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  • Nenad Popović

Journal de guerre en Ukraine : 35e semaine


Banksy






22 octobre 2022, 241e jour de guerre

Avant-hier à 20h, la promotion ou plutôt la soirée littéraire autour du Rapport sur la génération (Izvještaj o generaciji, Durieux, 2022) de Dalibor. Je suis arrivé une heure en avance et me suis assis dans l’atrium du Teatar &td complètement accaparé par l’atmosphère portant la signature de Vjeran Zuppa, l’aura qui s’est maintenue cinquante ans après qu’il soit parti de Studentski centar, selon mes calculs en 1978. Par endroits, on retrouve aussi des bribes du design que Mihajlo Arkovski avait créé dans ce théâtre. Comme dans une machine temporelle, de la chaise du café de l’atrium, je regardais le théâtre préparer quelque chose, scènes muettes avec les employés et membres de l’ensemble en mouvement, j’ai su plus tard que dans la Salle semi-circulaire se déroulait la répétition générale. La dernière fois où j’y ai mis les pieds, c’était au milieu des années quatre-vingt-dix. Le passé en condensé. Là, j’ai pu pour la première fois décrypter à quel point la magie de l’espace avait été possible aussi grâce à l’architecture fonctionnelle italienne des années trente, j’imagine, l’ancien Pavillon italien du Zagrebački velesajam. Le public qui était venu était aussi « comme à l’époque ». Une cinquantaine de personnes du milieu culturel autour des tables du café, deux excellentes critiques littéraires brillamment préparées parlaient du livre, Dalibor était d’une excellente humeur. Deux choses ont joué l’invisible rôle clé pour que l’atmosphère soit adéquate. « Comme à l’époque chez Zuppa », le barman tout le temps œuvrait discrètement et la sonorisation était parfaitement ajustée, donc discrète, naturelle pour un théâtre : on entendait bien. J’ai percé un des secrets du Teatar &td. La dramaturgie de l’espace est gérée par l’homme au comptoir.


Dans le bus de nuit partant pour Pula à 00h30, huit émigrants avec un petit enfant quasiment un bébé. Tous vêtus de noir avec des sacs à dos noirs. À deux ou trois reprises dans le bus aux lumières éteintes, car tout le monde dort, se fit entendre un bref sanglot enfantin, puis à nouveau le calme. Ils ont débarqué à la gare routière Žabica de Rijeka, aussi silencieusement comme à leur arrivée. D’où sont-ils, rien ne permettait de le préciser. Aucune chance que je puisse identifier la langue dans laquelle ils discutaient sur le quai de Žabica lorsqu’ils sont descendus et que moi je fumais entre trois heures et trois heures et demie du matin. Žabica, on dirait sortie d’un film. Quelques taxis de nuit attendent, les arroseurs dont les camions gargouillent, seule une petite boulangerie est ouverte, petit aquarium avec sa vendeuse, personne ne rentre pendant qu’elle dispose la viennoiserie pour le matin, là pour cinq heures. La nuit était chaude pour le mois d’octobre ce qui donnait à cette demi-heure cette spécifique couleur méditerranéenne à quoi Rijeka nous habitue dès les premières arrivées dans l’enfance, lorsqu’on prenait des « correspondances ». De l’autobus, du train pour « monter sur le bateau ». Sur le bateau ! Pour Lošinj, Zadar, Split, longues traversées sur des grands bateaux qui n’existent plus, en tout cas pas au port de Rijeka, alors qu’ils avaient des noms pompeux tels que Jedinstvo, Jugoslavija, Partizanka et, me semble-t-il, Proleterka. Ils avaient tous de hautes proues majestueuses comme il se devait, et Partizanka était quelque peu plus à l’ancienne, comme arrivant de l’époque de la Première Guerre mondiale. Les plus petits navires à passagers se nommaient en poètes. Tous étaient pareils, de la « même classe ». Je me souviens qu’un d'eux s’appelait Njegoš. À Žabica, à l’heure creuse entre trois et quatre heures toute cette énergie d’une circulation dense et des transferts irradiait du bitume vallonné et doux, et il était tout à fait clair que dans une heure le chaos et le vacarme allaient surgir. Mes immigrants étaient là tranquillement assis au bord du trottoir, les uns négociaient quelque chose avec un chauffeur de taxi, quelque chose de compliqué, celui-ci ayant allumé la lumière en calculant quelque chose, va savoir quoi. Ou peut-être qu’ils marchandaient ces Levantins, Afghans ou Irakiens, quoi qu’il en soit ils laissaient l’impression d’une peau quelque peu plus mate, mais c’est probablement une entourloupe de la perception car la seule chose qui était plutôt sûre est qu’ils étaient tous d’une taille plutôt modeste. Philippins ? Que diable font-ils en Croatie, où voyagent-ils en pleine nuit, ont-ils des cartes de crédits ou quoi ? Les chauffeurs d’autobus en chemise blanche probablement savent tout ça car ils n’y prêtaient aucune attention, l’un conduisait, l’autre dormait tranquillement sur les sièges de devant. Et moi, dans la nuit, j’apprenais sur le monde bien plus normal que celui façonné par des millions de préjugés, de clichés et je ne sais quoi qui m’envahissent intensément la tête ce qui me fait penser que je pense.


L’autobus est arrivé sur le quai de la Gare routière de Pula à la seconde près à six heures moins dix, comme le chauffeur me l’avait dit à Zagreb. Et ça, c’est un fait civilisationnel. Même si la dernière partie d’une centaine de kilomètres, nous l’avions plutôt traversée en nous frayant le chemin à dix à l’heure au lieu de conduire à travers Volosko, Opatija, Mošćenička Draga, plongeant tête baissée de Labin, en s’arrêtant à Barban pour cueillir un monsieur matinal, pour terminer enfin en fonçant à travers Marčana à quarante à l’heure.



traduit par Yves-Alexandre Tripković



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Journal de guerre en Ukraine

de Nenad Popović


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