Parisiens, Parisiennes... de Damir Perinić



Vivre à Paris, se balader à Paris, faire des photos de Paris, avoir la nostalgie de Paris n’est pas vraiment, depuis longtemps déjà, un privilège ou une occasion rare. En effet, visiter la « ville de lumière », être inspiré par ses avenues et ses boulevards, identifier ses cadres caractéristiques et ses personnages pittoresques, puis même, plonger passionnément dans des couches sédimentaires de son acquis civilisationnel, représentées symboliquement par des inventaires des bouquinistes des quais de la Seine, le tout appartient au bagage formateur obligatoire de l’intellectuel traditionnel européen, surtout de celui ayant une profession créative ou des ambitions correspondantes. Damir Perinic, architecte, solidement cultivé et longtemps déjà citoyen parisien, est profondément conscient « de l’attraction dangereuse et de la banalité séduisante » (on peut le dire également à l’envers : « du danger attrayant et de la séduction ordinaire »……) des vues de la ville dans laquelle il vit et travaille. L’iconographie parisienne s’est transformée en grande partie dans un lieu d’offre universelle culturelle et de propagande touristique. Peut on en effet diriger l’appareil photographique vers Notre-Dame, la Tour Eiffel, le Louvre, le Panthéon, les Tuileries ou encore le Sacré-Coeur puis supposer voir apparaître à la surface de la pellicule quelque chose d’inhabituel ou d’étonnant. Après tout, des lieux moins célèbres ou même des motifs anonymes des rues parisiennes émanent une impression de familiarité ou de déjà vu et de l’imagerie canonisée presque corrompue. Pour ça, l’approche de Damir Perinic insiste sur la simplicité et la nonchalance, sur la franchise et l’intimité avec des objets et des visages. Cela ne signifie pas qu’il ne prend pas en compte le poids historique des nombreux motifs et la « saturation » symbolique du contexte, mais qu’il cherche et trouve toujours la liberté de répondre au défi de manière appropriée, au moment opportun, en un clin d'œil. Il est, en effet, un flâneur assidu, un passant curieux à travers le centre-ville et les espaces périphériques avec une caméra toujours prête, vivement intéressé par tous les phénomènes de la vie urbaine (incidemment, il est justement architecte), mais peut-être plus encore par des manifestations temporaires de rassemblement humain, notamment pour des situations inattendues, imprévues, voire des situations insoupçonnées de rapprochement intime ou presque de réaction instinctive. Ceci dit, la ville peut apparaître principalement comme le fond ou comme coauteur de l’atmosphère du contexte, elle peut offrir le cadre pour des événements. En présence des monuments on peut ainsi obtenir une distance nécessaire. La Tour Eiffel, par exemple, observée à travers des répliques des constructions miniatures obtient une note ironique, rapetisse elle même ou bien se multiplie, devient relativisée, dégradée de manière humoristique à sa propre variante. Des parties de bâtiments perdent souvent leur autonomie physique ou la valeur ambientale, surtout quand elles sont supplantées par le défi, par la visibilité, par l’expression forte d’une publicité écrite, d’un graffiti ou d’un tag. Si sur un mur existe déjà un tag : « Ici je rêve de….. », la personne présente, saisie à côté de la phrase écrite, prolonge son action dans l’image en se référant sémantiquement sur la projection de rêverie. Et quand le sac en papier avec le logotype « Louis Vuitton » couvre le visage de la personne assise présentée, il témoigne de la dépersonnalisation ou même plus, de l’aliénation mercantile du sujet. Si nous rencontrons une cuvette de toilette dans un coin d’un cadre de rue nous serons sûrement tenté d’imaginer que c’est une allusion à la fontaine de Duchamp, ou du moins que c’est un petit chalenge, une provocation résultant du mélange de l’intérieur et de l’extérieur. Mais, plus que les combinaisons surréalistes avec des contrastes étonnants ou bien plus que de la poétique expressive du montage d’attractions, dans l’approche photographique de Damir Perinic perce la sensibilité pop-artistique, le penchant pour l’extériorisation contemporaine, le sens pour le paradoxe d’étrangeté des objets ou des moments quotidiens. Cependant, j’associerais très probablement son programme de travail à la pratique vériste et naturaliste visant à saisir la « tranche de vie », sélectionner et encadrer les instants de la vie, enregistrer et accentuer les situations anecdotiques ou épisodiques dans leur milieu d’existence. Ce ne sera pas une coïncidence si un nombre considérable de prises de vues réussies est consacré aux relations homme-femme, c’est-à-dire aux rencontres et aux baisers, aux clins d’œils et aux scènes de dragues, ou de tension existentielle. Dans certains des cadres préférés de Damir Perinic, nous trouverons les couples comme pars pro toto de la foule, comme une partie caractéristique d’une entité plus grande. C’est surtout visible dans les prises plongeantes sur les personnes enlacées au bas d’un escalier ou le long des berges du fleuve, où les plans et les perspectives s’entremêlent harmonieusement. Les effets non moins impressionnants que le photographe obtient en positionnant la figure dans le jeu de la lumière et de l’ombre, dans la polarisation dynamique des couches sombres et aérées. Dans les parcs, la végétation établit un ensemble d’éléments particulièrement rythmés et le facteur humain s’y confond presque avec la densité des accents visuels. Non seulement en tant qu’architecte, mais aussi en tant que créateur de vocation explicitement moderniste, Damir Perinic ne pouvait pas rester indifférent aux incitations, disons, de nature structurelle. Il réagit souvent presque instantanément à la beauté des compositions et des combinaisons « abstraites » et non figuratives. La vue sur la structure squelettique l’a incité à tirer presque un filet orthogonal à la Julije Knifer, ou une grille complexe des surfaces juxtaposés, inspirée de Ivan Picelj (pour ne pas dire de Mondrian). D’un autre côté, il ne pouvait résister aux visions de la facture espiègle informelle d’un mur décrépi ou à la matérialité accentuée des divers assemblages. La récompense pour des excursions dans l’esthétique ou la poétique des propositions non mimétiques, Damir Perinic la trouve en abondance dans le presque obsessionnel travail du portrait, dans le besoin extrêmement déraisonnable et affectif d’empathie et de communication avec les visages qui passent, avec les gens dans des rencontres fortuites. Son bilan des portraits de diverses physionomies et générations, des différentes faciès et postures est impressionnant ; jamais il n’est question de demande de pose ou d’une stylisation charmeuse, c’est plutôt une action vitale et improvisée pour trouver une vision optimale et irremplaçable d’un moment privilégié de concentration (du photographe) et de détente (des modèles). Restant fidèle à la photographie en noir et blanc, Damir Perinic s’inscrit, sans le vouloir, dans une tradition profonde et dans une lignée des grands classiques qui ont atteint leur apogée dans la scène parisienne. Il reste ainsi fidèle aux prémisses baudelairiennes de l’auteur qui scrute le motif sur les trottoirs et le renifle dans chaque coin, et qui parle courageusement et doucement à « une passante » dont « il ignore où elle fuit, qui ne sait où il va ».

Traduit par Marie-Agnès Charpin et Damir Perinic




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