La dernière guerre mondiale


L'olivier sur le palier, 2022 © Gabriele Bierwirth






De mon seul séjour en Ukraine, à Lviv, j’ai apporté chez moi deux objets que par la suite je n’ai jamais utilisés. Le premier est le T-shirt acheté dans le petit musée inconventionnel, comme on pouvait s’y attendre, consacré au baron Leopold von Sacher-Masoch, avec dessus comme on pouvait s’y attendre un imprimé inconventionnel, et j’ai vite compris que tel qu’il était ce T-shirt, obscène, je ne pouvais ni le porter non plus l’offrir. Le deuxième est un sac besace tricoté multicolore que j’ai acheté au marché aux puces. D’ordinaire je ne succombe pas au folklore, mais le sac besace je l’ai acheté car il me rappelait mon enfance quand je voyageais en Bosnie. Et même si je ne les ai pas portés en tant qu’habit ou accessoire, ces affaires ne m’ont pas quittée lors de chaque déménagement lorsqu’il me fallait me débarrasser des surplus. Dans la valise, la conciliation de la décadence et du traditionnel n’était jamais imposée, car toutes choses existent les unes auprès des autres, avec le plus grand naturel. Elles me rappelleront toujours Lviv, la non-uniformité et la sérénité de ce printemps d’il y a 15 ans lorsque la guerre, juste en apparence, semblait bien loin.


Peu avant ce 24 février 2022, date quand la guerre en Ukraine a dévoré tout sens, l’écrivain et rédacteur d’un panorama d’écrivains européens nous a posé à nous qui y figurons la question de ce que devrait être la littérature européenne, l’identité européenne, quel pourrait bien être le texte que chaque citoyen de l’Europe actuelle se devrait de lire. Ce matin calme, il semblait difficile de choisir, toute une petite bibliothèque se recommandait d’elle-même. Mais le lendemain la guerre était déclenchée et ma bibliothèque imaginaire s’est enflammée en brûlant en moins de rien. Si, après tout, ceci est possible, alors y a-t-il du texte qui serait plus que du vide. Ma réponse suggérait que la littérature européenne sera possible lorsque nous serons mutuellement curieux de nous connaître les uns les autres, sans arrogance et narcissisme. En gros, cela implique l’intérêt dont témoignerait aussi l’Occident pour l’Orient et les grandes et riches cultures envers les pauvres et défavorisées, la curiosité pour cette littérature et cette culture des démocraties soi-disant défectueuses. Quand véritablement existera ce désir de se connaître les uns les autres.


Et c’est ce qui arrive seulement une fois que la guerre éclate. Dès lors le vaste monde découvre les Maria Primatchenko. J’ai demandé aux followers de ma page officielle sur Facebook de remplir le sac multicolore de Lviv de leurs propositions : quel pourrait être ce livre qu’à cet instant tout lecteur européen devrait lire ? Parmi les propositions, il y avait d’excellents livres, mais la majorité disait qu’il nous fallait lire le roman de Svetlana Alexievitch La guerre n’a pas un visage de femme. Svetlana est une des plus grandes plumes aujourd’hui, prix Nobel que Loukachenko n’aime pas du tout. Svetlana est née à Ivano-Frankivsk de père biélorusse et mère ukrainienne, elle a grandi en Biélorussie, écrit en russe, depuis 2020 vit en exil.


Comment vas-tu aujourd’hui, chère Svetlana ? Lorsqu’un jour la paix viendra, j’aimerais qu’elle ait ton visage.


Le nom de Svetlana Alexievitch, je le trouve aussi dans l’appel des écrivains qui invitent tous ceux qui maîtrisent le russe à écrire à leurs amis et connaissances en Russie pour leur dire la vérité sur la destruction de l’Ukraine. Cela m’a interloquée. Je suppose que les écrivains partout, mis à part dans les Balkans, admettent publiquement croire aux mots. J’ai vraiment du mal à comprendre cet auto-cynisme, et le fait de sous-estimer la littérature engagée justement là où elle pourrait être importante (mais si ça se trouve j’ai tort, peut-être que les exercices de style et les calembours ont plus d’importance). La résistance et le danger ne sont-ils pas avant tout dans les mots ? Pourquoi est-ce que de nombreux écrivains, jadis comme maintenant, épousent l’émigration ? Pourquoi Poutine censurait-il la Novaïa Gazeta et les médias indépendants ? Pourquoi est-ce que les gens qui brandissent les slogans, qui crient les mots de protestation, hier encore dans les rues des villes russes sont aujourd’hui en prison ?


Les voix des grands écrivains semblent désespérées. Je me dis, juste que ça ne vienne pas à l’idée de quelqu’un de les jeter des bibliothèques (mais ça viendra).


Pour l’instant, au moins chez nous, ont été touchées les danseuses de ballet, Tchaïkovski, tout comme ces chatons russes qui avaient été exclus, je lis quelque part, d’une exposition. Mais on apprécie le gaz, on aime le pétrole. Comme si les guerres dans le monde n’étaient pas menées par le gaz et le pétrole mais par des chatons et des danseuses de ballet. D’un autre côté, le notoire cynisme balkanique est clairement fondé sur la conscience qu’il ne suffit pas de parler la même langue pour que nous puissions nous comprendre et nous entendre - si tout simplement nous ne le voulons pas.


Peu avant ce 24 février est arrivée une autre invitation à collaborer, celui des collègues de Belgrade, à participer à la création du livre Comment la guerre a-t-elle débuté pour moi, qui réunira les expériences personnelles des écrivains en lien avec le début de la guerre sur l’espace de l’ancienne Yougoslavie. Cette histoire, je l’avais déjà toute prête, il me fallait 30 ans pour l’écrire, tournant autour du pot avant de démêler mon destin.


J’ai remarqué ce phénomène, surtout ces dernières semaines, que les gens s’approprient la guerre, comme si certains même sur cette malédiction avaient plus de droits que d’autres, alors que tant d’histoires n’ont pas été racontées, alors que, et tout ceux qui l’ont tenté le savent - à celui qui y a goûté, la guerre ne s’arrête jamais. L’art permet cette possibilité - dans les livres ou dans les films à un moment donné la guerre se termine tout de même, et dans la représentation des pires horreurs s’illumine un sens, la fenêtre s’entrouvre vers une idée, mais à l’homme d’après guerre cela n’arrive pas. L’homme meurt avec la guerre, et la guerre avec l’homme.


« Ma » guerre a précisément commencé avec les Russes. À l’été ’91 j’avais 16 ans et vu que dans la journée je n’avais plus le droit de vagabonder loin de la maison, et que la nuit on avait le couvre-feu, j’avais décidé qu’en cet été soporifique j’allais lire tous les classiques russes disponibles à la bibliothèque locale (et lorsque j’aurais terminé avec les Russes, je me consacrerais aux Français et ainsi de suite). Parmi ces classiques russes, nous l’apprenons, il y avait aussi des Ukrainiens. En tout cas, ainsi, avec les nouvelles sur les destructions qui avaient lieu juste derrière nous, l’été je l’ai passé avec Cholokhov (oh oui, j’ai lu Le Don paisible), Gogol, Boulgakov, Tsvetaïeva, Dostoïevski, et autres, préparant en passant la fête de mon dix-septième anniversaire, qui n’a pas eu lieu, car pile ce jour-là les bombes sont tombées aussi sur Split, petit prélude pour tout ce qui se produira par la suite. L’abri était dans notre maison, ainsi j’ai accueilli mes 17 ans en compagnie des mamies en pleurs.


Dans les années quatre-vingt-dix, sans en être coupable voire « méritante » tout comme de nombreux autres, ma famille s’est vu attribuer le rôle d’un punching-ball. La seule façon dont je pouvais me sauver était de tenter de considérer cette énorme méprise en tant que privilège amer - pouvoir éprouver directement comment la rage arrose l’ignominie dans les gens et ne jamais succomber aux discours creux et malfaisants. Tout comme acquérir la conviction éternelle qu’ils sont peu nombreux, mais qu’il y a suffisamment de personnes qui garderont à jamais leur humanité.


La vodka c’est pas de la rakija, non plus une guerre est comparable à une autre. Nous ne pouvons que fixer du regard et écouter comment bat le mécanisme infernal. De pouvoir soupçonner ce qui le fait agir et ce qui risque d’arriver, n’aide pas vraiment. À l’instant où je note et que vous lisez ces mots, l’obus ou la balle retire la vie à quelqu’un. Avec chaque vie éteinte en Ukraine notre avenir s’assombrit.


Dans notre impuissance nous pouvons maudire Poutine et tous ceux qui ont le pouvoir d’arrêter la guerre, mais se contentent de calculer ou ne souhaitent pas que ça cesse. Nous pouvons parler publiquement le plus fort possible même lorsque cela semble tellement inutile. Car qu'arriverait-il si nous nous taisions ? Nous pouvons lire les écrivains tels que Svetlana Alexievitch, Sofia Andrukhovych, Lioudmila Oulitskaïa, Gouzel Iakhina, Ilya Kaminsky, Adam Zagajewski, Mikhaïl Chichkine, Boris Akounine… Confrontés aux sérieuses questions qui nous tourmentent parfois nous trouvons des réponses, la vérité. Dans la pandémie et la crise migratoire nous avons découvert que la vie et la mort des autres ne valent pas grand chose, et la foi en l’humain pourrait être détruite jusqu’au bout à Kyiv et Marioupol.


Il existe deux façons pour que cette guerre soit la dernière. Dans le premier scénario, connu, après la dernière, la première serait menée avec des massues. Dans la véritablement toute dernière guerre, aurait été, par l’accord de tous les pays - pourquoi pas - interdit l’armement nucléaire. Alors une autre fin du monde aurait été possible. Plus précisément, l’infini du monde serait envisageable. Le problème est que cette deuxième possibilité, depuis la perspective actuelle, sonne comme un conte.



Traduit par Yves-Alexandre Tripković


l'essai La dernière guerre mondiale

de Olja Savičević Ivančević

est initialement publié sur





sous le titre Zadnji svjetski rat


La biobibliographie de

Olja Savičević Ivančević