• Le Fantôme de la liberté

La réparation du monde de Slobodan Šnajder


Le roman La réparation du monde du grand écrivain Slobodan Šnajder vient d'être publié par la maison d'édition Liana Levi dans la collection Littérature étrangère traduit du croate par Harita Hybrands.


La réparation du monde.

C’est en 1770 que Georg Kempf, l’ancêtre du narrateur, poussé par la famine, décide de quitter son village du sud de l’Allemagne pour se rendre en Transylvanie où la terre est grasse et fertile. Comme d’autres miséreux il a été convaincu par un messager de Marie-Thérèse d’aller peupler ce territoire de l’Empire austro-hongrois. Un siècle et demi passe, et la famille Kempf jouit d’une situation confortable dans cette région de Croatie nommée Slavonie, lorsque Hitler appelle les Volksdeutsche, les Allemands de « l’extérieur », à rejoindre ses forces armées. Dans la Waffen-SS, Georg Kempf, dernier du nom, vit le sort dramatique d’un « volontaire-forcé ». Alors que l’armée allemande essuie ses dernières défaites à l’Est, il parvient à s’enfuir dans la forêt polonaise, où il rencontrera un Juif évadé de Treblinka qui l’initiera à la kabbale. Finalement récupéré par un groupe de maquisards soviéto-polonais qui lui remettent un certificat de combattant soviétique, véritable sésame aux yeux des autorités de la Yougoslavie de Tito, il rejoint sa terre natale. Là, il fait la connaissance de Vera, partisane et communiste engagée, survivante d’un camp de concentration oustachi. L’histoire d’amour qui se noue entre eux ne peut effacer les marques laissées par l’Histoire sur chacun. Et sur l’enfant né de cette union, narrateur de cet éblouissant roman qui dresse un inoubliable tableau de l’enchevêtrement des cultures et des populations de la Mitteleuropa, et de ce qui fait des Balkans le talon d’Achille de l’Europe.



Conversation avec Slobodan Šnajder

Votre père est le personnage principal de votre livre. C’est un bon personnage de roman qui a traversé les époques. Il a aussi eu beaucoup de chance, alors que tout semblait s’être ligué contre lui : il était né au mauvais moment du mauvais côté. Parti à la guerre dans les rangs de la Waffen-SS, parce que réquisitionné, il en est revenu avec un certificat de l’Armée rouge attestant qu’il s’était battu contre les nazis. Et avoir survécu aux combats en Russie était un miracle !

Comment est né le roman, après de longues conversations avec lui ? Non. C’est difficile à croire, mais mon père n’avait pas la moindre réflexion sur l’Histoire. Il était incapable de faire ce travail, sauf à travers la poésie. C’était son problème. Il a dû comprendre qu’il ne s’en sortirait pas avec son histoire et il a préféré rester un petit poète. Mon père a toujours été un étranger pour moi. Je sais seulement qu’il a été « volontaire-forcé » de la SS. Et j’ai les lettres qu’il a écrites de Pologne. Comment a-t-il atterri là et non dans la division SS Prinz Eugen des Allemands de Croatie, je l’ignore. Pourtant, je suis de la génération de ces soixante-huitards qui demandaient à leurs parents ce qu’ils avaient fait pendant la guerre, mais je ne l’ai pas interrogé. Je ne le voulais pas. Je ne suis pas le juge de mon père. J’ai raconté son histoire en m’efforçant d’être aussi peu sentimental que possible. Il s’est donc retrouvé en Pologne, où il a été blessé. Il a pu fuir grâce à une infirmière polonaise, et, finalement, les Russes l’ont aidé. Il est revenu à bicyclette dans la ville de sa jeunesse. Il ne m’en a pas dit davantage.

Et votre mère? Même dans le camp de concentration oustachi où elle était internée, elle a vécu sa vie. Il y avait une organisation du Parti qui essayait de protéger un peu les siens. Elle était trop jeune pour en être membre, mais son frère était communiste.

L’histoire de votre famille est donc double. Votre mère, engagée dans les rangs des partisans, était du bon côté, celui des vainqueurs... Oui, et c’est singulier qu’elle ne m’en ait pas parlé plus. C’était une bolchevik fervente (aujourd’hui ce serait une injure) et elle l’est restée toute sa vie. « Vera » en croate signifie « foi ». En réalité elle s’appelait Zdenka et elle a ressenti l’écroulement de l’utopie communiste comme une catastrophe. Mon père, lui, s’en fichait.

Dans le roman, la voix qui intervient dans les encadrés est la vôtre? C’est la voix du narrateur qui n’est pas encore né. Si vous vous y connaissez un peu en philosophie – chez Nietzsche il est question de « l’innocence du devenir ». C’est une voix au-delà des idéologies.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette histoire? C’est de savoir pourquoi et comment quelqu’un fait un choix ou un autre. Ça dépend des hasards de la vie. Il y a des gens qui savent très exactement ce qu’ils feraient dans telles ou telles circonstances et qui sont prêts à payer le prix de leurs choix. Il y en a d’autres qui veulent simplement vivre. Mon père voulait être poète, et ne rien avoir à faire avec la guerre. Après la mort de mes parents, mon héritage était en papier – je n’ai reçu que du papier, mais en quantité. Je peux retracer très exactement, documents à l’appui, les déplacements de ma mère à travers les lignes du front – elle servait de courrier aux partisans. Elle m’a dit un jour qu’elle était revenue de la guerre avec un seul trophée : un pistolet, dont elle ne s’était jamais servie. Plus tard elle a milité dans le front des femmes antifascistes. Les féministes d’aujourd’hui devraient étudier ce mouvement, mais elles ne s’y intéressent pas.

La fin de la Yougoslavie vous a-t-elle poussé à écrire ce roman ? Quand avez-vous compris qu’elle allait sombrer ? C’est le sujet de la dernière partie du livre. Ma mère la formule par une boutade : « Pourquoi est-ce que Tito ne parle pas aux masses ? Parce qu’elles ont compris qu’il était déjà mort. » En tout cas, moi, j’y ai cru beaucoup plus longtemps que les officiels du Parti. Dans l’appareil du Parti on a cessé aux alentours de 1965 de croire à un avenir possible pour ce pays. À bien des égards, la Yougoslavie était mieux que ce qui a suivi. On ne s’y entretuait pas.

Peut-on dire que la guerre de 1991 est une conséquence de la Seconde Guerre mondiale ?

Cette fois les responsables n’étaient pas allemands ! Pendant la Seconde Guerre mondiale un État croate indépendant n’aurait pas été possible sans l’Allemagne. J’ignore si 1991 fut ou non une erreur politique. Ce qui avait lié nos trois peuples slaves à l’Allemagne n’avait rien d’heureux. Maintenant on a expulsé les Allemands, mais curieusement ils sont restés dans la langue. On ne peut pas réparer une voiture sans utiliser de mots allemands en Croatie. Et c’est la même chose pour la nourriture : pas de cuisine croate sans cuisine autrichienne ! Adorno disait que les mots étrangers sont les Juifs de la langue.



Slobodan Šnajder est né en 1948 à Zagreb. Après des études de philosophie, il fonde la revue de théâtre Prolog. À partir de 1966, il écrit pour le théâtre et publie parallèlement essais, récits et romans. Jusqu’à l’arrivée de Franjo Tuđman au pouvoir, ses pièces sont jouées dans toutes les républiques de la Yougoslavie. Devenu indésirable en Croatie en raison de ses prises de position au sujet du conflit, il vit en exil de 1990 à 2000 en Allemagne et en Autriche. Il fait plusieurs séjours en France, au Centre national des écritures du spectacle de La Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon en 1997, à Paris pour les rencontres « Balkanisation générale » en 2002, à Grenoble pour le festival « Regards croisés » en 2005, et à la Villa Marguerite Yourcenar en 2006. Il a écrit plus de trente pièces jouées dans toute l’Europe et en France ( Inès et Denise, coproduction franco- bosniaque, mise en scène par Miloš Lazin à Villeneuve-lès-Avignon puis en tournée de 1997 à 1999). Quatre d’entre elles, La Dépouille du Serpent (2002), Le Faust croate (2005), Le Cinquième Évangile (2012) et L’Encyclopédie du temps perdu (2016 ), sont traduites à L’espace d’un instant. La réparation du monde (Doba mjedi), paru en 2015 et traduit en une dizaine de langues, a reçu de nombreux prix littéraires y compris le plus grand prix littéraire de Croatie.