• Pavle Svirac

Bonne année, Misery !





Voici selon moi six bonnes choses en temps de pandémie :


1. Ça fait un bail que j’attendais ça - que les gens cessent de se serrer la main, s’étreignent, s’embrassent lors de toutes sortes de fêtes, anniversaires, commémorations. Tous les réveillons du Nouvel An m’étaient gâchés par ces félicitations à minuit quand t’es obligé de tendre la main à tout un chacun, s’embrasser sur les joues tout en se regardant dans les yeux en se souhaitant une « Bonne année ! » Et ainsi vingt, trente fois. Lors de ces réveillons vers minuit, je me cachais parfois dans les chiottes, j’avais même droit au dépit quand quelqu’un remarquait mon absence, condamnant le geste psychopathe… Ça se déversait aussi sur ma carrière. Quand avec des journalistes à la teuf du Nouvel An, je me cachais dans le merdoir avant les coups de minuit, cela pouvait être interprété comme si je les méprisais car me prenant pour un écrivain alors qu’eux n’étaient que de simples journalistes. C’est pourquoi mon réveillon du Nouvel An idéal sera ce prochain réveillon coronaire - il sera interdit à tout le monde de s’étreindre, s’embrasser pendant les félicitations, tout le monde se devra de garder sa distance.


2. Le port du masque a aussi ses avantages. Le matin, je peux sauter le brossage des dents. Pendant que je discute avec quelqu’un la mauvaise haleine ne peut être ressentie, le masque protège. Ce qui est bien aussi c’est que je ne suis plus obligé de monter dans l’ascenseur avec les vieux qui poquent un peu. Ils attendent que j’entre dans l’ascenseur et m’achemine à l’étage souhaité, et eux attendent en-bas car ils ne veulent pas que je les infecte par le corona qui pour eux dans la plupart des cas signifie la mort.


3. Je ne succombe plus à la tentation d’aller à une pièce de théâtre en me flagellant ensuite et me jurant de ne plus jamais remettre les pieds dans un théâtre, tout en y retournant après quelques mois. Là on en a fini avec ça. Après les premières, plus de réceptions, pour des raisons épidémiologiques. Pareil pour les vernissages, promotions de livres. Il n’y a que le meilleur qui nous reste de la culture - l’essence même, la pure production.


4. Par ennui de la vie en confinement, avec les classiques je me suis mis à lire aussi ce qu’on nomme littérature légère. Ainsi je me suis saisi de Stephen King. La maison d’édition Lumen s’est ces mois-ci mise à publier les best-sellers de King d’une autre époque, des années soixante-dix, quatre-vingt. J’ai investi cent kunas dans le roman Misery. En y trouvant un grand plaisir. Aucun clown monstrueux des égouts, tortues sataniques de l’univers, coupoles atterrissant de ce même univers - juste un écrivain et une dangereuse schizophrène qui à la suite d’un accident de la route enferme cet écrivain dans une maison en montagnes le forçant d’écrire pour elle un autre roman sur Misery, son héroïne préférée. Alors que cette Misery le dégoûte. En écrivant sept livres sur elle, il a ramassé un tas d’oseille, mais d’écrire tout ça l’avait tellement dégoûté que cette héroïne après le septième livre, il décide de la tuer. Et là, la folle dans la maison en montagne le contraint de la ressusciter dans un nouveau, huitième livre.

Je peux m’y identifier, corona est ma folle qui me force tout au long de la journée, de la nuit à demeurer seul dans mon appart en écrivant des histoires sur moi. Ce faisant, je suis ma propre Misery, car j’écris exclusivement de l’autobiographie. En fait, Misery, c’est moi. Et je peux pas tuer mon héros, car dans ce cas-là il me faudrait me tuer moi-même, et l’instant avant le suicide écrire comment je vais me tuer. Donc, si corona est ma folle qui m’a emprisonné, c’est qu’elle peut aussi me tuer - aux actualités l’on dit que là même les jeunes personnes développent des symptômes graves, certains lorsqu’ils tombent malades, cela leur atteint les jambes et ils ne peuvent plus marcher. La semaine dernière je souffrais le martyr dans la jambe droite, ne pouvant plus ni dormir ni marcher. Je lisais Misery et tel, avec cette jambe pourrie, m’étais complètement identifié à cet écrivain de King à qui la folle avait brisé les jambes. Je ne pouvais même pas aller faire les courses. Je restais allongé au lit et après avoir lu King décrivais sur l’ordinateur portable comment j’avais mal à la jambe et qu’il m’était impossible de me lever du lit.


5. Ça me plaît qu’en période de corona Glovo s’est mis à livrer les journaux, les magazines sur le palier. Là chaque semaine en passant par Glovo je commande l’hebdomadaire Nacional dans lequel j’ai ma rubrique. Lorsque le livreur Glovo m’apporte mon Nacional, je le retiens de rester un peu, pour lire ensemble ma rubrique pour qu’il puisse me dire honnêtement ce qu’il trouve bien ou pas. Il arrive souvent que l’hebdomadaire me soit apporté par un étudiant en journalisme ou un journaliste diplômé. Alors la discussion vole haut. La semaine dernière, j’entendais un livreur Glovo en bas devant l’immeuble parler à quelqu’un sur son portable, sa copine probablement : « C’est pour ça que j’ai galéré à décrocher le diplôme du journalisme ? Pour qu’à ce débile de Svirac je livre le Nacional ? Allez, je m’en bats les couilles, je m’casse en Irlande. Toi, si tu veux, viens avec moi ou reste dans ce bourbier desséché ».


6. Pendant le corona j'ai véritablement, réellement fusionné avec le travail d’Ivan Kožarić récemment décédé - avec sa sculpture de Matoš, plus précisément. Lorsque la solitude me presse de trop, là que les cafés se referment à onze heures et qu’il n’y a quasiment personne car ils craignent l’infection, et qu’il n’y a pas non plus de clubs ouverts, et que les gens ne communiquent pas - donc quand la solitude m’oppresse grave, je monte à la Ville haute et m’assois sur le banc à côté de Matoš de Kožarić. Je lui parle, lui lis des extraits de livres que j’ai dégotés aux puces. Il y a quelques nuits, je lui lisais l’extrait du Bourbier desséché de Kamov, l’extrait qui en fait corrobore la corona isolation, démontre que pour certains esprits il est en vérité bénéfique que le corona leur ait ôté la tentation de se mêler aux gens, car Arsen Toplak, l’alter ego de Kamov dit :


« Gens… Qu’est-ce qui m’attire à eux ? À chaque fois je me rends compte qu’en une minute en leur compagnie j’ai dit plus de conneries que je n’aurais pu en imaginer en trois mois… Et la connerie est en société plus horrible encore que celle dans la solitude - car tu l’as prononcée et qu’elle a été entendue. »


Puis j’ai monologué avec la sculpture de Matoš à quel point sont misérables toutes ces vies des écrivains croates, sans arrêt des emmerdes, des humiliations, le manque d’argent, de reconnaissance, la mort dans des souffrances dans des hôpitaux. Et une fureur m’empoigna, et les cavités orbitaires de Matoš ne font que fixer le panorama de Zagreb, alors que je voulais une réaction, pour ne pas parler dans le vent, du coup j’ai craché dans la cavité orbitaire de Matoš, la salive lui coulait sur la joue et il semblait comme s’il avait versé une larme et que la sculpture avait ressuscité comme ces sculptures de la Madone quand dans des églises des coins perdus elles versent des larmes ensanglantées. Puis, une fois sorti de l’affect, j’étais mal à l’aise face au défunt académicien Kožarić, à son œuvre sur lequel j’avais craché… Puis je me suis dis que c’est justement ce que Kožarić voulait, que ses sculptures sortent des carcans de l’art et deviennent à demi-vivantes, c’est pourquoi ses sculptures il les propulsait dans l’effervescence de la rue, il voulait littéralement que les gens les touchent, qu’ils gribouillent dessus, et même qu’ils crachent, juste pour qu’elles puissent provoquer une quelconque réaction vive… Peut-être que son idéal avait été de créer Golem, façonner la sculpture de la boue quelconque, puis qu’elle prenne vie comme Golem. Moi aussi j’avais l’espace d’un instant donné vie à Matoš par le crachat kamovien. Oui, les divers psychologues ont raison lorsqu’à la télévision ils disent que les gens commencent à craquer pendant l’isolation épidémiologique et se mettent à se comporter d’une manière inhabituelle. Aujourd’hui, c’est moi qui aie craché dans l’œil de Matoš de Kožarić, et peut-être que demain c’est à moi que quelqu’un fera pareil car le masque de protection, je l’ai d’une façon non-conforme glissé sous le nez.




Traduit par Yves-Alexandre Tripković




© 2018 THEATROOM

© Le Fantôme de la liberté 2021