• Yves-Alexandre Tripković

L'art et la santé s'entremêlent









Ce qui me motive le plus, dans le processus artistique, est le chemin qu’on parcourt pour atteindre le cœur d’une idée qui sera articulée selon le média choisi. Ainsi, aussi bien l’écriture, la traduction ou l’édition, le théâtre et la mise en scène tout comme le dessin ou la gestion du site Le Fantôme de la liberté, je les considère comme les membres d’une même famille. Chaque expression a ses propres exigences, offre différentes possibilités et m’accorde une écoute sans faille lorsqu’il me faut traiter quelques sujets qui me prennent aux tripes. La gestation peut être longue et douloureuse, de nombreuses complications surgiront au cours du travail, mais la conviction que, le temps aidant, un fruit naîtra, m’aide à continuer.

En pur laïque dans le sens autodidacte, c’est-à-dire sans éducation artistique formelle, je me rends compte à travers mes travaux artistiques que le monde de l’art n’est en aucun cas étranger à celui de la santé. Au contraire, ils sont intimement liés pour ne pas dire entremêlés. Et pour relier les deux mondes, nous nous appuyons sur le terme d’art-thérapie¹, qui, certes n’est pas unanimement approuvé, mais exprime assez justement cette aspiration à tenter d’aider l’homme confronté aux parcours intérieurs sinueux à trouver son équilibre, mental, physique, intellectuel, spirituel. Le cheminement créatif peut-être comparé à la progression de la guérison : l’idée même de l’aide inhérente à la sphère médicale appartient tout autant au monde artistique vu que l’art, grâce à ses instruments précis (le stéthoscope théâtral entendra le battement du monde, l’oxymètre éditorial mesurera les pulsations de l’époque), permet un diagnostic approfondi sur l’état des choses.

Cela dit, l’art n’est pas une pratique tournée essentiellement vers une jouissance esthétique et la recherche d’un plaisir. Tout comme l’art n’est pas là pour plaire, mais pour interroger, réfléchir, aussi bien en évoquant qu’en provocant. La notion du beau étant d’ailleurs bien subjective. Qui pourrait contredire que le Le Cri expressionniste de Munch n’est pas sublime, ou m’expliquer pourquoi nous approuvons le cubique Guernica de Picasso alors que l’harmonie anatomique est loin d’être respectée ? Ce qui y est admirable, c'est le regard de l’artiste dans un art qui se propose d’être le reflet du monde, Munch exprimant l’angoisse existentielle, Picasso l’horreur de la guerre.

Les deux œuvres citées nous crient donc au visage. Tout comme l’homme perdant l’équilibre crie son désespoir en vivant sa Guernica personnelle lorsqu’il perd pied sur le fil tendu de l’existence. Pour l’aider à traverser ce précipice, une main bienveillante pourrait être d’un grand secours, parmi d’autres dispositifs thérapeutiques. Personnellement, nombreux furent les amis qui me tendirent la main. Et il me semble qu’une telle responsabilité ne pourrait être délégué à quelqu’un maîtrisant uniquement son art, sans qu’il soit sérieusement imprégné des connaissances médicales, psychologiques et pédagogiques nécessaires pour accompagner la réalité des gens en souffrance.


Ainsi, si les pouvoirs publics saisissaient l’immense enjeu de l’équilibre de l’individu dans la cité, l’art-thérapeute (ou l’arthérapeute) pourrait être cette personne en qui coexisteraient certes l’artiste, mais tout autant le thérapeute, le pédagogue, l’humaniste et l’ami.





¹ Pourquoi ne pas unir les deux notions pour la rendre plus fluide : arthérapie, non seulement plus esthétique et facile à prononcer, mais visant le cœur-même du sujet ?




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