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  • Photo du rédacteurOlesja Marković

Lorsque t'entends ton cœur battre








Je suis arrivée à Kyïv dimanche tard dans la nuit, avec le train rapide de Lviv. Mon amie Katja m’a accueillie à la gare puis nous sommes partis chez elle. On ne s’était pas vues depuis environ un an, depuis juin dernièr lorsqu’elle m’avait rendue visite à Vodnjan en Croatie. Notre conversation après minuit autour des restes du barbecue qu’elle a apporté de chez ses parents a été brusquement interrompue par la sonnerie sur son portable. « Ils volent », dit-elle. Ce simple mot qui n’a rien de menaçant pour une personne hors Ukraine a chez nous une toute autre connotation. Il indique que la Russie a tirée ses missiles balistiques sur l’Ukraine. À nouveau. Parfois il y a une bonne trentaine de minutes d’écart entre les premiers avertissements sur les réseaux sociaux et ce son irritant de l’alarme de la sirène du danger aérien, vu que les missiles sont tirés de loin. En effet, une demi heure plus tard la sirène avertit de l’approche du missile. Puis tôt le matin, une autre se fait entendre. Et une autre une fois debout à huit heure. Cette dernière sirène d’alerte avait été aussitôt suivie par des lointains sons d’explosions, puis ces bruit devenaient de plus en plus forts, proches.


Il était clair que quelques-unes de ces mortelles métalliques choses aériennes avaient frappées quelque chose. Le maire de Kyïv Vitali Klitschko a fait savoir sur les réseaux sociaux que les missiles avaient provoqués des destructions dans plusieurs quartiers de la ville. J’étais assise dans le couloir de Katja (la règle est d’avoir deux murs entre soi et l’extérieur) lisant les nouvelles sur la chaîne lorsque je vis ce qui avait été atteint. Ça m’a tétanisé. Cette endroit je le reconnaîtrais sur n’importe quelle photographie prise de n’importe quel angle, car j’ai vécu pendant quinze ans dans l’immeuble juste en face. C’était le plus grand hôpital pédiatrique en Ukraine, connu en tant que Okhmatdyt (l’abréviation de l’ancien nom donné à l’hôpital en temps soviétiques pour définir sa fonction – Ohorona materinstva i ditinstva, ce qui veut dire – protection de la maternité et de l’enfance).


Okhmatdyt était ce lieu légendaire où les enfants de toute l’Ukraine venaient se faire diagnostiquer ou soigner. Au cas où les médecins locaux ne pouvaient pas aider leurs petits patients, ils les envoyaient pour un soin plus avancé à Okhmatdyt. Annuellement 18.000 enfants se font soigner là-bas. Il y a quelques années un nouveau bâtiment avant été inauguré, et ce que j’ai vu sur la photo était ce nouveau bâtiment détruit par la frappe. Les explosions, les occasionnels alarmes de voitures, le bourdonnement du générateur – il semblait comme si tout s’était arrêté au même temps, puis a soudainement surgit ce troublant bref instant silencieux, lorsque t’entends ton cœur battre.


Okhmatdyt n’était pas la seule cible ce lundi. Les Russes frappaient intentionnellement les établissement hospitaliers – la clinique privée, où cinq membres du personnel médical ont été tués ainsi que deux patients, tout comme la maternité (les deux situés dans la même bâtisse). À Okhmatdyt ont été tués deux adultes – la médecin trentenaire et le cousin d’un des enfants, et une dizaine de patients et personnels sont blessés. L’immeuble résidentiel, le centre d’affaires et l’installation industrielle à Kyïv, l’usine métallurgique à Kryvyï Rih et les bâtiments administratifs à Dniepr à l’est de l’Ukraine ont été frappés par des missiles, augmentant le nombre de morts à 27 à Kyïv, 11 dans le région de Dniepr, tandis que plus de 170 personnes sont blessés, selon le Service d’urgence de l’État d’Ukraine.


Aussitôt après l’attaque, Okhmatdyt a engagé le transfert de ces patients vers d’autres hôpitaux, et les chemins de fer ukrainiens – Ukrzaliznytsia – ont mis en place des billets gratuits pour les patients et leurs familles qui pouvaient être libérés de l’hôpital ; les habitants sont venus aider avec ce qu’ils avaient et ont rapidement formés une chaine humaine transportant les bouteilles d’eau pour les besoins de l’hôpital. Lorsque je suis arrivée là-bas, il y avait plus que suffisamment d’eau potable, le camion à café y était, nombreuses voitures de police et des dizaines de véhicules d’urgence attendaient et étaient à disposition, pendant que toute la nuit les sauveteurs dégageaient les décombres.


Les Forces aériennes ukrainiennes ont rapportés que la spécificité de cette attaque était que les missiles avaient été tirés de manière à voler à une basse attitude ce qui rendait difficile leur destruction de la part de la défense aérienne, 33 des 44 missiles ont été détruits.


Le soir, lorsque je quittais le rendez-vous avec un ancien collègue, la sirène d’alerte s’est remise en marche. Je me suis précipitée vers la plus proche bouche de métro. Je ne pouvais pas ne pas remarquer qu’il n’y avait que peu de personnes qui avaient décidé de se diriger vers le passage souterrain où le métro (qui lors des attaques servent d’abri). Nombreux sont restés assis à table devant les restaurants, commandaient des café du camion à café ou tout simplement restaient assis sur les bancs en discutant. Au début je me demandais comment se fait-il qu’ils ignorent ces avertissements, lorsqu’on entends la sirène on veut automatiquement trouver un lieu sûr – si ce n’est dans l’abri alors au moins dans un coin sûr de la maison. Decaf latte au lait de soja est la dernière chose qui nous occuperait l’esprit. Mais là, il était clair et quasi naturel que durant ces deux dernières années Kyïv, tout comme d’autres villes ukrainiennes prises dans la guerre, a développé l’habilité de vivre plusieurs vies parallèles, où la vie et la mort, la guerre et le tout dernier cocktail vont bras dessus, bras dessous. Comme l’achat d’un ticket de loterie – tu ne sais jamais sur quoi tu va tomber aujourd’hui, du coup vaut mieux être prêt à tout que de se tétaniser et cesser de vivre à plein paumons.



Olesja Marković

est journaliste et sociologue, collaboratrice de la BBC


traduit du croate par yat




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