• Sonja Simicevic

La Voïvodine, une région européenne au carrefour des langues et des civilisations





À l’occasion de la nomination de Novi Sad, chef lieu de la région serbe de la Voïvodine, comme capitale européenne de la culture¹ pour l’année 2022, Sonja Simicevic, chargée de collections pour le domaine ex/post-yougoslave de la BULAC, et Nicolas Pitsos, historien spécialiste de l’Europe du Sud-Est, vous invitent à revisiter les héritages culturels multiples qui ont façonné et favorisé une activité éditoriale multilingue dans cette région.


La Voïvodine à travers les temps

"Arrivant du nord, le voyageur est accompagné jusqu’à Belgrade par la même plaine obsédante qui l’a poursuivi à travers toute la Hongrie. Entre Kelebija, la dernière gare magyare pimpante et colorée, et Subotica, la première station yougoslave, la frontière déploie son ruban de terre labourée et ses miradors à travers les mêmes champs de maïs et de vignes hautes. Du Sud, à deux cent kilomètres de là, tous les touristes ont laissé errer leur regard du haut de la vieille forteresse turque de Belgrade qui domine le confluent de la Save et du Danube, sur cette plaine qui fuit jusqu’à l’horizon vers la Roumanie de Temesvar : vingt-et-un mille kilomètres carrés de terre plate ! Deux exceptions pourtant, mais qui ne dépassent pas 650 mètres : au sud-ouest la barre de la Fruška Gora, et à l’est le début des Carpathes qui surgissent brusquement près de la frontière roumaine. (…) l’œil est frappé surtout par l’immensité des cultures de maïs, de blé, de luzerne. La Vojvodine est un des greniers de la Yougoslavie et les habitants sont renommés pour l’opulence de leur table."


Georges Castellan, « La Vojvodine, il y a vingt ans, impressions de voyage »

dans La Vojvodine, Paris, Inalco, 1987, p.11



L’espace délimitant la Voïvodine serbe de nos jours a fait partie au fil du temps de l’Empire romain, du Khanat des Avars, de l’État byzantin et des royaumes bulgare et hongrois de l’époque médiévale.

Entre le XVIe siècle et le XIXe siècle, la Voïvodine se retrouve au centre des rivalités opposant l’Empire ottoman à la Maison des Habsbourg pour la délimitation de sphères d’influence en Europe du Sud-Est. Suite aux traités de paix de Karlowitz (1699) et de Passarowitz (1718), les Habsbourg deviennent les maîtres de la région en y établissant la frontière militaire (vojna Krajina) le long de leurs domaines limitrophes avec les possessions ottomanes.

En même temps, des populations de confession chrétienne et de langue serbe ou valaque/aroumain en provenance des Balkans ottomans s’y installent en tant que soldats-paysans en échange de privilèges notables concédés par les souverains habsbourgeois.

Parallèlement à l’organisation militaire de leurs confins balkaniques, les Habsbourg mettent en œuvre une politique de repeuplement systématique de la région de la Voïvodine en y déplaçant des populations originaires de régions voisines, afin de mieux défendre cette frontière militaire mais pour aussi assurer la mise en valeur des terres agricoles.

Soutenues par l’impératrice Marie-Thérèse et son fils Joseph II, des populations de langue germanique (connues sous le nom de Souabes), hongroise, ou slovaque s’y établissent. Parmi les derniers arrivés, on peut évoquer les Ruthènes de Transcarpathie et des confins ukraino-galiciens, attirés vers la Voïvodine au milieu du XVIIIe siècle.

Ainsi, la Voïvodine se caractérise-t-elle, depuis, par un mélange de langues et de confessions : des chrétiens de rite byzantin ou latin y côtoient des juifs, des musulmans, des luthériens et des calvinistes, tandis que les Ruthènes sont de rite uniate gréco-catholique.


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Sremski Karlovci et Novi Sad, deux villes « marraines » du projet national serbe

La Voïvodine occupe aussi une place centrale dans l’histoire des Serbes, Novi Sad étant devenue un véritable centre intellectuel au cours du XVIIIe siècle.


Pendant cette période, les Serbes de Voïvodine bénéficient de l’essor économique général de la région et c’est dans la nouvelle classe de marchands-négociants ainsi constituée que l’on retrouve les principaux défenseurs du nationalisme serbe.

Le projet de création d’un État serbe revendiquant l’héritage de royaumes serbes de l’époque médiévale s’élabore à la fois dans le pachalik de Belgrade et dans les possessions balkaniques des Habsbourg. La ville de Sremski Karlovci (Сремски Карловци, connue aussi sous le nom de Karlowitz), siège du patriarcat serbe depuis l’abolition en 1756 du Patriarcat de Peć (Пећка патријаршија = Pećka patrijaršija), joue un rôle décisif dans ce projet.


Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, la ville de Novi Sad connaît une prospérité économique. Elle devient progressivement un pôle d’attraction culturel pour les Serbes de l’empire austro-hongrois. Sremski Karlovci se trouve concurrencée économiquement et culturellement par l’essor de Novi Sad, ville nouvelle (Neoplanta en latin, Neophyton en grec, signifiant nouvelle implantation) apparue à moins de dix kilomètres au nord, sur la rive gauche, la rive basse et inondable du Danube.


Sur le plan scolaire, l’affirmation de Novi Sad est marquée par la création en 1810-1816 d’un lycée qui enseigne le serbe, le latin, l’allemand et le hongrois.


Sur le plan de l’édition et de l’imprimerie, les aspirations de Novi Sad sont longtemps contrecarrées par le monopole de l’impression en caractères cyrilliques dans l’Empire, détenu par les maisons d’édition de Vienne et de Pest. C’est à Vienne que Vuk Karadžić déploie l’essentiel de son activité scientifique et qu’il publie ses premiers ouvrages. C’est à Budapest que les promoteurs de la revue Letopis, pourtant installés à Novi Sad, cherchent leur base technique et financière. La création de l’organisation culturelle Matica Srpska (dont Letopis était l’organe) à Budapest, en 1826, constitue une étape décisive dans le mouvement d’affirmation nationale serbe en le dotant d’une institution littéraire et scientifique de qualité.


Une nouvelle génération, avec entre autres le poète Branko Radičević et le linguiste Đura Daničić, entre en lice contre le conservatisme culturel qu’incarnait le patriarcat de Sremski Karlovci. Pourtant, l’importance politique de Sremski Karlovci se fait encore sentir durant la révolution de 1848, car c’est là que se réunit la grande assemblée nationale qui formule les revendications serbes et esquisse une organisation autonome.


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La valse de la Voïvodine dans la cour des Habsbourg

Le bombardement de Novi Sad, le 12 juin 1849, sonne le glas de ces velléités indépendantistes, tout en annonçant l’affrontement entre le projet nationaliste serbe et hongrois dans la région de la Voïvodine.


Vaincu par la Révolution de 1848, le nationalisme hongrois sort réconforté par l’établissement du dualisme austro-hongrois en 1867. La politique de « magyarisation » permet à l’élément hongrois de prendre une place importante dans la vie sociale, politique et économique de la Voïvodine.


Beaucoup d’architectes venus de Hongrie introduisent dans les bâtiments de Novi Sad le style de la Sécession hongroise, variante de l’Art nouveau, particulièrement visible dans le palais Menrath (1908) ou encore la synagogue construite entre 1905 et 1909.


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La Voïvodine à l’ère yougoslave

À l’issue de la Première Guerre mondiale, le 12 novembre 1918, l’assemblée nationale de la Voïvodine déclare l’unification avec la Serbie et la région est rattachée au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes et ensuite à l’État yougoslave.


En 1941, la Voïvodine est occupée par les puissances de l’Axe et connaît une tripartition : le district de Srem entre Save et Danube est rattaché à l’État croate des oustachis, la Bačka entre Danube et Tisza est donnée à la Hongrie de Miklos Horthy, tandis que le Banat à l’est de la Tisza est directement rattaché au IIIe Reich avec ses habitants germanophones établis là depuis deux siècles. En 1945, le gouvernement de Tito opte pour un système fédéral et la reconnaissance de l’égalité des peuples et des nationalités qui coexistent en Yougoslavie, attribuant à la Voïvodine un statut d’autonomie au sein de la République socialiste serbe.


À cette époque, la Voïvodine connaît une nouvelle modification de sa démographie sociolinguistique, avec l’arrivée de populations de régions saccagées par la guerre, telles que la Bosnie, l’Herzégovine et le Monténégro. Ces populations viennent occuper la place laissée par les habitants germanophones expulsés en masse à la fin de la guerre. Cette évolution contribue à renforcer la prédominance de la communauté linguistique serbo-croate.


En 1989, le régime de Slobodan Milošević revient sur les statuts d’autonomie afin de limiter les forces centrifuges, à l’œuvre tant au Kosovo qu’en Voïvodine. L’année suivante, la Voïvodine retrouve un statut d’autonomie avec une assemblée et un gouvernement local mais sous le contrôle étroit de Belgrade.


Pendant la guerre du Kosovo en 1999, la ville de Novi Sad est gravement endommagée par les bombardements de l’OTAN. Plusieurs de ses infrastructures sont détruites (les trois ponts sur le Danube, le système d’alimentation en eau et les installations électriques). La raffinerie de pétrole de la ville est également bombardée, ce qui provoque d’importants dommages écologiques.


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Novi Sad ou « l’Athènes serbe » du XIXe siècle

Ville aux visages multiples, dotée d’empreintes baroques, néo-gothiques, modernistes, d’Art Nouveau, d’Art déco, évoluant dans un paysage linguistique polyphonique avec, à côté du serbe et du croate, le roumain, le ruthène, le slovaque et le hongrois, reconnues comme langues officielles, Novi Sad se profile désormais comme un véritable foyer culturel de l’Europe du Sud-Est.


Surnommée « l’Athènes serbe » au XIXe siècle, fréquentée par des élites intellectuelles serbes, Novi Sad devient aussi le berceau du Théâtre national serbe en 1861. Sa position géographique le long du Danube, frontière perméable aux échanges et à la circulation de personnes, d’idées et de marchandises, lui permet de se développer au contact des influences de l’Europe centrale et occidentale et de se forger une identité plurielle à l’instar des populations d’origines diverses qui s’y installèrent au fil du temps.


Novi Sad abrite également depuis 1864 le siège de la Matica Srpska, établissement phare dans la promotion des lettres, des arts et des sciences en Serbie contemporaine, qui est aussi une bibliothèque et une maison d’édition prolifique.


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Novi Sad, capitale éditoriale de la Serbie

À côté des éditions de la Matica Srpska, une pléiade de maisons d’édition a vu le jour à Novi Sad du XIXe siècle à nos jours, dont, parmi les plus récentes, Svetovi, Solaris, Orpheus, Platoneum, Akademska knjiga et Agora. Mis à part les maisons publiant essentiellement des documents en serbo-croate, mentionnons Rusko slovo, spécialisée dans l’édition d’ouvrages en ruthène, ainsi que Forum, qui diffuse des livres en hongrois.


À trente kilomètres au nord-ouest de Novi Sad, Bački Petrovac (Бачки Петровац en serbe cyrillique et Báčsky Petrovec en slovaque) est le centre d’édition en langue slovaque en Serbie. Y sont publiés des livres scolaires, des romans, des poèmes, un journal hebdomadaire, Hlas Ludu (La Voix du peuple), ainsi qu’une revue littéraire, Novy Zivot (La vie nouvelle). Bački Petrovac abrite aussi depuis 1845 la Bibliothèque Štefan Homola, riche en documentation en langue slovaque.


Dans le district du Banat méridional, la ville de Pančevo (Панчево, Panciova) est avec la ville de Vršac (Вршац, en serbe cyrillique et Vârșeț en roumain) le foyer de l’édition en langue roumaine de la Voïvodine. Les œuvres littéraires d’auteurs tels que Mihai Avramescu, Ion Marcoviceanu, Eugenia Ciobanu Bălteanu sont publiées par la maison d’édition Libertatea ; un journal du même nom y paraît depuis 1945.



Pour aller plus loin




La rédaction du Fantôme de la liberté remercie vivement Mme Sonja Simicevic et M Nicolas Pitsos

de lui avoir permis de relayer ce survol historique et culturel de la Voïvodine :

Sonja Simicevic, "La Voïvodine, une région européenne au carrefour des langues et des civilisations,"

dans Le Carreau de la BULAC, 26 janvier 2022, https://bulac.hypotheses.org/36305.