreux avec du pain, il leur baiserait les mains. O marno chaï so o Develni kamel thaï so o thagar nachtisarel: le pain peut ce que ne peuvent ni Dieu ni un empereur. Kana bi ovela ne phuo marno savorenge, tchutche bi ovena vi e khangira vi e krisa: s'il y avait du pain pour tout le monde sur cette Terre, églises et tribunaux seraient vides. Te si marne theï naï biuje, na bi trebela rudjipe: s'il y avait plus de pain et moins de coquins, on n'aurait plus besoin de prière. O bokhalo dikhel suno e marne, o barvalo dikhel suno pe sune: l'affamé rêve de pain, le riche rêve ses rêves. Une jeune Tsigane, un enfant dans les bras, m'a récité dans sa langue et a traduit pour moi un bref couplet d'une chanson dédiée au pain, intitulée Marno: I vogi e jag djuvdarel,/i pani o arko baïdarel./ O humer i daï londiarel/ thaï peske ilesa gudliarel,/ gudlo thaï baro te ovel,/ pire tchkhavoren te tchaliarel. Le souffle ranime le feu,/l'eau gonfle la farine./ Mère, sale la pâte,/ et sucre-la avec ton âme/ que le pain soit doux et abondant,/ qu'il nourrisse les enfants. Tandis qu'elle récitait ces mots, l'enfant était tranquille, promenant son regard alentour, comme s'il participait à la récitation. Les Roms n'ont pas de champs à labourer. Aujourd'hui, il leur est plus facile de mendier et parfois de chaparder quelque objet parmi toutes les choses inutiles dont débordent nos maisons. Demain peut-être, il n'en sera plus ainsi. «Peut-être, mais... tu connais les paroles de la chanson: le chagrin des Tsiganes n'a pas de fin». Telle est la réponse que me fit un vieux Tsigane de chez moi.



Traduit par Évaine Le Calvé Ivičević

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