• François d'Alançon

Retour en ex-Yougoslavie (2/4) : En Slovénie, la dérive autoritaire de Janez Janša


Pendant une des manifestations hebdomadaires dénonçant les atteintes à la démocratie, devant le Parlement à Ljubljana.

La banderole dit VLADA PADA = LE GOUVERNEMENT CHUTE.

Luka Dakskobler/Sopa/Sipa USA via Reuters



Trente ans après la déclaration d’indépendance de la Slovénie et de la Croatie, voici l'analyse des effets de la disparition de l’ancienne Yougoslavie par le biais du reportage de François d'Alançon en Slovénie, pays traversant une profonde crise politique alors qu’il présidera le Conseil de l’Union européenne à partir du 1er juillet 2021.



Trg Republike, place de la République, à Ljubljana, le cœur de l’État slovène. Un immense parvis, entre deux tours triangulaires, héritage de l’architecture socialiste des années 1960 et le bâtiment du Parlement qui avait proclamé, le 25 juin 1991, l’indépendance de la Slovénie. « Les rêves d’un soir sont permis. Demain est un nouveau jour », déclarait, le lendemain, le président Milan Kučan, devant une foule en liesse. Il ne croyait pas si bien dire. Le 27 juin, l’armée yougoslave intervenait pour forcer la Slovénie à rester au sein d’une Yougoslavie dominée par la Serbie.

Trente ans plus tard, loin de l’unité qui rassemblait alors les Slovènes, le Premier ministre Janez Janša célébrera, au même endroit, l’anniversaire de cette déclaration d’indépendance, devenue fête nationale, dans une atmosphère de division. La république alpine, fière de son image d’efficacité tranquille, s’enfonce en effet dans une guerre civile idéologique.

« C’est une atmosphère politique étrange », affirme la dramaturge Simona Semenič, sous les ombrages du café Lili Novy, face au musée d’art moderne. « Les tendances nationalistes ont toujours été présentes mais elles sont aujourd’hui plus visibles. Si le premier ministre se permet une rhétorique aussi violente et agressive, alors tout politicien peut tenir des propos ouvertement nationalistes, xénophobes ou homophobes. » Ancien communiste, dissident dans les années 1980, aujourd’hui reconverti dans le national-populisme, Janez Janša

Le Premier ministre slovène Janez Janša. Johanna Geron/Reuters

bouscule les codes de la scène politique slovène, longtemps dominée, à droite comme à gauche, par des partis centristes pro-européens. À coups de tweets et avec l’aide de quelques médias acquis à sa cause, le premier ministre pratique l’art du clivage permanent pour rassembler son camp et radicaliser ses adversaires. Avec un zèle maniaque, le « Donald slovène » propage les théories du complot, lance des attaques personnelles ou alimente la polémique. Avec lui, quel que soit le sujet, la scène publique se divise entre « patriotes » et « ennemis de l’État ». « Janez Janša, inspiré par la victoire de Trump en 2016, a exposé sa conception de la ”guerre contre les médias” dans un texte publié en mai 2020 sur le site du gouvernement », explique Marko Milosavljević, professeur à l’université de Ljubljana. « Il promet de mettre fin au ”monopole du mensonge” exercé par les médias traditionnels, en introduisant de la concurrence et en communiquant directement avec les électeurs via Twitter. » Depuis, le gouvernement a nommé un nouveau directeur à la tête de la Radio-Télévision (RTV) publique et bloqué les subventions à l’agence de presse STA. Dernière controverse, relayée par Nova24TV, une chaîne d’information financée par des oligarques hongrois proches de Viktor Orban, et Demokracija, le magazine du Parti démocratique slovène (SDS) au pouvoir : la diffusion d’un document, attribué au parti Levica (La Gauche), préconisant le recours à un « changement violent » et l’abolition de la propriété privée. Le Premier ministre et son entourage dénoncent une vaste cabale anti-slovène, visant à renverser l’ordre constitutionnel, la démocratie et l’État de droit.

Principal visé, Luka Mesec, 33 ans, leader de Levica, voit dans cette fabrication une tactique visant à diviser l’opposition au moment où ses différentes composantes – centre gauche et gauche – ont formé une coalition. « Tout est aléatoire avec Janša mais je ne vois pas son gouvernement survivre une seconde année dans ces conditions », affirme le député, champion d’une gauche « éco-socialiste ». « Le pays se déchire, y compris au sein des familles. Récemment, mon grand-père m’a demandé de changer de nom. »

Ainsi va la Slovénie, plongée dans deux réalités parallèles inconciliables, depuis le retour au pouvoir de Janez Janša en mars 2020. Pour les uns, le dirigeant slovène est un homme providentiel, victime des ramifications de l’ancien régime communiste yougoslave, qui contrôleraient toujours l’économie, la politique, la justice et la presse. Pour les autres, le Premier ministre est un dangereux « prince des ténèbres » voulant transformer la Slovénie en une nouvelle démocratie « illibérale », dans le sillage de la Hongrie. « C’est un souverainiste, partisan de la concurrence et du libre marché, pas un dictateur », assure le sociologue Bernard Nezmah. « Janez Janša a toujours été contre les tabous yougoslaves. Le 30e anniversaire de l’indépendance, c’est un peu le sien. »

Ministre de la défense pendant les dix jours de la guerre de l’indépendance du 27 juin au 7 juillet 1991, le chef du gouvernement cultive son image de héros de l’indépendance, non sans attiser les vieilles divisions slovènes autour de la Yougoslavie et de la Seconde Guerre mondiale. « Le Premier ministre va utiliser les 30 ans de l’indépendance pour promouvoir son récit, une réécriture sélective du passé mettant l’accent sur la guerre de 1991 plutôt que sur le mouvement civil pacifique pour la démocratie qui l’a précédée », avance l’historienne Kaja Širok, limogée de son poste de directrice du Musée national d’histoire. « Pour eux, l’histoire n’est qu’un instrument de polarisation. Ils ont dit que j’étais communiste alors que j’avais 15 ans en1991 ! » « C’est un gouvernement anti-démocratique, qui viole les droits de l’homme et cherche à contrôler les médias », assène, de son côté, Živa Vidmar, 71 ans, fille de l’essayiste Josip Vidmar, un des pères de la résistance slovène. « Le patriarcat et le chauvinisme ont beaucoup progressé depuis l’indépendance », ajoute cette figure du mouvement de protestation contre la dérive autoritaire du gouvernement. Chaque vendredi, des milliers de Slovènes se rassemblent au centre de Ljubljana pour dénoncer les atteintes à la démocratie.

« Le mécontentement grandit, le premier ministre n’a pas le soutien de la majorité de la population, mais la mobilisation de la société civile ne se traduit pas en soutien pour l’opposition », commente le rappeur et activiste Miha Blažić, 41 ans, arrêté deux fois par la police. « Janez Janša domine la scène politique et remplit le vide laissé par le centre gauche. La Slovénie entre dans une longue période d’instabilité. »

Fragilisé par les départs dans sa coalition, Janez Janša tente d’éviter des élections anticipées, en invoquant le besoin de stabilité pendant la présidence slovène du Conseil de l’Union européenne. Dernière à quitter le gouvernement, la ministre de la justice Lilijana Kozlović a démissionné fin mai en signe de protestation contre le blocage par le Premier ministre de la nomination de deux magistrats slovènes au parquet européen, chargé de vérifier la bonne utilisation des fonds européens. « Janez Janša est le symptôme de la faiblesse de l’opposition », analyse l’historien Luka Lisjak Gabrijelčić. « La crise financière de 2008 a précipité le déclin d’une gauche libérale qui avait perdu le lien avec les classes populaires. » Très engagée dans les rassemblements du vendredi, Tea Jarc, 35 ans, présidente de Mladina Plus, syndicat des étudiants et des jeunes, mise sur la société civile, plus que sur l’opposition, pour sortir de l’impasse. « L’objectif n’est pas seulement d’avoir de nouvelles élections mais de progresser vers une démocratie plus directe qui facilite le débat sur les politiques publiques, à travers des référendums et des consultations. Nous fêterons l’indépendance, vendredi 25 juin, par une énorme manifestation ».






repères

De la Yougoslavie à l’Union européenne

27 juin 1991. Deux jours après la déclaration d’indépendance slovène, l’armée populaire yougoslave intervient pour forcer la république à rester au sein de la Yougoslavie dominée par la Serbie. Cette intervention sonne le glas de l’unité yougoslave. L’armée se heurte à la résistance de la Défense territoriale slovène, de la police et de la population.


7 juillet 1991. Après dix jours d’accrochages (27 juin-7 juillet) et 66 morts, l’armée fédérale se retire. Les accords de Brioni (Croatie), sous l’égide de la Communauté économique européenne (CEE), imposent un moratoire de trois mois sur les indépendances slovène et croate.


15 janvier 1992. Sous la pression de l’Allemagne, la CEE reconnaît l’indépendance de la Slovénie.


1er mai 2004. La Slovénie adhère à l’Union européenne.


1er janvier 2007. Le pays entre dans la zone euro.