La glace (comédie)

04/09/2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Personnages :
LA MÈRE : 26 ans, 30 ans, 36 ans, 44 ans, 53 ans, 60 ans, 73 ans, 83 ans
LA FILLE : 3 ans, 7 ans, 13 ans, 21 ans, 30 ans, 37 ans, 50 ans, 60 ans


                                                                              

 

PROLOGUE

LA MÈRE : D’après notre encyclopédie, la glace est un dessert fait à base de lait ou de crème, de jaune d’œuf et de sucre. Pour obtenir des goûts différents, on ajoute des sirops de fruits ou des parfums : chocolat, café, noisette, rhum, vanille, etc.
LA FILLE : La préparation est mélangée dans un récipient spécifique en équipement réfrigérant (autrefois à la main, aujourd’hui en général au mixeur) jusqu’à obtenir une masse gelée à la consistance variée — c’est ainsi qu’on obtient des glaces molles ou dures, servies sous des formes variables.
                                                                                      (Bref accord musical et changement de lumière.)

 

 

                                                                                  SCÈNE 1

(La mère a 26 ans, la fille en a 3. La mère tient sa fille par la main et arrive à la terrasse d’une pâtisserie, sur l’avant-scène, où se trouve, invisibles, des glaces derrière une vitrine. La vitrine est « posée » sur le bord de la scène entre le public et nos héroïnes, de sorte que lorsqu’elle s’adresse à la pâtissière imaginaire, elle parle en réalité au public).


LA MÈRE : Calme-toi, chérie, calme-toi… maman va t’acheter une glace tout de suite… Bonjour… allez, chérie, dis quel parfum tu veux. La foncée, là, elle est au chocolat, et l’autre, là, elle est à la vanille.
LA FILLE : Maman, moi je voudrais la plus sucrée.
LA MÈRE : Les deux sont sucrées.
LA FILLE : Alors, je voudrais les deux.
LA MÈRE : Ça sera trop pour toi, chérie. Décide-toi pour une seule.
LA FILLE : Je veux les deux — je trouve ça dur de choisir.
LA MÈRE : Tu vois, la dame attend, dis ce que tu préfères.
LA FILLE : Et papa, laquelle il préfère ?
LA MÈRE : Papa, en général, il prend des deux à moitié.
LA FILLE : Alors moi aussi, je veux des deux à moitié.
LA MÈRE : S’il vous plaît, moitié-moitié pour la petite, et vanille pour moi.


(Elle tend de l’« argent », donne une glace à sa fille et prend l’autre pour elle.)


LA MÈRE : Merci... Allez, chérie, assieds-toi ici pour manger tranquillement et ensuite on ira à la maternelle.
LA FILLE : Maman, je ne veux pas aller à l’école.
LA MÈRE : Tu es obligée, mon trésor — et tu m’as promis d’y aller si je t’emmenais manger une glace. Tu vas voir, c’est super. Il y a plein de jeux, plein d’enfants.
LA FILLE : Maman, je préfère être dans notre appartement avec papa.
LA MÈRE : Papa est en voyage, papa travaille. Il sera absent encore pendant longtemps. Papa construit des routes.
LA FILLE : Est-ce qu’il conduit des bulldozers ?
LA MÈRE : Non, mon cœur, papa est ingénieur, il surveille ceux qui construisent des routes, lui il commande à ceux qui conduisent des bulldozers.
LA FILLE : Je voudrais que mon papa conduise des bulldozers.
LA MÈRE : Pourquoi ?
LA FILLE : Pour qu’il me mette sur le bulldozer et qu’il me promène.
LA MÈRE : Elle est bonne, ta glace ?
LA FILLE : Oui, mais elle est très froide.
LA MÈRE : C’est normal pour une glace.
LA FILLE : Maman, je ne veux pas aller à l’école.
LA MÈRE : Je t’ai dit que papa n’est pas à la maison et qu’à partir d’aujourd’hui, tu dois aller à la maternelle. Je ne peux pas te laisser seule.
LA FILLE : Je préfère rester avec toi à la maison.
LA MÈRE : Mon trésor, je t’ai déjà dit, à partir de demain maman commence un travail dans un grand immeuble et donc moi non plus je ne serai plus à la maison. C’est la première fois que maman travaille et elle est toute émue parce que demain, c’est son premier jour de travail, tout comme c’est ton premier jour d’école aujourd’hui.
LA FILLE : Et comment ça se fait qu’avant, tu ne travaillais pas et que tu étais toujours avec moi à la maison ?
LA MÈRE : Avant je ne pouvais pas travailler parce que… parce que… Quand papa et maman sont tombés amoureux… je suis tombée enceinte, alors j’ai dû arrêter mes études, et puis tu es née, et puis tu étais toute petite et à cause de toi je ne pouvais étudier ni le jour ni la nuit, et j’ai obtenu mon diplôme il y a deux mois seulement et ce n’est que maintenant que je peux faire ce pour quoi j’ai fait des études.
LA FILLE : Et comment s’appelle ton école ?
LA MÈRE : Quelle école ?
LA FILLE : Celle que tu as terminée ?
LA MÈRE : C’était des études de droit.
LA FILLE : Et qu’est-ce que c’est ?
LA MÈRE : C’est difficile à expliquer.
LA FILLE : Tu veux conduire un bulldozer ?
LA MÈRE : Non.
LA FILLE : Alors c’est nul, et le travail de papa aussi.
LA MÈRE : Chérie, je ne sais pas pourquoi tu aimes autant les bulldozers — ce sont les garçons qui aiment les bulldozers, et toi, comme toutes les petites filles, tu devrais jouer à la poupée, coudre des petites robes pour tes poupées, jouer à la dînette…
LA FILLE : C’est nul, tout ça — je préfère les bulldozers.
LA MÈRE : Alors tu devrais être un garçon.
LA FILLE : Papa m’a dit ça une fois lui aussi. Et quand est-ce qu’il va rentrer à la maison ?
LA MÈRE : Dans une dizaine de jours seulement.
LA FILLE : Et pourquoi il n’est pas là si souvent ?
LA MÈRE : Je te l’ai dit — il doit travailler pour nous tous… il doit construire des routes… et quand il rentrera et qu’il saura que tu vas à la maternelle, et que tu aimes jouer avec les enfants là-bas, il sera très très content et fier de toi.
LA FILLE : Maman, je ne veux pas aller à l’école.
LA MÈRE : Ma chérie, tu es obligée, nous étions d’accord.
LA FILLE : Maman, je ne veux pas — là-bas il n’y a personne que j’aime.
LA MÈRE : Tu apprendras à aimer ceux qui sont là-bas. Sois patiente.
LA FILLE : Maman, je ne veux pas y aller, je ne veux pas.
LA MÈRE : Tu es obligée, ma chérie, tu as promis que si je t’emmenais aux glaces, tu irais à l’école et que tu ne ferais pas de bêtises.
LA FILLE : Maman, j’ai mal au ventre.
LA MÈRE : Allez, arrête d’imaginer des choses.
LA FILLE : Maman, j’ai peur.
LA MÈRE : Mais de quoi tu as peur, il n’y a que des dames gentilles là-bas et il y a plein d’enfants qui aiment jouer.
LA FILLE : Maman, je veux rester à la maison.
LA MÈRE : Nous ne pouvons pas aller à la maison, maman doit aller au magasin pendant que su seras à l’école et moi, je dois aller chez le médecin pour un certificat médical pour le travail.
LA FILLE : Maman, je ne veux pas — je reste ici.


(La fille recroqueville et reste bloquée. La mère la tire brusquement par le bras.)


LA MÈRE : Oh, tu vas y aller, crois-moi.
LA FILLE : Je ne veuuuux pas, nooooon ! ! !


(La fille pleure.)


LA MÈRE : Allez, arrête — tout le monde nous regarde.
LA FILLE  : Tu es méchante... je n’irai pas à l’école... là-bas aussi ils sont tous méchants. Bouuuh !
LA MÈRE : Assez ! J’ai dit : assez !


(Musique, changement de lumière.)



                                                                   PREMIER INTERMEZZO

LA MÈRE : L’empereur Néron, qui était aussi un grand gourmet, pour se rafraîchir pendant les ardeurs estivales a inventé quelque chose de sirupeux et de fruité. Il faisait venir des montagnes beaucoup de glace et la faisait mélanger avec des sirops de fruits, qu’il aimait par-dessus tout. Il obtenait de cette manière ce que nous appelons aujourd’hui un « sorbet ». Plus généralement, les Romains mélangeaient la neige à du miel et des fruits coupés en morceaux.
LA FILLE : Le roi de Chine Shang Tang a imaginé sa propre version de la glace en faisant préparer un mélange de glace et de lait. Le premier Européen à avoir eu l’honneur d’essayer cette crème glacée a été Marco Polo. Dans son récit de voyages Le Devisement du monde, il a décrit un dessert semblable à notre glace actuelle qu’on servait à la cour de Kubilaï Khan.



                                                                               SCÈNE 2

(La mère a maintenant 30 ans et la fille, 7. La mère la tient par la main — elles arrivent à la terrasse de la « pâtisserie » et s’approchent de la vitrine avec les glaces…)


LA MÈRE : Bonjour... Tu as vu combien il y a de parfums ici, il y en a quatre : fraise, vanille, chocolat, banane.
LA FILLE : Je veux fraise et banane.
LA MÈRE : Et moi, chocolat. Tu veux un cornet ou un petit pot, comme ça on mangera ici ?
LA FILLE : Je voudrais bien un petit pot.
LA MÈRE : S’il vous plaît, pour moi aussi dans un petit pot.

 

(La mère prend les « glaces » et « paye ».)


LA MÈRE : Merci… de rien… merci… Voilà, ma chérie, allons nous asseoir ici.


(La fille et la mère s’asseyent dans un autre coin de la « pâtisserie » et se mettent à manger.)


LA MÈRE : C’est super que tu entres aujourd’hui en CP, que tu ailles à l’école, que tu aies de nouvelles amies.
LA FILLE : Pero et Luka étaient à l’école maternelle avec moi.
LA MÈRE : Tant mieux... tu as toujours bien joué avec eux... Et les nouveaux — ils sont comment, les nouveaux ?
LA FILLE : Il y en a qui sont bizarres.
LA MÈRE : Qui est assis à côté de toi en classe ?
LA FILLE : Une fille blonde qui a un grand cartable.
LA MÈRE : Comment est-ce qu’elle s’appelle ?
LA FILLE : Elle s’appelle, elle s’appelle... je ne sais pas.
LA MÈRE : Comment ça, tu ne sais pas ?
LA FILLE : Je savais, mais j’ai oublié.
LA MÈRE : Demain, tu lui demanderas, tu retiendras, et tu me diras. Et la maîtresse — qu’est-ce qu’elle vous a dit ?
LA FILLE : Elle a dit qu’on devait tous être amis et qu’elle aussi serait notre amie et que tout irait bien et qu’on ferait des sorties… Elle nous posé des questions sur papa et maman et j’ai dit que tu travaillais beaucoup et que ton salaire vient d’augmenter et que ton métier maintenant c’est chef de bureau, et que mon papa est un ingénieur qui construit des routes et surveille… et que cela fait très longtemps qu’il n’est pas rentré à la maison, mais qu’il m’apportera des cadeaux quand il reviendra. Maman, j’ai hâte que papa revienne pour que je lui raconte comment c’était à l’école.
LA MÈRE : Papa ne reviendra pas.
LA FILLE : Comment ça ?
LA MÈRE : Il construit sa grande route...
LA FILLE : Et quand il aura fini, il va revenir à la maison ?
LA MÈRE : Non.
LA FILLE : Pourquoi ?
LA MÈRE : Parce qu’après, il va construire une plus grande route encore, et il sera encore en voyage et il ne viendra pas à la maison.
LA FILLE : Mais quand il aura fini cette plus grande route, il reviendra sûrement à la maison et il m’apportera des cadeaux.
LA MÈRE : Chérie... papa ne veut plus revenir à la maison.
LA FILLE : Comment ça, il ne veut plus ? Pourquoi ?
LA MÈRE : Là-bas, papa a... là-bas où il travaillait, il a rencontré une femme et maintenant il va vivre avec elle, et pas avec nous.
LA FILLE : Mais c’est mon papa, il doit vivre avec nous — il a dit qu’il nous aimait toi et moi, et quand un homme et une femme s’aiment, ils vivent ensemble et ils ont des enfants, lui aussi il doit vivre avec nous parce que c’est mon papa et que je l’aime beaucoup.
LA MÈRE : Cette dame veut qu’il vive seulement avec elle, et pas avec nous.
LA FILLE : Et pourquoi papa ne vivrait pas avec nous, et comme ça papa nous aurait toutes les trois et nous serions tous heureux ?
LA MÈRE : On ne peut pas comme ça — c’est interdit. Elle le veut pour elle toute seule — elle ne nous aime pas, nous deux, et elle veut papa pour elle toute seule.
LA FILLE : Elle est très méchante, alors.
LA MÈRE : Moi aussi, je le pense.
LA FILLE : Et c’est quoi, son métier, à cette dame ?
LA MÈRE : Son métier, c’est « pute ».


(Silence.)


LA FILLE : C’est quoi, « pute » ?
LA MÈRE : C’est une femme qui aime les hommes des autres femmes. Papa vit avec elle, maintenant.
LA FILLE : Et pourquoi il vit avec elle, et pas avec nous ?
LA MÈRE : Parce qu’il la préfère à nous.
LA FILLE : Ah, c’est pour cela que tous les gens aiment ces putes…
LA MÈRE : Oui, c’est pour ça.
LA FILLE : Et alors pourquoi tu ne deviens pas pute, comme ça papa t’aimera et il reviendra chez nous, et ta vie sera plus belle parce que tu ne devras pas travailler.
LA MÈRE : Il est trop tard pour que je change de métier… Je ne peux pas faire comme cette dame.
LA FILLE : Et pourquoi tu ne peux pas ?
LA MÈRE : C’est difficile à dire.
LA FILLE : Et pourquoi ?
LA MÈRE : Parce que cette dame a beaucoup de temps libre, elle ne fait rien alors elle est tout le temps en forme, bien sur elle, belle, joyeuse…
LA FILLE : Mais moi aussi, je te trouve belle. Et pourquoi toi aussi tu ne te reposerais pas et tu ne prendrais pas du bon temps… pourquoi tu travailles beaucoup ?
LA MÈRE : Parce que nous devons vivre de quelque chose. Cela fait déjà un an que papa dépense son argent avec cette sale pute, nous devons nous débrouiller toutes seules.
LA FILLE : Et quand est-ce que je vais voir papa, moi ?
LA MÈRE : Je ne sais pas, ma chérie, papa est parti avec cette femme dans un autre pays, maintenant il est loin de nous.
LA FILLE : Est-ce qu’on peut aller le voir ? Je voudrais le voir ?
LA MÈRE : Même ça c’est impossible, parce que je n’ai pas son adresse, et je ne veux plus jamais le revoir.
LA FILLE : Et pourquoi tu ne veux plus ?
LA MÈRE : Parce qu’il m’a fait mal. Il m’a fait très mal.
LA FILLE : Et tu souffres encore ?
LA MÈRE : Oui.
LA FILLE : Beaucoup ?
LA MÈRE : Beaucoup beaucoup.
LA FILLE : Où est-ce qu’il t’a fait mal ?
LA MÈRE : Ici.


(Elle montre son cœur.)


LA FILLE : Tu veux que je t’embrasse là pour que tu aies moins mal ?


(La mère éclate en sanglots. Elle prend sa fille dans les bras, et celle-ci à son tour.)


LA FILLE : Maman, la glace a sali ta robe.



SECOND INTERMEZZO

LA MÈRE : C’est aux Arabes que l’on doit d’avoir introduit la glace en Europe : quand ils régnaient en Sicile, ils ont appris aux Italiens la technique de congélation de la crème glacée.
LA FILLE : Après quoi, à compter de 1500, depuis qu’un cuisinier italien a fait le service aux noces de Catherine de Médicis et du roi de France Henri II, les glaces italiennes se sont répandues à travers le monde et de plus en plus de gens les ont appréciées.
LA MÈRE : Au riche festin donné par Charles Ier, roi d’Angleterre, au 17e s., parmi de nombreux mets choisis se trouvait un dessert jusque-là inconnu des Anglais.
LA FILLE : C’était le cuisinier français du roi qui avait préparé une crème glacée ressemblant à de la neige fraîche, onctueuse et sucrée.
LA MÈRE : Ce nouveau dessert a rencontré un énorme succès, mais le caractère jaloux de Charles l’a poussé à tenir secrète la recette de De Marco, le cuisinier…
LA FILLE : …mais par bonheur, la recette s’est bientôt répandue dans le menu peuple.


(Musique. Changement de lumières.)



                                                                               SCÈNE 3

(La mère, âgée de 36 ans, et sa fille de 13 ans, s’approchent de la devanture aux glaces.)


LA MÈRE : Dis-moi... laquelle tu veux ?
LA FILLE : J’sais pas — j’m’en fiche.
LA MÈRE : Il y a une demi-heure, tu m’as dit que tu voulais une glace.
LA FILLE : Ça, c’était il y a une demi-heure.
LA MÈRE : Tu veux un gâteau à la place ?
LA FILLE : J’les trouve encore plus bêtes que les glaces.
LA MÈRE : Un gâteau ne peut pas être bête.
LA FILLE : Comment ça ?
LA MÈRE : Ce ne sont pas des êtres doués de raison. Les gâteaux peuvent être sucrés, bons, mauvais, secs, frais, mais ils ne peuvent pas être bêtes. Il n’y a que les êtres humains qui peuvent être bêtes ou intelligents, pas les gâteaux.
LA FILLE : Qu’est-ce que tu m’ennuies à me faire la leçon.
LA MÈRE : Si tu ne veux ni gâteaux, ni glace, prends un thé.
LA FILLE : J’préfère un café.
LA MÈRE : Ce n’est pas une boisson pour les petites filles de treize ans.
LA FILLE : J’suis pas une petite fille, mais une jeune fille — j’ai mes règles depuis deux ans.
LA MÈRE : D’accord — tu pourrais parler un peu moins fort. Bon — tu veux un thé, ou une glace, ou des gâteaux ?
LA FILLE : J’voudrais un café.
LA MÈRE : Je ne peux pas t’offrir un café car c’est mauvais pour la santé.
LA FILLE : Renata boit le café avec sa mère, et elle a six mois de moins que moi.
LA MÈRE : Ce n’est pas très malin de leur part à toutes les deux.
LA FILLE : Tu insinues que sa mère est bête ? Elle a fait médecine et elle est prof à la fac, pas comme toi. Mais à tes yeux, tous les gens sont bêtes s’ils sont pas vieux jeu et bornés comme toi.
LA MÈRE : Je n’ai pas dit que sa mère était bête.
LA FILLE : Si, tu l’as dit. Si tu le pensais pas, t’aurais rien contre à ce que je boive un café maintenant avec toi, comme font Renata et sa mère.
LA MÈRE : Bon, allez, aujourd’hui c’est un jour spécial, aujourd’hui tu as treize ans, tu peux bien boire un café. Lequel tu veux ?
LA FILLE : Qu’est-ce que j’en sais... mais j’ai plus envie de café, je préfère une glace.
LA MÈRE : Encore mieux — laquelle ?
LA FILLE : Une boule à la framboise et une boule à la pistache.
LA MÈRE : Et pour moi, s’il vous plaît, une vanille et une chocolat.
LA FILLE : Ah, j’voudrais punch !
LA MÈRE : Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit.
LA FILLE : Je veux punch et framboise.
LA MÈRE : Dans ce cas, punch et...
LA FILLE : Framboise !
LA MÈRE : Punch et framboise dans un petit pot, et pour moi toujours vanille et chocolat… voilà…


(La mère « paye », après quoi elles prennent leurs glaces.)


LA MÈRE : Voilà... merci...


(La mère tend à sa fille le petit pot de glace.)


LA MÈRE : Tiens, fais attention à ne pas le faire tomber.
LA FILLE : Me prends pas la tête — j’suis pas une gamine, il va pas tomber.
LA MÈRE : On s’assied à l’intérieur ?
LA FILLE  : J’préfère ici — à la terrasse.
LA MÈRE : D’accord — on y va.


(Elles mangent en silence.)


LA MÈRE : Je voulais te parler un peu sérieusement.
LA FILLE : Enfin tu admets que jusqu’ici tu parlais pas sérieusement.
LA MÈRE : Tu veux dire quoi, par là ?
LA FILLE : Si tu dis que maintenant, on va parler sérieusement, ça veut dire que jusqu’ici c’était pas le cas. Tu captes ?
LA MÈRE : Ah oui... allez, je capte... Écoute, je voulais te parler de Zoran.
LA FILLE : Quoi — il t’a larguée ?
LA MÈRE : Non.
LA FILLE : C’est toi qui veux le larguer ?
LA MÈRE : Non — pas question.
LA FILLE : Tu devrais, pourtant ! Ce mec me tape sur les nerfs.
LA MÈRE : Pourquoi il te tape sur les nerfs ?
LA FILLE : Qu’est-ce que j’en sais — il se balade dans notre appartement comme si c’était le sien. Il se prend pour Monsieur Je-sais-tout. C’est pas parce qu’il te baise qu’il a le droit de m’emmerder à me dire ce que je dois faire.
LA MÈRE : Il veut ton bien — il veut notre bien à toutes les deux, et tout ce qu’il dit, il le dit avec de bonnes intentions.
LA FILLE : Mais oui — c’est ça. Elle était où, la bonne intention, en me punissant de sortie avec mes copines cette semaine ?
LA MÈRE : Tu es rentrée à deux heures du matin de l’anniversaire de Marie, alors qu’on avait convenu que tu rentrerais à onze heures. Quand tu abuses comme ça, c’est normal qu’il y ait une punition — normal. Moi, je voulais te priver de sortie pour un mois, mais Zoran a proposé que ce soit seulement une semaine. C’est à lui que tu dois d’avoir une punition plus courte, tu peux le remercier.
LA FILLE : Tous les deux, vous êtes toujours à comploter contre moi.
LA MÈRE : Il le fait avec de bonnes intentions, parce qu’il veut ton bien.
LA FILLE : C’est pas mon père — qu’est-ce qu’il vient faire dans ma vie ! Il a qu’à aller faire chier la fille qu’il a eue de son premier mariage. Seulement, la petite est majeure depuis cet été et le calcule plus, alors maintenant il fout la merde dans notre appart.
LA MÈRE : Arrête, s’il te plaît, fais attention à la façon dont tu parles. Tu n’as pas besoin de dire des gros mots à chaque phrase.
LA FILLE : Et pourquoi pas ?! Si ma vie est merdique, je peux bien parler avec de la merde.
LA MÈRE : Allez, mange ta glace… Elle te plaît ?
LA FILLE  : J’en ai mangé des meilleures.
LA MÈRE : J’ai vu dans le journal que cette pâtisserie était dans la liste des cinq meilleures de Zagreb.
LA FILLE : J’imagine même pas à quoi ressemblent celles qui sont dans la liste des cinq moins bonnes.


(Elles mangent en silence.)


LA FILLE : Tu voulais parler de quoi ? Qu’est-ce que tu as ? Tu n’es pas malade ?
LA MÈRE : Mais non, n’aie pas peur.
LA FILLE : T’es pas enceinte ? Il t’aurait pas gonflée ?
LA MÈRE : Arrête — comment peux-tu penser à des choses pareilles ?!
LA FILLE : Quand on baise, on peut tomber enceinte.
LA MÈRE : N’aie pas peur — je ne suis pas enceinte.
LA FILLE : C’est quoi ton problème, alors ?
LA MÈRE : Tu vois... Zoran et moi... Zoran est un homme sur lequel je peux m’appuyer en tout... Tu sais que je tiens à lui, et que lui aussi tient à nous.
LA FILLE : Tu l’as déjà dit. Moi, je crois pas qu’il tienne à moi — je pense que je l’énerve.
LA MÈRE : C’est juste une impression — il a de toi une bonne opinion, il pense que tu seras plus tard une bonne personne…
LA FILLE : Il dit ça à cause de toi. Il tient à toi et donc il doit me supporter.
LA MÈRE : Mais non, il pense vraiment du bien de toi… même si, comme moi, il est conscient que tu passes par un moment difficile à cause de la puberté, de l’école et tout ça…
LA FILLE  : Qu’est-ce que tu veux me dire ?
LA MÈRE : Zoran m’a demandée en mariage.


(Silence.)


LA FILLE : Qu’est-ce que tu as dit ?
LA MÈRE : Il m’a demandée en mariage.
LA FILLE : Quel idiot !
LA MÈRE : Pourquoi ?
LA FILLE : Un crétin fini.
LA MÈRE : Il m’aime.
LA FILLE : C’est bien pour ça que c’est un crétin. Il veut se marier avec une femme qui est plus souvent au travail qu’à la maison, avec une femme dont la fille l’énerve… Tu vas pas accepter, quand même ?!
LA MÈRE : Je voulais d’abord en parler avec toi… C’est normal de vouloir se mettre avec quelqu’un… Cela fait plus de six ans que ton père m’a laissée. Tu sais bien comment je me sentais — je pensais que je ne me marierais plus jamais, pas seulement me marier, je pensais que je ne pourrais plus jamais tomber amoureuse. Tous les hommes m’énervaient, mais vraiment tous. Et puis — quand Zoran est arrivé — lui aussi sa femme l’avait quitté, comme moi ton père, lui aussi il était très blessé, il ne faisait plus confiance aux femmes. Au début, c’était l’amitié de deux personnes blessées, qui…
LA FILLE : Quand deux loosers fricotent, ça finit jamais bien.
LA MÈRE : Qu’est-ce que tu veux dire ?
LA FILLE : Vous vous êtes rapprochés à cause de vos emmerdes — mais vous vous aimez pas !
LA MÈRE : Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
LA FILLE : Il nous ennuie, toi comme moi, mais t’as pas les couilles de recommencer avec un vrai mec, t’as peur de te prendre un zeff.
LA MÈRE : Quoi, un zeff ?
LA FILLE : Un zeff du grand large. Depuis que papa t’a larguée, t’as plus confiance en toi alors tu t’accroches à ce boa, à ce raseur. C’est pas lui qu’il te faut.
LA MÈRE : Ne parle pas ainsi — lui et moi, on a quand même construit des choses depuis deux ans.
LA FILLE : Tu vas tout de même pas te marier avec lui ?
LA MÈRE : C’est de ça que je voulais parler avec toi. Je ne voulais pas donner ma réponse sans ton accord. Je ne suis pas seule, tu es là, pour moi tu comptes plus que tout le reste, alors je lui ai dit que je répondrai à sa question seulement après t’en avoir parlé.
LA FILLE : Et donc — là il est en train de se promener au parc Maksimir et il attend ce que je vais te dire ?
LA MÈRE : Il n’est pas allé à Maksimir, il se promène sur les berges de la Save.
LA FILLE : Sur les berges de la Save ? Il se promène ?
LA MÈRE : Oui, sur les berges de la Save.
LA FILLE : Vous êtes complètement frapadingues tous les deux. Des crétins au carré.
LA MÈRE : Qu’est-ce qui te fait dire cela ?
LA FILLE : Mais c’est avec toi qu’il veut se marier, pas avec moi. C’est toi qui dois dire « oui » ou « non » — pourquoi vous me mettez ça sur le dos.
LA MÈRE : Mais tous les deux, nous tenons à ce que tu donnes ton avis.
LA FILLE : Mais arrêtez de faire chier tous les deux. Vous vous en battez les choses de mon avis, de mes sentiments. Comme je m’en bats les choses de vous deux.
LA MÈRE : Attends — ne sois pas grossière !
LA FILLE : J'suis pas grossière — j’ai dit « les choses », j’ai pas dit les c…
LA MÈRE : Ça suffit !
LA FILLE : Sérieusement, j’en ai rien à foutre.
LA MÈRE : Tu veux dire que tu n’as rien contre le fait que je me marie avec Zoran ?
LA FILLE : J’en ai rien à foutre.


(Silence.)


LA MÈRE : Merci… J’avais peur que tu sois contre.



                                                                        TROISIÈME INTERMEZZO

LA MÈRE : Les glaces sont arrivées assez tard en Amérique ; des personnalités bien connues comme George Washington, Thomas Jefferson ou Dolly Madison, l’épouse du président Madison, en offraient à leur table.
LA FILLE : En 1774, l’hôtelier londonien Philip Lenzi annonçait dans les journaux de New York qu’il vendait entre autres desserts de l’ice cream.
LA MÈRE : Nancy Johnson a inventé en 1846 une machine à fabriquer des glaces — identique à celles qu’aujourd’hui encore on voit dans les petites pâtisseries.
LA FILLE : La production en masse de glace a commencé à Baltimore en 1851 ; Jacob Fussell est considéré comme « le roi de la glace américaine ».
LA MÈRE : Le congélateur à glace n’a été perfectionné qu’en 1926.


(Musique. Changement de lumières.)



                                                                               SCÈNE 4

(La mère a maintenant 44 ans, tandis que sa fille en a 21. Elles arrivent devant la pâtisserie.)


LA FILLE : Voilà notre pâtisserie. Je me souviens quand tu m’as amenée la première fois ici, quand j’étais petite — il n’y avait que deux parfums.
LA MÈRE : Chocolat ou vanille.
LA FILLE : Exact — chocolat ou vanille. À mes yeux c’était le paradis — le vrai. Je me souviens : je prenais vanille, et toi chocolat.
LA MÈRE : Non — c’est moi qui prenais vanille, et toi chocolat.
LA FILLE : Tu crois ?
LA MÈRE : J’en suis sûre — au début c’était comme ça. Quand tu étais petite, tu aimais le chocolat, et plus tard tu as goûté aux autres parfums.
LA FILLE : Peut-être — mais maintenant, je préfère la vanille à tout le reste… je croyais que c’était comme ça avant aussi…
LA MÈRE : C’est pour ça que tu m’as amenée ici ?
LA FILLE : Pour se souvenir — c’était vraiment bien quand nous venions toutes les deux ici — on bavardait en dégustant une glace.
LA MÈRE : Qu’est-ce que tu prends, aujourd’hui ?
LA FILLE : C’est moi qui t’invite, c’est moi qui offre.
LA MÈRE : C’est toi qui offres ?
LA FILLE : Oui.
LA MÈRE : Mais tu es étudiante.
LA FILLE : Une étudiante qui gagne bien sa vie et qui paye toute seule depuis six mois déjà sa sous-location.
LA MÈRE : Tu sais que cela ne me plaît pas.
LA FILLE : Qu’est-ce qui ne te plaît pas ?
LA MÈRE : Eh bien, que tu travailles plutôt que de terminer tes études et seulement après…
LA FILLE : Mais maman — si on étudie le journalisme, il vaut mieux se faire une expérience plutôt que d’avoir des notes excellentes pour la théorie. Tu n’es pas contente que je publie depuis un an des articles dans la presse à gros tirage, que mes honoraires soient plus élevés que ton salaire ? Tu n’es pas fière de moi ?
LA MÈRE : Mais si, je suis fière et heureuse — je montre tes articles à tous les voisins — je les assomme avec, j’ai juste peur que tu négliges la fac.
LA FILLE : Ne t’inquiète pas — ça viendra tout seul. Tôt ou tard, peu importe.
LA MÈRE : Je préférerais tôt.
LA FILLE : Ne t’inquiète pas. Tu prends quoi ?
LA MÈRE : Eh bien... noisette et fraise.
LA FILLE : Et pour moi, s’il vous plaît, deux boules de chocolat.


(La fille prend les glaces des mains de la vendeuse.)


LA FILLE    Merci… voilà.


(Elle tend la glace à la mère. Puis tend l’« argent » à la vendeuse.)


LA FILLE    Voilà — gardez la monnaie… merci… On va dehors ou dedans ?
LA MÈRE    Dehors. Il y a plus d’air.


(Elles s’asseyent et se mettent à manger.)


LA FILLE : Qu’est-ce qui s’est passé avec Zoran ?
LA MÈRE : Eh bien — il est allé chez ses parents dans le Zagorje pour les vendanges. Sur le dos il avait le truc pour les raisins… comment on dit, déjà ?...
LA FILLE : Une hotte. Une sorte de panier, en fait.
LA MÈRE : C’est ça. Et lui, il ne sait pas dire non. Il a travaillé toute la journée comme un paysan — quand il est revenu à la maison il s’est courbé pour prendre ses chaussons sous le lit et il a crié de douleur et il est resté prostré.
LA FILLE : Qu’est-ce qu’il avait ?
LA MÈRE : Il a forcé. Sciatique. Il n’a pas pu aller au travail. Il a gémi de douleur pendant trois jours, il ne pouvait pas se relever. Le Voltarène n’y a rien fait, alors je l’ai amené chez un chiropracteur. Il l’a « recentré » en dix minutes.
LA FILLE : Ça va mieux, maintenant ?
LA MÈRE : Oui — comme s’il n’avait rien eu.
LA FILLE : Bon — super. Dis-lui bonjour de ma part.
LA MÈRE : D’accord. Lui aussi te dit bonjour. J’ai oublié de te dire.


(Elles mangent leur glace.)


LA FILLE : Elle est bonne, cette glace.
LA MÈRE : Oui.
LA FILLE : Elle a un goût délicieux.
LA MÈRE : Oui, vraiment bonne.
LA FILLE : Les chaises et les tables sont les mêmes qu’avant… La façade est un peu… Il faudrait la rafraîchir.
LA MÈRE : Oui — il faudrait.


(Silence.)


LA FILLE : Écoute !
LA MÈRE : Dis-moi.
LA FILLE : Je me marie dans un mois !
LA MÈRE : Quoi ? Avec qui ? Mais tu n’as pas de petit ami ! Je pensais que tu étais mariée avec tes journaux. C’est qui ? Je le connais ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
LA FILLE : Tu en as entendu parler… par moi — j’en ai déjà parlé.
LA MÈRE : Tu parles de qui ? C’est qui ?
LA FILLE : Mon rédacteur en chef, Tibor.
LA MÈRE : Tibor ! Ton rédacteur en chef ?
LA FILLE : C’est formidable, non — c’est le rédacteur en chef le plus en vue de toute la presse nationale, et en plus comme journaliste il était très, très bon.
LA MÈRE : Mais il n’est pas déjà marié ?
LA FILLE : Non… Il ne l’est plus.
LA MÈRE : Ça veut dire quoi : il ne l’est plus ?
LA FILLE : Eh bien — il a divorcé. Il est seul… depuis pas mal de temps déjà.
LA MÈRE : Quand est-ce qu’il a divorcé ?
LA FILLE : Il y a bien… depuis plus d’une semaine déjà.
LA MÈRE : Une semaine.
LA FILLE : Peut-être neuf… dix jours.
LA MÈRE : Et il n’a pas d’enfants ?
LA FILLE : Si — deux. Un garçon et une fille.
LA MÈRE : Un garçon et une fille ?
LA FILLE : Oui — un garçon et une fille.
LA MÈRE : Ils ont quel âge ?
LA FILLE : Le petit a cinq ans, et la petite trois.
LA MÈRE : Cinq et trois ?
LA FILLE : Oui — cinq et trois.


(Silence.)


LA MÈRE : Prends ton temps — ne te presse pas.
LA FILLE : On s’aime tellement — je n’ai jamais aimé quelqu’un comme lui !
LA MÈRE : Je te crois, c’est ton premier vrai petit ami. Mais tu as seulement vingt et un ans, pourquoi tomber dans les bras d’un homme qui…
LA FILLE : S’il te plaît, ne dis rien contre lui — il est merveilleux, il est tellement doux, tellement intelligent… Je suis tellement bien avec lui, et lui aussi il m’adore.
LA MÈRE : Il a quel âge ?
LA FILLE : Trente ans. Il a neuf ans de plus que moi.
LA MÈRE : Et sa femme ?
LA FILLE : Quoi, elle ?
LA MÈRE : Comment ça se fait qu’elle ait accepté le divorce ?
LA FILLE : Cela faisait longtemps qu’entre eux cela n’allait plus.
LA MÈRE : Combien, longtemps ?
LA FILLE : Très longtemps.
LA MÈRE : Plus longtemps que votre liaison — ou bien votre amour et ses disputes avec sa femme coïncident dans le temps.
LA FILLE : Maman, il ne l’a pas quittée à cause de moi.
LA MÈRE : Ah bon ?
LA FILLE : Il voulait casser avec elle bien avant que nous tombions amoureux.
LA MÈRE : Et pourquoi il ne l’avait pas fait ?!
LA FILLE : À cause des enfants.
LA MÈRE : Et maintenant, les enfants ne le gênent plus.
LA FILLE : Maintenant, il a compris qu’il vaut mieux pour les enfants qu’ils ne soient plus ensemble plutôt que de se disputer tous les jours devant eux.
LA MÈRE : Et à cause de qui ils se disputaient ? À cause de qui ?
LA FILLE : Maman, s’il te plaît, arrête de me culpabiliser alors que je n’y suis pour rien. Ne gâche pas mon bonheur. Au lieu de me féliciter de mes fiançailles, de mon mariage prochain avec un journaliste brillant et un rédacteur en chef talentueux, tu me parles comme à une gamine.


(Silence.)


LA MÈRE : Vous ne pouvez pas vous marier en un mois.
LA FILLE : Pourquoi pas ?
LA MÈRE : Selon la loi, il faut au moins six mois entre le divorce et le nouveau mariage.
LA FILLE : Tu es sûre ? Mais on a déjà réservé...
LA MÈRE : J’en suis sûre de sûre.
LA FILLE : Je ne savais pas, et Tibor non plus.
LA MÈRE : Tu vois que mon droit sert à quelque chose.


(Silence.)


LA MÈRE : Vous aurez six mois pour bien réfléchir à tout cela… C’est une décision trop importante pour que vous la preniez comme ça — à la légère…
LA FILLE : Maman, nous avons décidé. On ne peut pas faire machine arrière.
LA MÈRE : Et pourquoi non ?
LA FILLE : Je suis enceinte.
LA MÈRE : De combien de mois ?
LA FILLE : Trois mois.


(Long silence.)


LA MÈRE : Je voudrais une autre boule.
LA FILLE : Je te l’amène. Tu veux quoi ?
LA MÈRE : Peu importe — choisis pour moi.


(La fille se lève de table et s’approche de la vitrine à glaces.)


LA FILLE : Une boule à la noisette, s’il vous plaît.


(La fille prend la glace et tend l’argent.)


LA FILLE : Merci… de rien.


(La fille arrive près de la mère et pose devant elle la « glace. »)


LA FILLE : Voilà — tiens.
LA MÈRE : Merci.


(La mère commence à manger, mais elle s’interrompt.)


LA MÈRE : Tu sais, il faut que je t’avoue quelque chose.
LA FILLE : Vas-y.
LA MÈRE : Je n’ai jamais aimé la glace.
LA FILLE : Mais pourquoi tu m’as amenée à la pâtisserie durant toute mon enfance, alors ?
LA MÈRE : Pour toi — je savais que tu aimais ça alors je te tenais compagnie.
LA FILLE : Pour moi ?
LA MÈRE : Pour toi.



                                                              QUATRIÈME INTERMEZZO

LA FILLE : La « Coffea », le café, est un fruit semblable à du bois de la famille des rubia („Rubiaceae“). Des nombreuses espèces existantes, la plus importante dans la production de la graine de café est la « Coffea arabica », avec différentes variétés, et la « „Coffea liberica ».
LA MÈRE : Le café est cultivé dans plusieurs pays d’Afrique, d’Amérique et d’Asie.
LA FILLE : Sa région d’origine est la province éthiopienne de Kaffa.
LA MÈRE : C’est un arbuste ou un arbre atteignant jusqu’à cinq mètres de hauteur, au feuillage persistant, aux feuilles épaisses et à la floraison en fleurs blanches à cinq pétales.
LA FILLE : Les fruits, des drupes d’abord vertes puis rouges et enfin violettes, contiennent deux grains.


(Changement de lumière. Musique.)



                                                                                SCÈNE 5

(La mère a 53 ans, la fille 30. Elles sont assises à la terrasse de la pâtisserie. Devant elles sont posées des tasses de café. La mère en sirote une gorgée.)


LA MÈRE : Il est vraiment bon, ce café.
LA FILLE : Le meilleur de Zagreb.
LA MÈRE : Ta grand-mère ne buvait que du café turc, très fort. Moi, je n’ai jamais aimé ça. Quand j’étais jeune, pendant un ou deux ans j’ai essayé, tous les matins après le petit-déjeuner, comme maman, de boire une tasse de café turc, mais ça ne m’a jamais plu. Ce n’est qu’en découvrant l’expresso que j’ai commencé à apprécier le café.
LA FILLE : Moi, je ne peux plus imaginer un jour sans café.
LA MÈRE : Moi non plus.


(Silence.)


LA MÈRE : Pourquoi tu voulais qu’on se voie ?
LA FILLE : Comme ça, juste pour discuter.
LA MÈRE : Seulement pour ça ?
LA FILLE : Oui.


(Silence.)


LA MÈRE : Comment vont les enfants ?
LA FILLE : Super — les deux vont bien.
LA MÈRE : Cela fait déjà trois semaines que je ne les ai pas vus. Ils vont oublier qu’ils ont une grand-mère. Demain, mon contrôle se termine, si tu veux ils n’ont qu’à venir pour le week-end chez nous, pour que vous passiez un week-end seuls, Tibor et toi.
LA FILLE : Ah, merci, vraiment. Ils seront contents. Tu sais qu’ils vous aiment, toi et Zoran.


(Silence.)


LA FILLE : Écoute… ils m’ont écrit… ses fils du Canada m’ont écrit....
LA MÈRE : Je ne savais pas que vous vous écriviez.
LA FILLE : En général, deux fois par an : pour Pâques et Noël.
LA MÈRE : Mais ce n’est ni Pâques, ni Noël.
LA FILLE : Je sais.


(Silence.)


LA MÈRE : Et alors, pourquoi ils t’ont écrit ?
LA FILLE : Ils m’ont envoyé un télégramme... Il est mort... hier.


(Silence.)


LA MÈRE : Alors, il est mort ?
LA FILLE : Oui. On pensait que ce serait une opération banale, mais il ne s’est pas réveillé de son anesthésie. Même les médecins ne se doutaient pas qu’il allait si mal.
LA MÈRE : Désolé, mais je n’arrive pas à avoir de peine.
LA FILLE : Le pire, c’est que moi non plus… honnêtement. Après sa disparition, je l’ai vu trois fois en tout et pour tout et ai lu une dizaine de ses lettres sans queue ni tête où il s’excusait avec maladresse… il ne faisait que s’excuser… même si je n’ai jamais exigé qu’il s’excuse.


(Silence.)


LA FILLE : Mes demi-frères... ils m’invitent à l’enterrement.
LA MÈRE : Et alors — qu’est-ce que tu leur as répondu ?
LA FILLE : Que j’allais voir... je voulais en parler avec toi. Tu as quelque chose contre à ce que j’aille à son enterrement.
LA MÈRE : Ça m’est égal... Et toi — tu as envie d’y aller ?
LA FILLE : Je ne sais pas... Au fond, je n’ai pas envie, mais j’ai peur… peur de me reprocher un jour à moi-même de ne pas y être allée si je n’y vais pas maintenant… C’est un véritable cauchemar… Je ne sais pas quoi faire.


(Silence.)


LA MÈRE : Qu’est-ce que Tibor t’a conseillé ?
LA FILLE : De ne pas gaspiller l’argent en billets d’avion et en hôtel.
LA MÈRE : C’est tout ?
LA FILLE : C’est tout. Pour lui, l’argent compte plus que tout. Payer la nourriture de ses deux enfants, payer des cadeaux pour sa maîtresse…
LA MÈRE : Comment tu sais qu’il a une maîtresse ?
LA FILLE : Je l’ai entendu...
LA MÈRE : Ne crois pas les commérages — les gens aiment médire.
LA FILLE : Je l’ai entendu un jour pendant qu’il lui téléphonait. Il ne savait pas que j’étais revenue — j’avais oublié des papiers, je suis rentrée dans l’appartement, dans le couloir — je l’ai entendu rire, lui dire des mots doux, lui rappeler leur merveilleux voyage aux Lacs de Plitivice…
LA MÈRE : Tu sais qui c’est ?
LA FILLE : Oui.
LA MÈRE : C’est qui ?
LA FILLE : La femme du rédacteur en chef.
LA MÈRE : La femme du rédacteur en chef ?
LA FILLE : Oui — tout juste.
LA MÈRE : C’est très compliqué... Et qu’est-ce que tu vas faire ?
LA FILLE : Rien — je vais faire comme si je ne savais rien.
LA MÈRE : Pourquoi ?
LA FILLE : C’est un séducteur — un séducteur typique. Il vaut mieux qu’il batifole avec elle plutôt qu’avec une autre. Elle est mariée, elle a un fils, Tibor a peur de son mari — il va faire attention. Tant qu’il sera avec elle, il ne nous quittera pas, ni moi, ni les enfants. Si je lui dis que je sais, il rompra avec elle, et il se remettra avec une autre. Il me quittera. Tôt ou tard, il s’en ira. Je veux que ce soit le plus tard possible.
LA MÈRE : Pourquoi ?
LA FILLE : Parce que je l’aime et parce que je ne veux pas que nos enfants grandissent sans leur père.
LA MÈRE : Mais, et toi, et tes sentiments...
LA FILLE : Mes sentiments, oublie… laisse ça de côté…


(Silence.)


LA FILLE : Si tu étais à ma place... je pense que tu aurais fait comme moi.
LA MÈRE : A vrai dire, je ne sais pas... Tu crois qu’il va changer, un jour ?
LA FILLE : Maman, voyons, nous ne sommes pas des enfants... Inutile de me plaindre. Cela fait longtemps que je ne me lamente plus sur moi-même. Et je ne sais pas ce que c’est que de se respecter soi-même, vraiment je ne sais pas et n’essaye pas de me l’apprendre, ça ne ferait qu’empirer les choses.


(Silence.)


LA FILLE : Je vois que tu as de la peine, tu te casses la tête pour trouver le mot juste — ne t’en fais pas. Je ne t’ai pas demandé de venir pour me donner conseil.
LA MÈRE : Tu voulais quand même boire un café avec moi et bavarder. Sauf si tu m’as dit de venir uniquement pour m’annoncer que ton père était mort.
LA FILLE : Pour ça, j’aurais pu te le dire en te téléphonant.
LA MÈRE : Oui, tu aurais pu.


(Long silence.)


LA FILLE : Je voulais te demander quelque chose, mais...
LA MÈRE : Dis-moi.
LA FILLE : C’est gênant, je ne sais pas si je peux vraiment...
LA MÈRE : Demande — si ta question ne me plaît pas, elle restera sans réponse. J’écoute.
LA FILLE : Après que papa t’a quittée, tu l’as aimé encore longtemps ?
LA MÈRE : Ça t’intéresse ?
LA FILLE : Oui — ce point précis. Je me suis demandé toute ma vie combien de temps tu l’avais aimé encore. Plus jeune, je voulais te demander, et plus tard aussi, mais je n’ai jamais osé.
LA MÈRE : Tu veux savoir ?
LA FILLE : Oui — si tu veux répondre. Tu l’as aimé combien de temps encore après qu’il t’a quittée ?


(Silence.)


LA MÈRE : Quand je l’ai su, la haine m’a submergée. Je l’ai haï de tout mon cœur. Et quand il est parti avec elle — après un certain temps la haine a disparu… et même, l’amour est revenu… je l’ai aimé à nouveau et je me suis haïe de l’aimer, et j’ai eu de la peine à cause de lui encore pendant environ trois ans — et alors, en un jour, l’indifférence s’est installée. J’ai même oublié la couleur de ses yeux.
LA FILLE : C’est vrai ?
LA MÈRE : Oui.


(Silence.)


LA FILLE : Je vais prendre un billet d’avion et aller à ses funérailles.
LA MÈRE : Fais ce qui te semble juste.


(Musique. Changement de lumière.)



                                                                       CINQUIÈME INTERMEZZO

LA MÈRE : Le café est une boisson qui se sert chaude, qu’on prépare avec des grains torréfiés et moulus.
LA FILLE : Elle est populaire dans de nombreux pays, y compris la Croatie.
LA MÈRE : En Croatie, plus de 50% des habitants boivent régulièrement du café.
LA FILLE : Le café a un effet puissant sur le cerveau.
LA MÈRE : Il accélère le métabolisme.
LA FILLE : Il soutient la force et le travail du cœur.
LA MÈRE : Il améliore la circulation sanguine dans le cœur.
LA FILLE : Il relève la tension artérielle.
LA MÈRE : Il augmente la quantité de sucre dans le sang et son utilisation…
LA FILLE : ... et il a des effets diurétiques.
LA MÈRE : C’est pourquoi allez-y mollo avec le café…
LA FILLE : … qu’il ne vous vide pas les intestins…
LA MÈRE : … ou même ne vous provoque…
LA MÈRE + LA FILLE : …une diarrhée !


(Changement de lumière. Musique.)



                                                                                    SCÈNE 6

(La mère et la fille sont au café. Elles sont attablées et boivent un café. La mère a 60 ans et la fille en a 37.)


LA FILLE : Tu dois aller à cette exposition. Ce qui est extraordinaire, dans la Sécession viennoise, c’est qu’elle se manifeste partout : en architecture, en sculpture et en peinture, dans l’artisanat.
LA MÈRE : Elle est ouverte jusqu’à quand ?
LA FILLE : Jusqu’à la fin de la semaine prochaine.
LA MÈRE : J’irai sûrement. Et toi, il faut que tu voies ce film espagnol. Il m’a vraiment fait rire.
LA FILLE : Tous leurs films sont un peu tordus.
LA MÈRE : Tu sais, quand elle prend sa douche et qu’elle agite les bras...
LA FILLE : Et le gars, à travers la fenêtre — tandis que les autres en bas...
LA MÈRE : Ou bien dans l’autre film, quand il le met dans la cave et qu’il lui enlève la peau petit à petit, jusqu’à ce qu’il devienne une fille.
LA FILLE : Et alors elle tombe amoureux de lui...
LA MÈRE : Ils sont complètement dingues, ces Espagnols.
LA FILLE : On ne peut jamais savoir avec eux... tous leurs réalisateurs sont barrés.
LA MÈRE : Oui, tous, depuis Buñuel déjà. Chez lui aussi les héros sont bizarres.


(Silence.)


LA MÈRE : Qu’est-ce que tu penserais de moi si je me faisais refaire.
LA FILLE : Refaire quoi ?
LA MÈRE : Globalement — une chirurgie globale, si j’en faisais une, qu’est-ce que tu penserais de moi ?
LA FILLE : Si tu as envie, vas-y. Qu’est-ce que tu en as à faire de ce que pensent les autres de ça.
LA MÈRE : Je n’ai pas envie d’y aller.
LA FILLE : Alors pourquoi tu me demandes ?
LA MÈRE : Zoran trouve que l’élasticité...
LA FILLE : De quoi — de tes seins ?!
LA MÈRE : Mais non ! De mes paupières.
LA FILLE : Ho, désolée !
LA MÈRE : Et il trouve que je devrais me faire opérer.
LA FILLE : Il t’a dit ça directement ou...
LA MÈRE : Non, pas directement.
LA FILLE : Comment, alors ?
LA MÈRE : Il a utilisé une métaphore et il m’a dit que je ressemblais à un pékinois plissé.
LA FILLE : Mais les pékinois ne sont pas du tout plissés… Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?
LA MÈRE : Rien — j’étais sous le choc. Je ne me suis même mise en colère. Mais je ne lui ai pas montré, je suis allée dans la salle de bain devant le miroir — j’enlève mes lunettes, je regarde et je réalise tout d’un coup qu’il a raison sur toute la ligne.
LA FILLE : Arrête, tes paupières ne sont pas...
LA MÈRE : Inutile de me consoler — j’ai des yeux pour voir.
LA FILLE : Tu te ferais opérer vraiment ?
LA MÈRE : Oui... Mais j’ai peur. Un couteau est un couteau.
LA FILLE : Moi, je trouve que tu n’en as pas besoin. Seulement si tu tiens à Zoran. S’il le veut vraiment, si c’est important pour lui.
LA MÈRE : Je ne sais pas jusqu’où c’est important pour lui. Ni comment il me trouve en général. À chaque fois que j’ai fait un régime, il ne m’a jamais soutenue.
LA FILLE : Ah bon ?
LA MÈRE : Il dit qu’il s’en fiche que je sois grosse ou maigre, et qu’il n’y a aucun intérêt à ce que je fasse des régimes. Il dit : « À chaque fois que tu fais un régime, c’est moi qui maigris de quelques kilos ». Et moi ? Tout ce que je perds pendant mon régime — je le regagne en un mois. Maintenant, j’ai atteint un certain âge. J’ai soixante ans révolus, il suffit que je regarde la nourriture pour grossir. Je n’ai pas besoin de manger — il suffit de jeter un coup d’œil sur la bouffe.
LA FILLE : Arrête.
LA MÈRE : Tu verras — à un certain âge le métabolisme ralentit. On mange moins, et pourtant on grossit de plus en plus. C’est horrible !


(Silence.)


LA FILLE : Tu sais, maman — ma petite fait des bêtises.
LA MÈRE : Quelles bêtises ?
LA FILLE : Elle vient juste d’entrer en seconde, et elle a déjà eu trois notes en-dessous de 8. Elle fume, elle boit.
LA MÈRE : Comment tu sais ça ?
LA FILLE : Quand je m’approche d’elle, elle pue l’alcool et la cigarette. Si tu sentais son oreiller…
LA MÈRE : Elle n’a quand même pas commencé à fumer — elle a seulement quinze ans.
LA FILLE : Elle a pété un câble. Elle n’est même plus vierge.
LA MÈRE : Quoi ?!... Elle s’est confiée à toi ?
LA FILLE : Bien sûr que non ! Elle ne parle pas de ça avec moi.
LA MÈRE : Comment tu sais ça, alors ?
LA FILLE : Elle tient un journal.
LA MÈRE : Ne me dis tout de même pas que tu le lis ?
LA FILLE : Régulièrement. Comme toi, tu lisais le mien.
LA MÈRE : Moi ?! Je n’aurais jamais... D’où tu sors ça ?
LA FILLE : Allez — c’est normal.
LA MÈRE : Peut-être quelques fois seulement...
LA FILLE : Dans son journal, elle crache sur moi comme si j’étais la pire des mères. Elle n’épargne pas son père non plus.
LA MÈRE : Et qui est celui avec qui elle a… Elle ne l’a tout de même pas décrit ?
LA FILLE : Bien sûr que si — c’est comme si j’avais lu un roman porno. Ce gamin est en terminale, dans son école. Elle écrit qu’elle ne l’aime pas, mais qu’il l’attire énormément. Ils ont baisé il y a un mois dans les toilettes du lycée.
LA MÈRE : Elle n’a tout de même pas perdu sa virginité dans les toilettes du lycée.
LA FILLE : Hé si — et debout.
LA MÈRE : C’est pas vrai — mais qui l’a éduquée ?
LA FILLE : La rue — voilà qui. Et notre nouveau système scolaire. Elle écrit dans son journal qu’elle espérait que ce serait « quelque chose de plus haut », et qu’elle s’est sentie comme si elle avait été caressée avec du « papier de verre » sur la chose.
LA MÈRE : Comme si elle savait à quoi ressemble du papier de verre ?
LA FILLE : Visiblement, elle sait — grâce au cours d’arts plastiques. Ils ont ça maintenant à l’école — nous, on appelait ça « arts ménagers ».
LA MÈRE : Eh bien, pourquoi tu ne lui parles pas de tout ça ? C’est maintenant qu’elle a le plus besoin de toi.
LA FILLE : Tu veux que je lui en parle — et qu’elle comprenne que j’ai lu son journal intime. !
LA MÈRE : Pas directement...
LA FILLE : Et comment, alors — avec des métaphores ?
LA MÈRE : Essaye en tournant autour de ses amies, de leur vie sentimentale.
LA FILLE : Elle est rusée, elle me comprendrait tout de suite. Dernièrement, la puberté la prend tellement fort que je l’énerve même quand je me tais, alors tu peux imaginer si je lui donne des conseils.
LA MÈRE : Qu’est-ce que tu vas faire, alors ?
LA FILLE : Je n’ose même pas essayer... Mais toi — elle t’aime. Elle n’écrit que de belles choses sur toi. Quand je lis les passages sur toi, je regrette de ne pas être sa grand-mère. Je me tue à lui plaire, je fais tout pour elle, mais elle te préfère mille fois plus.
LA MÈRE : Comment veux-tu que je lui parle de ces choses ?
LA FILLE : Ce mec, son petit copain, il est problématique — il fume, il boit, il conduit des voitures sans être assuré ni avoir son permis. Si moi, je lui dis quelque chose contre lui, elle en fera encore plus pour me narguer…
LA MÈRE : Bon, je peux essayer... je peux l’emmener voir ce film espagnol et ensuite parler un peu de tout cela avec elle.
LA FILLE : Mais tu as déjà vu le film ?!
LA MÈRE : Eh bien, je le regarderai encore une fois juste pour l’amener à ouvrir son cœur.
LA FILLE : Ah là là, quelle génération. Nous, au moins, on respectait les adultes. On avait du respect pour les professeurs, pour les parents, nous. Tu n’as pas eu autant de problèmes avec moi, juste un peu. Pas vrai ?
LA MÈRE : Bah… c’était une autre époque.
LA FILLE : Oui, autre chose.
LA MÈRE : Toi aussi, tu étais parfois un peu… comme ça…
LA FILLE : Mais sans aucun rapport avec elle et sa génération — sans aucun rapport.



                                                                      SIXIÈME INTERMEZZO

LA MÈRE : On a commencé à vendre des coupes comestibles pour boules de glaces en 1904, à l’Exposition universelle de Saint-Louis.
LA FILLE  : Selon certains, l’inventeur de la première machine à gaufres coniques — à cornets — est le glacier d’origine libanaise Abe Doumar.
LA MÈRE : Cependant, on considère en général que le premier brevet de la machine à cornets a été déposé par Italo Marchiony, un Italien de Wall Street.
LA FILLE : Cet ingénieux Italien a confectionné une coupe de gaufre comestible sous forme de cône.
LA MÈRE : Les clients ont été bien sûr enthousiasmés par cet emballage commode et savoureux.
LA FILLE : Ce vendeur de rue est devenu à une vitesse incroyable très populaire. Il a développé son commerce sur 45 stands de vente.



                                                                                  SCÈNE 7

(La fille a 50 ans, la mère en a 73. La mère s’appuie légèrement sur une canne. On a le sentiment qu’elle pourrait marcher sans elle, mais elle lui donne de l’assurance. Elles s’approchent toutes deux de la vitrine à glaces.)


LA FILLE : Regarde combien il y a de parfums. Ça sera difficile de se décider. Lequel tu veux ?
LA MÈRE : Ça m’est égal.
LA FILLE : Dis simplement lequel tu veux. On a le droit de se faire plaisir.
LA MÈRE : Choisis pour moi.
LA FILLE : Tu veux qu’on essaye le nouveau parfum au café avec des pépites de chocolat par-dessus ?
LA MÈRE : Oui, d’accord, ce parfum au café. Comme ça je n’aurai pas à prendre de café après.
LA FILLE : Mais on peut prendre un café plus tard.
LA MÈRE : Mais non, ce n’est pas la peine. Je sais que tes finances ne sont pas au beau fixe depuis que ton mari a été licencié. Il faut économiser au maximum.
LA FILLE (à la vendeuse) : S’il vous plaît, ce sera deux glaces à trois boules au café avec coulis de chocolat… gardez la monnaie.


(La fille « paye », prend les « glaces » et va avec sa mère jusqu’à une table.)


LA FILLE : Voilà, assieds-toi... tout doucement. Voilà.


(Elles commencent à manger.)


LA FILLE : Alors ?
LA MÈRE : Pas mal... C’est bon.


(Elles mangent en silence.)


LA FILLE : Tu te sentiras bien là-bas, tu verras. Un nouveau départ. Vous avez connu les mêmes séries télévisées, les mêmes émissions radio, les mêmes chanteurs… « San Remo »…
LA MÈRE : Oui, oui.
LA FILLE : Si ça ne te plaît pas, tu reviens dans ton appartement... Ton appartement t’attend… Mais tu dois réessayer… tu dois essayer d’avoir une vie sociale... Depuis la mort de Zoran, tu t’es renfermée, tu as arrêté de voir les autres… Tu as même arrêté la cuisine. Alors qu’avant, tu aimais cuisiner.
LA MÈRE : Ça n’a pas de sens de cuisiner pour soi-même.
LA FILLE : Justement, tu auras des repas tout préparés à la maison de retraite.
LA MÈRE : Je n’ai plus d’appétit... je ne pense plus à la nourriture tout simplement.
LA FILLE  : S’il te plaît, va tous les jours à la cantine, à chaque repas... Promets-moi que tu iras tous les jours à la cantine et que tu mangeras au moins deux bouchées... Tu dois me le promettre.


(Silence.)


LA FILLE : Alors... C’est promis ?
LA MÈRE : Promis.
LA FILLE : Et cette dame — ta colocataire — elle a l’air tellement heureuse. C’est bien que dans ta chambre tu aies une femme aussi ouverte et joyeuse. Elle te sortira sûrement de ta dépression.
LA MÈRE : Elle est un peu ennuyante.
LA FILLE : Mais non — elle est juste excitée d’avoir fait ta connaissance.
LA MÈRE : J’ai peur qu’elle soit un peu lourde.
LA FILLE : Laissez-vous le temps... Une semaine ou deux... Si ça ne te convient pas, tu demanderas à ce qu’on te mette avec quelqu’un d’autre.
LA MÈRE : Avec qui ?
LA FILLE : Avec quelqu’un qui te convienne.
LA MÈRE : Je ne connais personne.
LA FILLE : C’est normal que tu ne connaisses personne, puisque c’est ton premier jour... Tu dois être positive envers et contre tout et te battre contre la dépression.
LA MÈRE : Il faut que je prenne des médicaments ?


(La mère fouille de la main dans son sac pour chercher la boîte de médicaments, mais la fille prend la boîte et la met sur la table.)


LA FILLE : Ça ne sert à rien, ces médicaments... tes médicaments, pour toi, ce sont les gens. Tu n’aurais même pas dû commencer à prendre ces médicaments. Tu n’es pas la première dont le mari est mort — les autres, elles le pleurent et puis la vie reprend. C’est comme ça que ça se passe. Sinon, c’est super que ta maison de retraite soit juste en face de notre pâtisserie — tu imagines la coïncidence — maintenant ils ont vingt-quatre parfums de glace.
LA MÈRE : Tu sais que je fais du diabète.
LA FILLE : Moi aussi, mais je ne renonce pas au sucre pour autant. Il faut parfois se faire du bien et adoucir sa vie… Tu verras — ça te plaira, à la maison de retraite. Ça sera un nouveau départ pour toi. Nous viendrons te rendre visite, moi et les enfants… et Tibor.
LA MÈRE : Il n’est pas obligé.
LA FILLE : Maintenant, il a du temps libre — pourquoi il ne viendrait pas parfois, lui aussi.
LA MÈRE : Très bien — d’accord.
LA FILLE : Essaye deux ou trois mois, et si tu vois que c’est bon, tu peux vendre ton appartement, et avec cet argent on pourra acheter l’appartement à Šolta. On aura une maison de vacances, comme ça, pour nous et pour toi…, et si on n’y va pas l’été, on pourra la louer, tu pourras arrondir ta retraite.
LA MÈRE : Tu vendrais mon appartement ?
LA FILLE : Pas moi — mais toi, vas-y... Mais seulement si tu te plais vraiment à la maison de retraite. Si tu vois que cela te convient, alors c’est stupide de payer des loyers pour un appartement où personne ne vit. Pas vrai ?
LA MÈRE : Oui... c’est vrai.
LA FILLE : Mais ce n’est pas la peine de te sentir sous pression... En fait, j’ai fait jouer mes relations les plus puissantes pour que tu passes en haut de la file d’attente pour cette maison de retraite... mais si ça ne te plaît, ne te sens pas gênée pour le dire. C’est d’accord ?
LA MÈRE : D’accord.


(Silence.)


LA FILLE : L’appartement à Šolta — il est vraiment excellent. Je suis sûre qu’il te plairait. Il y a une pièce à vivre et deux petites chambres. Tu serais dans l’une et Tibor et moi dans l’autre.... C’est près de la mer. C’est dans un petit village.
LA MÈRE : Lequel ?
LA FILLE : Stomorska.
LA MÈRE : Quand j’étais étudiante, j’ai été à Rogač. À l’époque il n’y avait pas l’eau courante, et souvent pas d’électricité non plus.
LA FILLE : Eh bien, c’était une autre époque — maintenant il y a l’eau courante, l’électricité et tout ce dont tu as besoin.


(Silence.)


LA FILLE : Tu as terminé de manger ?
LA MÈRE : Ça ne me plaît plus.
LA FILLE : Dans ce cas, laisse... Tu veux qu’on parte ?
LA MÈRE  : Où ?
LA FILLE : Eh bien, à la maison de retraite.
LA MÈRE : Je préférerais rester encore un peu ici... avec toi.
LA FILLE : Bien... on a le temps... on peut parler de tout ce que tu veux.
LA MÈRE : On n’est pas obligées.
LA FILLE : Pourquoi on n’est pas obligées ?
LA MÈRE : On n’est pas obligées de tout le temps parler.
LA FILLE : Et qu’est-ce qu’on fait si on ne parle pas ?
LA MÈRE : On peut aussi se taire... ensemble.
LA FILLE : Ah oui — c’est vrai… Bien sûr, si nous voulons, nous pouvons aussi nous taire… tu as raison.


(Changement de lumières. Musique.)



                                                                      SEPTIÈME INTERMEZZO

LA MÈRE : La première glace à bâtonnet s’appelait Eskimo Bar et a été inventée par le propriétaire d’une glacerie de l’Iowa, Chris Nelson.
LA FILLE : L’invention a été soufflée à Nelson au printemps 1920 par un petit client indécis qui ne parvenait pas à trancher le choix cornélien entre glace et chocolat.
LA MÈRE : En unissant les deux, il est certain qu’il a simplifié la vie de beaucoup de futurs clients capricieux.
LA FILLE : La première glace à bâtonnet enrobée de chocolat a été créée en 1934.
LA MÈRE + LA FILLE : Et la suite — vous la connaissez.


(Changement de lumières. Musique.)



                                                                                  SCÈNE 8

(La mère a 83 ans et utilise un déambulateur. La fille en a 60 et, tout en s’appuyant sur une canne, regarde attentivement la lente démarche de sa mère. Elle l’aurait volontiers aidée, mais elle ne sait pas comment.)


LA FILLE : Tout doucement, maman, tout doucement. Tu sais, je vais bientôt me faire opérer de la hanche — je ne peux pas marcher très vite.
LA MÈRE : Doucement, doucement.
LA FILLE : On va s’offrir une bonne glace. Ça me fait plaisir que tu ailles bien, de te voir, d’être avec toi, de bavarder comme au bon vieux temps… Dis-moi ce que tu veux.
LA MÈRE : Deux boules au chocolat et deux à la vanille.
LA FILLE : Pour moi aussi — la même chose.


(La fille « paye », prend les « glaces » et elles vont s’asseoir à une table.)


LA FILLE : Ah, ça me fait vraiment plaisir d’être avec toi, de te voir, que tu ailles bien. Tu aurais dû me dire que tu passais à la télé. Les voisins ont accouru à la maison : « Allumez la télé — mamie est à la télé ! » On a allumé, et c’était bien toi à la télé. Quand les informations sont passées, les téléphones ont commencé à sonner, tous félicitaient, nous sommes très fiers de toi. Tibor te passe le bonjour. De tout cœur.
LA MÈRE : Cela fait trois ans que je ne l’ai pas vu.
LA FILLE : Tant que ça ?!
LA MÈRE : Oui, oui — et toi non plus, je ne t’ai pas vue depuis huit mois et quinze jours.
LA FILLE : Incroyable — cela ne fait pas autant !
LA MÈRE :  Si, si.
LA FILLE : Les enfants aussi ont appelé... tous les deux. Ils ont dit : « nous avons la meilleure des grand-mères ». Ils viendront te voir demain eux aussi.
LA MÈRE : La petite ne m’a pas rendu visite depuis un an et demie, et le petit depuis deux ans.
LA FILLE : Tu sais comme les jeunes sont occupés aujourd’hui. Tout s’est accéléré — ce n’est plus comme avant.
LA MÈRE : Je sais, je sais.


(Silence.)


LA FILLE : Je ne savais pas que tu jouais au loto. Tu nous as vraiment surpris.
LA MÈRE : Surpris ?
LA FILLE : Agréablement surpris. Maintenant, le plus important, c’est que tu ne prêtes d’argent à personne, que tu repousses loin de toi tous ceux qui maintenant se présenteront à toi comme des amis ou des cousins éloignés. Nous, ta famille, nous t’aiderons à te protéger. On est là — on est à ta disposition pour quoi que ce soit.
LA MÈRE : Vous êtes là ?
LA FILLE  : Oui.
LA MÈRE : Tu m’as dit que vous êtes où ?
LA FILLE : Là.
LA MÈRE : Cela fait huit mois, quinze jours et cinq heures que je ne t’ai pas vue.
LA FILLE : J’avais beaucoup trop de travail, je remplis des papiers pour la retraite, je n’ai vraiment pas réussi à prendre le temps — mais je pensais tout le temps à toi. Tu sais que je suis toujours là.
LA MÈRE : Je pensais que tu étais toujours en colère contre moi.
LA FILLE : Pourquoi est-ce que je serais en colère contre toi ?
LA MÈRE : Quand je t’ai dit que Jure était mon petit ami, tu as dit que je te mettais la honte devant les amis et la famille, qu’il n’était pas pour moi, et que tu ne me parlerais plus tant que cette bêtise ne s’arrêterait pas.
LA FILLE : Mais c’est bon — c’est ta vie — mais maman, il a dix ans de moins que toi, il a soixante-treize ans, et toi tu en a quatre-vingt-trois. Cela fait une grande différence
LA MÈRE : Ton mari a bien neuf ans de plus que toi.
LA FILLE : C’est différent quand c’est l’homme qui est plus âgé que la femme.
LA MÈRE : Pourquoi ce serait différent ?
LA FILLE : Parce que dans notre civilisation... bon, ce n’est pas important — l’essentiel, c’est que ça soit derrière toi et que vous ayez rompu.
LA MÈRE : Mais on n’a pas rompu.
LA FILLE : Mais tu me l’avais promis.
LA MÈRE : Nous nous aimons.
LA FILLE : Arrête, maman, tu ne vas quand même pas commencer à parler d’amour, à ton âge.
LA MÈRE : Lui aussi il m’aime. Il m’a demandée en mariage.
LA FILLE : Mais il veut juste t’utiliser parce que tu as gagné le Jackpot de neuf millions de couronnes (env. un million deux cent dix mille euros). C’est de lui que tu dois te méfier le plus !
LA MÈRE : Calme-toi un peu ! Ne crie pas — j’entends bien. Il m’a demandée en mariage, et j’ai accepté.
LA FILLE : Maman, c’est une blague !
LA MÈRE : Tu cries encore ! Je ne plaisante pas. Je suis sérieuse et heureuse.
LA FILLE : Tu dois refuser.
LA MÈRE : Mais je ne l’ai pas refusé.
LA FILLE : Il n’est pas question que vous vous mariiez. Qu’est-ce que vont dire tes petits-enfants, et nos amis ?
LA MÈRE : Je me suis mariée avec lui.
LA FILLE : Quoiii ?! Quand ?
LA MÈRE : Le mariage a eu lieu il y a deux mois.


(La fille se lève de table, va jusqu’au comptoir et revient un verre d’eau à la main. Elle s’assied à une chaise, boit l’eau et repose le verre sur la table.)


LA FILLE : Tu t’es mariée il y a deux mois, et je ne l’apprends que maintenant. Tu aurais pu au moins téléphoner !
LA MÈRE : Je voulais te le dire quand tu viendrais me rendre visite. Ce ne sont pas des choses qu’on dit au téléphone… mais toi, pas moyen que tu viennes.
LA FILLE : Et maintenant, tu as un mari.
LA MÈRE : Oui... nous vivons dans la même chambre.
LA FILLE : Dans la même chambre ?
LA MÈRE : Oui — la 405. Juste à côté de l’ascenseur. C’est un peu bruyant — mais on s’est habitués.


(Silence.)


LA FILLE : Comment tu as pu me faire ça. Si tu meurs demain — tout ce que tu possèdes irait à ton mari, et pas à moi qui me suis occupée de toi toute ma vie.
LA MÈRE : Cela fait sept ans que tu ne m’as pas invitée à l’appartement de Šolta.
LA FILLE : Comment ça, je ne t’ai pas invitée — tu peux venir quand tu veux.
LA MÈRE : Non, ma chérie, je ne viens pas tant que vous ne m’invitez pas… même si vous acheté ce logement avec l’argent de la vente de mon appartement… à l’époque, vous aviez dit que je passerais là-bas deux mois tous les étés.
LA FILLE : Je sais que le soleil te nuit, je ne voulais pas que quelque chose t’arrive… un coup de soleil ou autre chose… Tu pouvais venir quand tu voulais.
LA MÈRE : L’été dernier, j’ai appelé un jour — ce sont des Hongrois qui ont répondu, je n’ai rien compris.
LA FILLE : Bon, si tu veux, tu peux venir maintenant avec moi à Šolta. Nous avions programmé ça pour la semaine prochaine, mais quand nous t’avons vue à la télé, on a renoncé pour être à ta disposition.
LA MÈRE : À ma disposition pour quoi faire ?
LA FILLE : Pour tout ce que ça engendre de tracas — il faut savoir quoi faire avec cet argent, il faut le mettre sur deux ou trois comptes bancaires — si jamais une banque fait faillite…
LA MÈRE : Tu n’as pas besoin de t’inquiéter — Jure a travaillé toute sa vie dans la banque. Jusqu’à la retraite. C’est lui qui s’en occupe.
LA FILLE : Il s’occupe de ton argent ?!
LA MÈRE : Il s’y connaît — les IBAN, les codes, les transferts. Les SPIN…
LA FILLE : On dit les PIN.
LA MÈRE : C’est ça, les PIN.
LA FILLE : Mais moi aussi, je m’y connais dans ce domaine. Tu aurais pu me demander à moi aussi de t’aider pour tout ça.
LA MÈRE : Mais tu n’as jamais le temps.
LA FILLE : Mais si, pour toi j’ai toujours le temps. Maintenant, je suis à la retraite et je ne ferai plus que m’occuper de toi. Mais avec tu dois faire attention à cet homme, qu’il ne te trompe pas.
LA MÈRE : C’est lui qui m’a dit d’acheter un billet de loto.
LA FILLE : Lui ?
LA MÈRE : Oui. II a dit : « Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de notre amour, aujourd’hui c’est notre jour de chance, allez, chérie, achète un billet ». S’il n’avait pas été là, je n’en aurai pas acheté. Je ne joue jamais. C’est à lui que je dois cet argent.
LA FILLE : C’est ça — c’est à lui ! — Mais c’est toi qui as entouré les numéros, c’est toi qui as joué la combinaison gagnante.
LA MÈRE : Ça ne s’est pas vraiment passé comme ça.
LA FILLE : Ah bon ?
LA MÈRE : Je lui ai demandé quels numéros entourer — il a dit : « Entoure les chiffres de mon numéro de téléphone et ceux de notre chambre… » Je lui ai obéi et c’est comme ça que j’ai gagné le Jackpot.
LA FILLE : Ne le dis à personne.
LA MÈRE : Pourquoi ?
LA FILLE : Il va dire qu’il a le droit à cet argent.
LA MÈRE : Mais non — on s’est mis d’accord pour acheter un appartement à mon nom.
LA FILLE : Vous achetez un appartement ?!
LA MÈRE : Exact — nous partons d’ici.
LA FILLE : Mais il coûte combien, cet appartement ?
LA MÈRE : Deux millions de couronnes (env. deux cent soixante-dix mille euros).
LA FILLE : Deux millions ?!
LA MÈRE : Il est dans un beau quartier... Et on va mettre deux millions sur livret pour toucher des intérêts, pour nous permettre un petit café, une glace, un cinéma, des concerts, le théâtre.
LA FILLE : Deux millions pour l’appartement, deux millions sur un livret, et qu’est-ce que vous allez faire des cinq millions restants ?
LA MÈRE : Devine.
LA FILLE : Allez, dis-moi.
LA MÈRE : Moi, je voulais investir dans un « business »… Je voulais m’acheter une pâtisserie pour avoir des glaces tous les jours.
LA FILLE : Une pâtisserie. C’est vrai ?! Quel business ?! Pourquoi ?!
LA MÈRE : Mais je blague.
LA FILLE : Arrête, maman, je t’en prie, mon cœur a failli s’arrêter...
LA MÈRE : Ah, tu es vraiment naïve — voilà, j’ai fait pipi sur moi en riant… comment tu as pu croire que j’allais investir dans un « business »… ah là là, tu es vraiment marrante…
LA FILLE : Ce n’est pas du tout marrant… Non mais vraiment, qu’est-ce que tu vas faire avec cet argent ?
LA MÈRE : Jure a dit : « Je n’ai pas d’enfants, mais si j’en avais, je penserais avant tout à eux ».
LA FILLE : C’est bien dit. Tu vois que c’est un homme gentil et intelligent… qu’il réfléchit de façon équilibrée.
LA MÈRE : Alors nous avons décidé de garder pour nous moins de la moitié, pour l’appartement et les placements en banque — et nous vous donnerons cinq millions pour toi et ta famille, pour que vous aussi vous soyez plus au large.
LA FILLE : Maman, tu es la meilleure maman du monde, la meilleure.
LA MÈRE : Mais je pose une condition.
LA FILLE : Quelle condition ?
LA MÈRE : Tu sais que je suis diabétique. Très diabétique.
LA FILLE : Oui, je sais.
LA MÈRE : Mais quand j’entre dans une pâtisserie, je ne résiste pas à manger une glace — cinq boules… ou une assiette de gâteaux.
LA FILLE  : Oui, et alors ?
LA MÈRE : Ma condition est que tu ne m’amènes plus jamais, au grand jamais, dans une pâtisserie. Jamais.
LA FILLE : Si c’est ta seule condition — d’accord. Alors, c’est notre dernière glace ?
LA MÈRE : La dernière… Mais j’en veux bien encore une à l’ananas pour la fin — avant de se séparer.
LA FILLE : Alors pour moi aussi — je n’en ai jamais mangé à l’ananas.

 

 



                                                                                       F I N

 

 

 

                        Traduit par un groupe d'étudiants de la Sorbonne, sous la direction de Philippe Gelez


 

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