La Petite Plaisance de la grande Marguerite Yourcenar

 

                        “Je crois énormément au hasard. Il aurait pu me mener ailleurs, mais il m’a menée ici.
                                                                C’est ce que Casanova appelait ‘sequere deum’, suivre le dieu.
                                                                                          Le doigt de Dieu dans une certaine direction.”


                                                                                        Marguerite Yourcenar, Portrait d’une voix, 2002
 



Même si je ne suis pas un grand voyageur, je rêvais depuis quelques années déjà de faire un pèlerinage à la dernière demeure de la première dame reçue à l'Académie française, Mme Marguerite Yourcenar. Lors de la retransmission à la télévision de son discours de réception à l'Académie française, je rentrais chez moi plutôt fatigué, mais en allumant la télé j'ai vu cette dame que je ne connaissais pas (à l'université, je l'avais au programme, mais avec le temps je l'avais oubliée) et dont les premiers mots m'ont captivé comme aucun autre avant ni après elle. Je l'ai écoutée, fasciné, jusqu'au bout, sans bouger et même une fois son discours prononcé, je suis resté assis à repasser dans ma mémoire le français impeccable de cette dame qui allait rester à jamais le modèle du français que j'aimerais parler.

      Chaque fois que je la lis ou l'écoute parler, je comprends pourquoi, à l'âge de 16 ans, je suis tombé amoureux de "cette langue belle" (Yves Duteuil) le français, au point de la choisir comme langue maternelle. J'étais en deuxième année d'École Normale (Učiteljska škola, dans l'ex-Yougoslavie, cela nous préparait à devenir instituteurs à l'élémentaire) et comme presque tous mes collègues, je mémorisais les dictées mais, influencé par ma langue maternelle le roumain et par le serbo-croate, langue officielle du pays à cette époque, je lisais phonétiquement. Cette année-là allait devenir le tournant décisif dans ma vie. Un nouveau professeur, Madame Ksenija Dragić, est entrée dans notre classe en nous parlant français et non pas roumain ou serbo-croate comme le faisaient ses prédécesseurs. Surprise, choc, incompréhension… Après nous avoir expliqué que cela allait se passer surtout en français pendant les cours, elle nous a dit que nous allions avoir un nouveau livre de français et non plus ceux qui dataient d'après guerre et qu'à chaque début d'année scolaire nous revendions à la génération suivante. Avec l'accord et le soutien financier de nos parents, Madame Dragić nous à commandé le manuel Cours de langue et de civilisation françaises de G. Mauger.                                                 

Puisque nous vivions dans une société fermée, mes parents me faisaient traverser les frontières de notre pays et découvrir le monde à travers les livres qui tapissaient notre modeste bibliothèque et j'ai appris à m'en servir avec le plus grand respect. Comme le dit si bien l'académicienne: "Mes premières patries ont été des livres." Mon manuel scolaire de français me transportait en France chaque fois que je l'ouvrais et allait entraîner, l'un après l'autre, des événements heureux dans ma vie. Tout d'abord, j'ai pris des cours privés avec une excellente enseignante à la retraite, extrêmement stricte, Mme. Nina Štalj (elle m'a fait lire mon premier roman en français Sans famille d'Hector Malot), ayant vécu à Paris après la révolution russe de 1917. Je supportais tout, réprimandes et même les punitions, afin de pouvoir lire et comprendre le livre qui ne me quittait plus, même pendant mes balades en ville avec mes amis. Ce livre et ces deux enseignantes allaient décider du sens que prendrait ma vie. Je me suis juré d'apprendre cette belle langue riche et de la faire aimer à d'autres autant que je l’aimais.
    Ainsi, après l'école normale, je me suis présenté à l’université de Belgrade où j'ai été accepté dans le programme Langue et Littérature française de la Faculté de philologie, composée d’une excellente équipe de professeurs dont quatre d'entre eux m'ont d’autant plus décidé à étudier le français (ce que je n'arrêterai pas de faire jusqu'à mon dernier souffle) malgré toutes les difficultés qui auraient pu m'en décourager. Mme Leposava-Bela Pavlović, présidente d'honneur à vie de LADA, association des peintres de Serbie, admirée pour son français impeccable et une culture des plus riches (elle-même élève des plus grands maîtres roumains et yougoslaves) m'entretenait souvent, en dehors des cours, sur la culture en général et me donnait des suggestions de lecture (le premier livre qu'elle m'a demandé de lire et que je relis de temps à autre est Le silence de la mer de Vercors, un petit bijou de la littérature française). Pendant la première année d’études, décissive, mon lecteur de roumain, feu Monsieur Nicolae Both, travaillait avec moi en dehors des cours, tous les jours, m'aidant à apprendre à rédiger les rapports des livres lus. Pendant toute ma carrière d’enseignant, j’ai essayé de me comporter avec mes élèves comme il se comportait avec nous, ses étudiants. J’ai eu la chance d'avoir, pendant mes quatre années d'études, deux formidables lecteurs venant de France: M. André Lescaillier et M. Michel Aubin lesquels sont restés mes amis même après l'université. M. Aubin est malheureusement décédé assez jeune, mais je garde encore le contact avec M. Lescaillier qui a régulièrement suivi mon développement et dont les conseils me guident encore aujourd'hui dans la vie et dans mes activités professionnelles. J'ai toujours une estime sans borne pour mes professeurs, pour ces quatre derniers en particulier.
                                                                                 
Je suis pratiquement né dans une école, vu que mon père, instituteur, directeur d'école, chef de choeur et de fanfare dans un petit village roumain de Voïvodine, Rîtișor en roumain et Ritiševo en serbo-croate, avait l'appartement de fonction, juste en face de sa classe et de l'église, deux endroits ayant bercé ma plus tendre enfance. Et sans vouloir manquer de modestie, comme Marcel Pagnol, je passais presque tout le temps au fond de la classe de mon père, à griffonner et à dessiner, et les récréations à jouer avec ses élèves. À cette époque-là déjà, je voulais être instituteur et il m'arrivait souvent d'imiter mon père, même pendant les cours. Il s'approchait de moi et me répétait : "Pour le moment, tu n'es qu'un petit instituteur et il faut que tu gardes le silence et que tu m'observes attentivement si tu veux devenir un jour un grand instituteur". Ce désir ne m'a pas quitté un seul instant, et au moment de choisir ma carrière, mes parents voulaient que je coupe avec cette tradition familiale de huit générations de devenir prêtre (impossible à cause du système politique de l'époque) et enseignant. Je n'ai pas du tout hésité et j'ai réalisé mes deux rêves les plus chers : devenir enseignant et apprendre le français afin de le transmettre à d’autres.
    Après l'université, j'ai dû travailler provisoirement comme journaliste pour le journal des Roumains de l'ex-Yougoslavie Libertatea en attendant un poste de professeur de français dans une école. Cependant, durant ces années-là, même si le système était devenu un peu plus tolérant, pour continuer dans ce métier ou pour enseigner, on exigeait encore que je devinsse membre du parti communiste. J’ai refusé, par conviction, mais surtout par respect pour mes nombreux ancêtres prêtres. Ainsi, la seule solution était d'émigrer et j'ai choisi le Québec au Canada, tout d'abord à cause du français, mais aussi parce que des élèves de mon père y étaient établis depuis des décennies et revenaient régulièrement le voir en lui parlant de ce grand pays, grand dans tous les sens du mot. Je ne l'ai jamais regretté et je m'y suis senti libre et chez moi dès le tout début.

La chance m'a souri lorsqu'on m'a offert le premier poste de professeur : trois décennies de grand bonheur, les 22 dernières années surtout dans les classes d'accueil. J'ai essayé de faire aimer les livres à mes élèves, le meilleur moyen de connaître leur proches. (“La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine.” Hadrien). Les prix et les médailles ne m'ont point intéressé mais le fait de rencontrer mes anciens élèves, de les entendre parler français et de savoir qu'ils ont réalisé leurs propres rêves dans ce merveilleux pays, et, qui plus est, en français, alors qu'en arrivant dans ma classe ils n'en connaissaient la plupart du temps aucun mot, me rend très heureux. Il y en a un, par exemple, M. Akos Verboczy, qui, à un moment donné, en plus d'avoir travaillé pour le gouvernement provincial, a participé à la réalisation du film La génération 101 (loi 101 obligeant les enfants immigrants à suivre les cours en français à l'élémentaire et au secondaire) et a écrit un livre fort intéressant Rhapsodie québécoise, Itinéraire d'un enfant de la loi 101, traduit en anglais sous le même titre Rhapsody in Quebec: On the Path of an Immigtant Child.
    Après 30 ans d'enseignement, le temps était venu de prendre ma retraite afin de consacrer tout mon temps libre à l'apprentissage du français et à la lecture, à la connaissance du monde (Zénon : "Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ?", O. N.). Avec chaque livre lu, de ou sur Madame Yourcenar, ce désir de vivre quelques moments là où ses œuvres les plus importantes (Mémoires d'Hadrien, L'Œuvre au Noir, Le temps, ce grand sculpteur, Souvenirs pieux, Archives du Nord, Quoi? L’Éternité, Fleuve profond, sombre rivière : les Negro spirituals - traduction, Le tour de la prison…) furent créées, s’intensifiait. Finalement, l'occasion s'est présentée et mon rêve s'est réalisé lorsque, connaissant mon intérêt pour la vie et l'œuvre de cette grande femme de lettres, un couple d'amis, intéressés par la littérature et les arts en général, Mme Martine Hessler, professeur de français, et M. Allen Hessler, artiste peintre, m’avaient offert le plus beau cadeau possible, ce voyage dans le Maine et un bref séjour sur l'Île des Monts Déserts, comme l'explorateur Samuel de Champlain l'avait nommée.

 

La Petite Plaisance est telle que Mme Yourcenar l'avait laissée lorsqu'elle l'a quittée pour la dernière fois. Grâce aux soins de sa directrice, Madame Joan E. Howard, qui y met tout son cœur, le visiteur n'a pas l'impression d'être dans un musée mais s'attend à tout moment que Mme Yourcenar ou sa compagne et traductrice américaine, Miss Grace Frick, apparaisse d'une pièce ou d'une autre. Vue de l'extérieur, la maison est modeste, mais grâce aux milliers de livres couvrant les siècles et les continents, aussi bien qu'aux objets souvenirs rapportés par ces grandes voyageuses, le visiteur se trouve en présence d'une richesse inestimable. Personnellement, j'avais l'impression d'entrer dans un lieu sacré. Ce sont des gens comme Mesdames Frick et Yourcenar qui créent des ponts entre le Vieux et le Nouveau continent.
 
Et comme guide, on ne peut pas avoir mieux que celle qui a côtoyé l'écrivaine et sur les œuvres de laquelle elle a préparé son doctorat. Parfaitement bilingue, elle passe automatiquement du français à l'anglais et vice versa. D'ailleurs, je trouve que son livre From Violence to Vision, critique littéraire exhaustive des œuvres de Mme Yourcenar, en rend tellement plus claire la relecture qu'il est indispensable surtout pour ceux qui les étudient sérieusement.

     J'ai lu plusieurs biographies de Mme Yourcenar mais, chaque fois, j'avais le sentiment que quelque chose manquait. Finalement, j'ai lu le dernier livre de Madame Howard We Met In Paris, documenté jusque dans les moindres détails, écrit par une personne ayant bien connu personnellement l'académicienne et, cette fois, j'ai eu la certitude d'avoir trouvé réponse à mes doutes, à mes questions. D'ailleurs, dans ce livre, Mme Howard a réussi à sortir Mme Frick de l'ombre de la plus grande femme de lettres de nos jours. Après l'avoir lu, le lecteur n'a plus l'impression que c'était une simple compagne et traductrice mais que c'était une personne très cultivée, professionnelle, ayant fait des études sérieuses, enseignante estimée par ses étudiants, une intellectuelle dont Mme Yourcenar appréciait beaucoup l'opinion.

     Et même si j'apprends l'anglais par moi-même, je n’ai jamais eu de difficulté à lire les livres de Mme Howard dont le style clair, concis, je pourrais même dire classique, un style qui vous entraîne, comme celui de l'académicienne, à aller à la page suivante et encore à celle d'après… Cependant, quel dommage que les lecteurs francophones des œuvres yourcenariennes n'aient pas accès à ces deux livres enrichissants, puisqu'ils n'ont pas encore été traduits. Espérons qu'ils le seront bientôt !

     Le voyage lui-même, de la frontière canadienne à l'Île des Monts Déserts, était des plus intéressants : les routes, en excellent état, sans le moindre nid-de-poule, et partout où l'on jetait le regard, des vues à couper le souffle se présentaient. On a traversé plusieurs endroits avec l'architecture fort intéressante typique de la Nouvelle Angleterre. Et les gens que nous avons rencontrés étaient les uns plus affables que les autres, patients et prêts à tout pour nous aider.

 

 

 


 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

© 2018 THEATROOM

© Le Fantôme de la liberté 2019