• Nenad Popović

Journal de guerre en Ukraine : 31 semaine










22 septembre 2022, 211e jour de guerre

Hier soir, dans les villes russes quelques manifestations contre la mobilisation, l’estimation d’aujourd’hui est que 1.300 personnes ont été arrêtées et que certaines sont au poste de police instantanément mobilisées pour le front. Dès le matin, des infos sur les avions bondés pour l’étranger, Belgrade par exemple, et que les prix des billets sont astronomiques, dans les neuf mille euros. Sur les passages frontaliers finnois que le trafic de la direction de la Russie s’est intensifié. Tout se passe à merveille, la masse reste emprisonnée, et les éléments réactionnaires, traîtres et semblables qu’ils se cassent et laissent tout derrière eux. Comme après 1917-21. Les coins où on fuit sont aussi les mêmes, Belgrade et Istanbul, où dans les années vingt ont surgi les diasporas russes. La Commission européenne dit que depuis février un demi million de personnes a quitté la Russie. La ministre des affaires étrangères Annalena Baerbock à la question que pense Vladimir Poutine répond : « Seul Poutine sait ce que pense Poutine. » C’était pareil avec Staline. Même pas son plus proche collaborateur Molotov ne savait ce qu’il pouvait penser. Il régnait d’une piaule.



23 septembre 2022, 212e jour de guerre

La défaite de la Russie dans la guerre contre le Japon en 1905 a provoqué en Russie des bouleversements révolutionnaires en contraignant le tzar à se rapprocher du parlementarisme. La défaite de la Russie dans la guerre contre l’Allemagne qui a culminé en 1916-1917 a amené à la révolution de Février et la destitution du tsar, puis à la révolution d’Octobre (ou le coup d’État) et l’ascension des bolcheviks au pouvoir.


Au cas où cette analogie - fantastique et chronotope - fonctionnerait aujourd’hui même en Russie, alors l’impératif de Vladimir Vladimirovitch Poutine serait d’éviter la Défaite, c’est-à-dire de déclarer n’importe quelle Victoire, même qu’elle soit pour un « empire », une « puissance mondiale » ridiculement minuscule.


Et sa fantaisie qu’en conquérant Kyïv, aux bureaucrates et généraux méritants il allait distribuer à Moscou des fiefs à travers l’Ukraine s’est cassée la figure.


En fait, quelqu’un devrait se pencher sur ce que rêvent les membres du KGB. Comment Poutine et les siloviki policiers sont-il arrivés au fantasme de l’empire russe, du royaume et d’un règne impérial alors qu’ils sont de par la formation des spécialistes du contrôle intérieur et de la répression (ce boulot du Gleichschaltung, de la mise au pas, ils l’ont aussi parfaitement accompli au pays). À ces étranges rêveries s’ajoute la pas si lointaine auto-projection de Poutine en tant que playboy musclé, aux femmes (uniquement à elles ?) l’homme le plus désirable de Russie, l’indomptable prince charmant.


Que lisent les membres du KGB ? Quels sont ces livres, ces feuilletons ? Ou ne font-ils que « vivre », respirent à pleins poumons pendant que depuis des villas ils observaient les magiques paysages alpins, depuis des méga-yachts des horizons bleus ?


Ces siloviki et courtisans sont-ils dans la névrose d’être des Übermensch russes, comme s’enivrait le sommet politique et militaire nazi, qui, nota bene, était constitué d’un cercle de personnes à l’instruction modeste et aux nécessaires performances et habitudes « citadines » ? Ou sont-il plongés dans des pétrodollars, la névrose arabo-saoudienne des robinets en or, belles femmes, belles bagnoles et la répression sanglante ? Je pense que cette question est légitime et mordante, car tous les autres, nous tous avons recours aux livres, films, protocoles. Moi, je me suis par exemple, il y a un mois, carrément offert la lecture du traité de paix de Brest-Litovsk, une lecture hasardeuse ou plutôt l’espoir de pouvoir trouver quelques traces des éléments qui m’auraient aidé de m’expliquer ça : je lis des livres dans lesquels il est dit ce qu’est ce fameux Occident imaginaire de Poutine, aussi ce que signifiait à qui et quand cet Occident spirituellement, économiquement, politiquement. Ce qui me semble important car le Kremlin dit que la Russie est justement en train de se battre contre lui - mis à part le mini-gag que même moi personnellement je suis maintenant cet Occident, l’ennemi de la Russie, étant depuis belle lurette l’ennemi de l’ensemble des États islamiques, de la Chine, de la Corée du nord et va savoir de qui encore. Sans oublier Donald Trump !


D'où lui viennent, à ce Vladimir Vladimirovitch, lez nazis, l'Occident, j'aimerais le percer. Jeter un coup d'œil dans ces têtes Poutine/Choïgou, apparatchiks déjantés.




Traduit par Yves-Alexandre Tripković



30e semaine





Journal de guerre en Ukraine

de Nenad Popović


est simultanément publié en croate

sur les pages du magazine politique et culturel en ligne Forum TM


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