La bière (presqu'une comédie)

04/09/2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Personnages :
LE PÈRE : âgé de 23 à 83 ans
LE FILS : âgé de 8 à 60 ans

 

 

 

SCÈNE 1 (« LE BÉBÉ », 1954)

(Devant nous se trouve un terrain de tennis et un banc. Près du terrain, le père promène en landau son bébé. Il s’arrête près du banc. Il tire du petit sac posé sur le landau une bouteille de bière. Il s’assied, l’ouvre avec un décapsuleur et juste au moment où il va avaler une gorgée de bière le bébé se met à pleurer. Le père pose la bière sur le banc, se lève, s’approche et berce doucement le landau. Le bébé s’arrête. Le père repart jusqu’au banc et s’assied. Il soupire avec contentement, reprend la bière et alors qu’il est près de boire, le bébé se remet à pleurer. Le père pousse un profond soupir — repose la bière, se relève et imprime au landau un léger mouvement de va-et-vient.)


LE PÈRE : Nina – nana – nina – nana.


(Après un certain temps, l’enfant s’arrête, et le père retourne à pas lents au banc. Il fixe du regard la bouteille de bière devant lui. Quelques instants passent ainsi. Il fait un geste lent de la main vers la bouteille, mais à l’instant où il s’en empare, le bébé se remet à pleurer. Le père pousse à nouveau un profond soupir — repose la bouteille, va jusqu’au landau et se remet à bercer sur un rythme plus rapide.)
LE PÈRE : Gentil fiston… gentil fiston à papa… nina – nana… nina – nana… gentil fiston à papa… nina – nana…


(L’enfant s’arrête. Le père revient au banc en faisant encore plus attention que la fois précédente. Il se pose lentement en s’assurant de ne faire aucun bruit qui pourrait réveiller l’enfant. Il approche la main de la bière, la retire de peur que l’enfant ne reprenne ses pleurs. Après un certain temps, à nouveau, avec des gestes mesurés, il rapproche la main. À l’instant où il prend la bouteille, l’enfant se met à pleurer. Un rictus rageur traverse le visage du père. L’enfant pleure de plus en plus fort tandis que le père reste assis, la bière à la main, sans savoir quoi faire. En un éclair son visage s’illumine : Eurêka ! Il enfonce l’index droit dans la bouteille et le trempe dans la bière. Puis, la main et l’index tendus devant lui, il va jusqu’au landau et tend à l’enfant son doigt humecté de bière. On entend le bébé téter avec bonheur le doigt « biéreux » de son père. L’instant d’après, résonne la respiration régulière du bébé : il sombre dans le sommeil. Tout content, le père revient au banc, s’assied, prend la bouteille, se renverse et boit une longue gorgée, puis sourit avec bonheur.)


SCÈNE 2 (« COMMENT CONDUIRE UNE BROUETTE », 1962)

(Le fils a 8 ans, et le père en a 31. Le fils est assis à la table de la cuisine, qui sert aussi de séjour car l’appartement est modeste — il écrit quelque chose dans son cahier.)


LE FILS : Papa !
LE PÈRE : Dis-moi, mon chéri.
LE FILS : Je dois faire une rédaction sur « Ma maman ». Dans trois jours, c’est la Journée des femmes.
LE PÈRE : Je ne savais pas qu’on faisait des rédactions dès le CE2. Nous, on en faisait plus tard.
LE FILS : La maîtresse a dit que celui qui écrirait la meilleure rédaction aurait 20. Il la lira à la fête de l’école devant tout le monde. Et après, la rédaction sera accrochée aux panneaux d’affichage.
LE PÈRE : Est-ce que ta maîtresse, là, elle sait que tu n’as pas de maman ?
LE FILS : Je pense que oui.
LE PÈRE : Quelle idiote !
LE FILS : Qui ?
LE PÈRE : Ta maîtresse.
LE FILS : Pourquoi ?
LE PÈRE : Comment veux-tu écrire sur les mamans alors que la tienne n’est plus vivante ?
LE FILS : C’est ce que je lui ai demandé.
LE PÈRE : Et alors — qu’est-ce qu’elle a répondu ?
LE FILS : Elle m’a dit que tu devais me raconter tout sur elle. Et que moi, ensuite, je l’écrive.
LE PÈRE : Que je te raconte tout ?
LE FILS : C’est ça.
LE PÈRE : Quelle abrutie !
LE FILS : Pourquoi abrutie ?
LE PÈRE : Parce que… Ta maman était très belle, très aimable et gentille… Nous sommes tombés amoureux en deuxième année de fac — quand nous étions en troisième année, tu es né, et maman… maman, un jour après ta naissance, est partie chez les anges… au paradis… je t’ai déjà raconté. Alors, moi j’ai dû arrêter mes études, j’ai commencé à travailler et m’occuper de toi.
LE FILS : Comment étaient ses yeux ?
LE PÈRE : Noirs.
LE FILS : Et ses cheveux ?
LE PÈRE : Pareil, noirs.
LE FILS : Et elle riait beaucoup ?
LE PÈRE : Beaucoup… souvent… tous les deux, on riait beaucoup.
LE FILS : Elle était grande ou petite ?
LE PÈRE : Moyenne, juste comme il faut. Tous mes copains m’enviaient d’avoir une petite amie si belle, nous allions partout ensemble.
LE FILS : Et elle cuisinait bien ? Ou bien comme toi ?
LE PÈRE : Eh bien… en fait… on habitait en résidence universitaire, nous avions la cantine, alors nous n’étions pas obligés de cuisiner. À l’époque mes parents étaient en vie, alors ils nous envoyaient de la nourriture.
LE FILS  : Tante Ena cuisine vraiment bien. Je pourrais peut-être écrire sur Tante Ena ?
LE PÈRE : Qu’est-ce que tu veux dire, sur elle ?
LE FILS : Est-ce que je peux écrire comme si Tante Ena était ma maman ?
LE PÈRE : Je trouve que c’est bête — ce n’est pas ta maman, et le devoir, c’est d’écrire sur sa maman.
LE FILS : Mais je sais tout sur Tante Ena, ce serait plus facile pour moi d’écrire sur elle.
LE PÈRE : Oui, mais ce ne serait pas la vérité — Tante Ena n’est pas ta maman… c’est… mon amie.
LE FILS : Et si tu te mariais avec elle, je pourrais l’appeler « ma maman » à ce moment-là ?
LE PÈRE : Tu pourrais l’appeler comme ça, mais je n’ai pas l’intention de me marier, ce qui veut dire qu’elle ne peut pas devenir ta maman.
LE FILS : Papa, tu sais que Dado a eu un vélo ?
LE PÈRE : Quel Dado ?
LE FILS : Celui qui est à côté de moi en classe.
LE PÈRE : Tant mieux pour lui.
LE FILS : Moi, j’aimerais bien que tu m’achètes un vélo à moi aussi, Dado et moi on ferait du vélo dans le parc et la cour, comme ça.
LE PÈRE : Je ne peux pas t’acheter de vélo.
LE FILS : Pourquoi, tu ne peux pas ?
LE PÈRE : Ivo, nous n’avons pas d’argent. Papa n’a pas de travail stable… mais un jour, quand papa aura trouvé un vrai travail — papa t’achètera un vélo.
LE FILS : Et ça sera quand ?
LE PÈRE : Je ne sais pas.
LE FILS : Dans dix jours ?
LE PÈRE : Peut-être dans un an, ou deux, qui peut dire…
LE FILS : C’est trop long. — Peut-être que je serai grand quand ça arrivera.
LE PÈRE : Écoute — mon père, ton grand-père qui est mort, n’avait pas beaucoup d’argent lui non plus, et malgré tout nous étions heureux et contents. Alors quand je lui ai dit que je voulais un vélo, il m’a dit qu’il y avait un jeu bien plus amusant que de conduire un vélo, c’est de conduire la « brouette ». Mais pour conduire cette « brouette », il faut être deux et très bien s’entendre. Et je préférais ça au vrai vélo.
LE FILS : Et comment vous conduisiez cette « brouette » ?
LE PÈRE : Tu veux que je te montre ?
LE FILS : Oui.
LE PÈRE : Allonge-toi sur le ventre.


(Le fils s’allonge par terre.)


LE FILS : Comme ça ?
LE PÈRE : Oui.


(Le père attrape son fils par les jambes.)


LE PÈRE : Lève-toi sur les mains.


(Le fils se lève sur les mains.)


LE FILS : Comme ça ?
LE PÈRE : Oui. Et maintenant, marche sur les mains !


(Le fils se met à marcher sur les mains pendant que le père le tient par les jambes et dirige ses mouvements.)
 

LE PÈRE : À gauche, à gauche !
 

(Le fils tourne à gauche.)
 

LE PÈRE : À droite, à droite !
 

(Le fils tourne à droite.)
 

LE PÈRE : Tout droit, tout droit !
 

(Le fils va tout droit.)
 

LE PÈRE : Ça te plaît, ce jeu ?
 

(Le fils arrête de bouger.)
 

LE FILS : C’est super comme jeu, papa. Allez, encore.
 

(Le fils se soulève à nouveau sur les mains et ils jouent encore la brouette.)
 

LE PÈRE : Moi aussi, ça me plaît. Nous sommes la meilleure « brouette » de la ville.
 

LE FILS : On va plus vite ?
 

LE PÈRE : Doucement.
 

LE FILS : Papa !
 

LE PÈRE : Dis-moi, chéri.
 

(Ils ralentissent tous les deux.)
 

LE FILS : Et pourquoi tu ne te maries pas avec Tante Ena ?
 

LE PÈRE : Tu voudrais, toi ?
 

LE FILS : Oui.
 

LE PÈRE : Elle est encore jeune et elle aimerait avoir un enfant, et moi je t’ai déjà. Je n’ai pas besoin d’un deuxième enfant.
 

LE FILS : Et pourquoi tu n’aurais pas deux enfants ?
 

LE PÈRE : Parce que je gagne déjà à peine de quoi pour nous deux. Travailler au gymnase comme entraîneur pour les enfants ne rapporte pas beaucoup… Mais un jour, quand tu deviendras un footballeur célèbre, nous ne serons plus pauvres.
 

LE FILS : Et tu m’achèteras un vélo, alors ?
 

LE PÈRE : Tu n’aimes pas quand on fait la « brouette » ?
 

LE FILS : Si — mais j’ai très mal aux mains.
LE PÈRE : Alors, on fait une pause !


(Le père repose les jambes de son fils au sol.)


SCÈNE 3 (« DEVOIR MAISON — MA MAMAN », 1962)

(Le fils entre, un cahier à la main. Il s’arrête et s’incline, puis, comme s’il récitait une poésie, il se met à lire dans son cahier.)

 

LE FILS : « Ma maman ». Moi, je n’ai pas ma maman. Elle vit avec les anges depuis ma naissance. Mais je peux quand même écrire sur trois dames qui auraient pu devenir ma maman si seulement mon papa avait voulu se marier. D’abord il y a eu Tante Dragica, qui me faisait de gros et beaux cadeaux, mais qui ne souriait jamais. Elle faisait la grimace comme si elle avait avalé un cornichon. Ensuite est venue Tante Ružica, qui avait de gros seins et de grosses fesses. Cela plaisait bien à mon père, mais elle était veuve et elle parlait souvent de son mari défunt, et cela énervait mon père. Une fois il lui a dit : « Tu n’es pas obligée de le déterrer tous les jours — laisse-le reposer en paix à Mirogoj ». C’est ainsi que s’appelle le grand cimetière de notre ville. Et maintenant, c’est Tante Ena qui est à la mode chez nous, l’amie de papa. Elle cuisine très bien, et quand elle est à la maison, papa et moi on se régale. Seulement, elle se dispute tout le temps avec papa, alors j’ai très mal aux oreilles. Si papa pouvait rassembler ces trois femmes en une seule qui cuisine bien, fasse des cadeaux et ait des gros seins et des grosses fesses, eh bien cette dame serait ma maman. Seulement j’ai peur que mon papa ne se marierait pas avec elle non plus, et moi j’aimerais bien que mon père se marie un jour pour que j’aie ma maman, et pour que ça soit plus facile d’écrire les rédactions pour la Journée des femmes, et comme ça mon papa ne dirait plus que ma maîtresse c’est une idiote et une abrutie parce qu’elle m’a donné ce sujet de rédaction, alors que moi je sais que mon papa pense beaucoup de bien de ma maîtresse, parce qu’il a dit à son ami Dragec : « Je me la ferais bien si mon fils n’était pas dans sa classe ».
 

(Changement de lumière. Le père apparaît.)
 

LE PÈRE : Tu es vraiment un idiot — Comment est-ce que tu as pu écrire une rédaction pareille !?!?
LE FILS : Ce sont mes devoirs. Je me suis dit, si elle est bien, ils vont l’accrocher aux panneaux d’affichage.
LE PÈRE : C’est toi qui vas te faire accrocher à l’école, et pas ta rédaction. J’ai déjà obtenu à grand-peine du directeur qu’il ne te donne pas un blâme — la maîtresse ne voulait pas parler avec moi, elle n’a pas accepté mes excuses parce que tu as écrit que je me la ferais bien.
LE FILS : Mais papa, c’est ce que tu as dit — c’est la vérité.
LE PÈRE : Sombre idiot, n’écris plus la vérité dans tes devoirs ! Pourquoi tu t’es senti obligé d’écrire sur toutes ces femmes, tu veux qu’ils m’envoient les services sociaux à la maison — on dirait que n’importe quelle bonne femme se trimbale chez nous.
LE FILS : Papa, je n’ai écrit que sur les dames qui voulaient se marier avec toi, je n’ai rien dit sur les autres.
LE PÈRE : Quelles autres ?
LE FILS : Celles pour qui tu as dit à tonton Dragec qu’elles sont bonnes à sauter une seule fois.
LE PÈRE : Non, mais ça ne va pas — tu espionnes toutes mes conversations. À l’avenir, tu n’emmèneras pas une seule rédaction à l’école sans que je l’aie lue avant. C’est clair ?
LE FILS  : Oui, papa.


SCÈNE 4 (« L’ENTRAÎNEMENT », 1970)

(Le père a 39 ans, le fils 16. Ils sont sur un court de tennis et sont en train de s’échauffer. Le fils est torse nu et fait des pompes, et le père le coache.)

 

LE PÈRE : trente-six… trente-sept… trente-huit… trente-neuf… quarante ! Ça suffit ! C’est bon. On fait des tours en courant maintenant.
 

(Le fils commence à courir autour du terrain, ou plus précisément autour de son père.)
 

LE PÈRE : Plus vite — plus petits, les pas, plus petits.
LE FILS : Je ne peux pas plus.
LE PÈRE : Mais si, tu peux… Tu sais bien toi-même combien la condition physique est importante au tennis. Avec un bon physique, tu seras un gagnant. Les gars de ton club s’entraînent seulement trois fois par semaine, et toi, encore trois fois de plus avec moi. Dans un an, tu les dépasseras tous… Allez, ralentis.
LE FILS : Ça va être difficile pour moi de les dépasser. La plupart d’entre eux s’entraînent depuis qu’ils ont sept ans, et moi je n’ai commencé qu’il y a pas longtemps. J’ai déjà seize ans — c’est tard pour commencer dans n’importe quel sport.
LE PÈRE : Si tu y crois, tu y arriveras. Ah ! Si je t’avais mis au tennis plus tôt ! Mais heureusement, chez nous, il y a peu de concurrence dans le tennis. Si tu t’entraînes intensivement et assidûment, tu pourras même participer à des tournois internationaux. Et quand tu auras remporté un trophée international — tu t’extirperas de la masse grise des anonymes. Et nous deux, on est le ticket gagnant. Répète : tous les deux, on est quoi ?
LE FILS : Le ticket gagnant.
LE PÈRE : Encore une fois — on est quoi, tous les deux ?
LE FILS : Le ticket gagnant... Mais papa — c’est un sport individuel !?
LE PÈRE : L’entraîneur et le sportif doivent faire équipe sinon, pas de victoire. Assez couru ! Maintenant, les squats.

 

(Le fils s’arrête de courir et commence à faire des squats tandis que le père va chercher deux raquettes et vérifie les cordes.)


LE PÈRE : Assez de squats ! Écoute — quand tu sers, tu frappes la balle par le dessus, le plus au-dessus. Comme ça ! Tu fais toujours des fautes quand tu sers. Et ton revers n’est pas terrible… tu dois le faire à deux mains… J’aurais dû comprendre plus tôt que le foot ne t’allait pas et qu’il fallait te mettre au tennis, tu serais déjà dans l’équipe nationale. Tu aurais quelques coupes… tu aurais déjà gagné quelques tournois juniors… mais il n’est pas encore trop tard. Tu dois croire en toi tout comme je crois en toi, et le succès ne tardera pas. Allez, suffit pour aujourd’hui.


(Ils s’approchent tous les deux du banc où se trouvent leurs sacs et leurs affaires.)


LE FILS : J’ai hâte d’aller à l’école demain.
LE PÈRE : Pourquoi ?
LE FILS : Le nouveau numéro du journal de l’école sort demain, et un poème à moi y est publié.
LE PÈRE : Un poème à toi ?
LE FILS : Oui — un poème à moi. Un poème sur la mer.
LE PÈRE : Rien que ça, sur la mer ?

 

(Le père remet la raquette dans le sac, ce que fait aussi le fils.)


LE FILS : Sur la mer, oui. Tu verras demain — j’ai hâte de te le montrer. Ma prof pense que c’est le meilleur poème que j’aie écrit jusqu’ici.
LE PÈRE : J’ai l’impression que ta prof a quelques cases en moins…
LE FILS : Pourquoi ?
LE PÈRE : Elle s’habille bizarrement, elle parle de la littérature comme si c’était la chose la plus importante du monde.
LE FILS : Elle a raison.
LE PÈRE : Arrête — tu ne la crois quand même pas ?!... Passe encore que tu aimes beaucoup lire — c’est comme ça qu’on acquiert la science, passe aussi que tu écrives quelques poèmes — les filles aiment ça. Mais pour un homme, la vraie vie commence au moment où on renonce à la poésie. Tu comprends ?
LE FILS : Non.
LE PÈRE : Tu comprendras plus tard.


SCÈNE 5 (« L’ANNIVERSAIRE », 1973)

(Le père a 41 ans, le fils en a 18. Le père gonfle des ballons de couleurs variées, et quand il en a terminé un, il fait un nœud.)


LE FILS : Qu’est-ce que tu fais ?
LE PÈRE : Eh bien tu vois. — Je gonfle des ballons.
LE FILS : Pourquoi ?
LE PÈRE : Comme tu fêtes ton anniversaire à la maison, tu dois créer de l’ambiance pour que tes amis se sentent bien.
LE FILS : Si mes potes voyaient ça ils seraient morts de rire, et moi de honte. Personne ne gonfle de ballons pour ses dix-huit ans.
LE PÈRE : Ah bon, tant pis.


(Le père dégonfle les ballons.)


LE FILS : Écoute papa — ça va durer un peu longtemps, ce soir. Tu pourrais rester au cinéma jusqu’à deux heures ?
LE PÈRE : Deux heures du matin ? Aucun cinéma ne travaille aussi tard à Zagreb. À la rigueur, je pourrais jusqu’à minuit.
LE FILS : C’est pas assez.
LE PÈRE : Je ne peux pas aller chez Marie à la maison — ses parents vont se coucher vers minuit, et ils ne sont pas trop contents de me voir — je pense qu’ils m’en veulent parce que je n’ai toujours pas demandé leur fille en mariage.
LE FILS : Et si tu trouvais une copine avec appartement et sans parents ?
LE PÈRE : Arrête tes blagues... Les cafés ferment à onze heures — je peux regarder deux films, mais trois… Vous serez combien à ta fête ?
LE FILS : Dix.
LE PÈRE : Et quelle proportion ?
LE FILS : Quelle proportion ?!
LE PÈRE : Combien de garçons et combien de filles ?
LE FILS : Ah — ça !
LE PÈRE : Oui — ça.
LE FILS : Cinquante-cinquante.
LE PÈRE : Tu veux dire cinq filles et cinq garçons ?
LE FILS : C’est ça.
LE PÈRE : Ça veut dire que tout le monde est en couple ?
LE FILS : En quelque sorte.


(Silence.)


LE PÈRE : Ça veut dire que toi aussi, ce soir, toi aussi tu as une partenaire ?
LE FILS : Oui.

 

(Silence.)
 

LE PÈRE : … toi et moi on n’a jamais parlé de choses sérieuses… de ces choses… et on aurait dû, tu sais. La sagesse populaire dit bien : « mieux vaut prévenir que guérir ». Tu piges ?... Les filles se laissent facilement emporter — elles commencent à fantasmer sur le mariage et les enfants avant que les conditions préalables ne soient remplies… et en plus elles sont rusées.
LE FILS : Qu’est-ce que tu veux me dire ?
LE PÈRE : Tu vois — s’il arrive que — si les choses t’amènent à ça, il est essentiel que tu aies toujours avec toi ce que tu dois avoir avec toi.


(Le père sort de la poche intérieure de sa veste une boîte de préservatifs et la tend à son fils. Celui-ci la prend et l’examine.)


LE FILS : Qu’est-ce que tu veux que je fasse de ces gros LYNX — moi j’utilise les italiens, qui sont de meilleure qualité.
LE PÈRE : Tu UTILISES des italiens ?
LE FILS : Oui, les italiens — ils sont meilleurs — plus fins.
LE PÈRE : Et depuis combien de temps ?... Ça fait combien de temps que tu en utilises ?
LE FILS : Eh bien… un mois environ.
LE PÈRE : Et moi, j’apprends ça seulement maintenant ?! Et en plus de ça je te fais la leçon en retard. Tu aurais pu faire le fier devant ton père.
LE FILS : Ouais — voilà.
LE PÈRE : Elle est bien ?
LE FILS : Super.

 

(Silence.)
 

LE PÈRE : J’espère que ce n’est pas une fille de ta classe ? Tu sais que ce n’est pas l’idéal quand tu sors avec une fille de ta classe, quand tu casses — tout devient compliqué.
LE FILS : Elle est pas dans ma classe.
LE PÈRE : Elle est dans ton bahut ?
LE FILS : Elle va plus à l’école.
LE PÈRE : Hoho — tu sors avec une étudiante. En première année, donc ?
LE FILS : Non.
LE PÈRE : Ah bon ?
LE FILS : Elle est en quatrième année. Elle fait allemand et anglais.
LE PÈRE : Attends… elle a combien de plus que toi ?
LE FILS  : Cinq ans.
LE PÈRE : Cinq ans ?!
LE FILS : Oui.

 

(Silence.)
 

LE PÈRE : Où est-ce que vous vous êtes rencontrés ?
LE FILS : À la rédaction de la revue qui a publié ma nouvelle.
LE PÈRE : Alors, elle écrit, elle aussi ?
LE FILS : Non — elle traduit.

 

(Silence.)


LE PÈRE : Écoute — tu dois faire gaffe. Les filles à cet âge rêvent déjà de se marier…
LE FILS : Papa, s’il te plaît, je veux pas me marier.
LE PÈRE : Mais la différence d’âge est énorme…
LE FILS : Papa, on s’aime et la différence nous gêne pas.
LE PÈRE : Je crois bien que ça ne vous gêne pas maintenant — mais fais gaffe — elle a de l’expérience. Va savoir avec qui elle a été jusqu’à maintenant — tu dois te préserver pour que ça ne se termine pas mal.
LE FILS : Aie pas peur — je vais mettre deux préservatifs ce soir.
LE PÈRE : Arrête tes blagues.
LE FILS : Avant moi, elle n’a eu qu’un seul copain.
LE PÈRE : Donc tu es son deuxième ?
LE FILS : Oui — je suis le deuxième.
LE PÈRE : Qu’est-ce que tu peux être naïf ! C’est une vieille ruse féminine — faire croire à son mec qu’il est le deuxième.
LE FILS : Arrête, papa, elle ferait pas…
LE PÈRE : Tu n’y connais rien à rien.
LE FILS : Papa, tu m’énerves ! Je veux plus parler de ça avec toi !


SCÈNE 6 (« UNE CONVERSATION TÉLÉPHONIQUE EMBARRASSANTE », 1972)

(Le père est seul à la maison. Il arpente nerveusement la pièce. Il s’arrête soudain près du téléphone, s’assied sur la chaise, sort de sa poche un petit papier avec un numéro de téléphone, inspire profondément, tourne le cadran.)

 

LE PÈRE : Allô… c’est bien Dubravka ?... — enchanté — Je suis le père d’Ivo… Eh bien, nous ne nous connaissons pas encore, il ne m’en a pas donné l’occasion, voyez-vous je suis… non, rien n’est arrivé, je voulais seulement que nous parlions un peu de lui — je m’inquiète un peu — il est quand même très jeune, il néglige ses entraînements alors que le tournoi de nationale approche… Mais non, cela ne veut pas dire que nous parlons dans son dos — mais ainsi nous pouvons être tout à fait francs… Quoi, il n’aime pas le sport et je lui mets la pression ?! Je sais seulement qu’il aurait des résultats incomparablement meilleurs s’il s’entraînait davantage et s’amusait moins… Écoute, nous l’aimons tous les deux et ça me donne le droit de…


(Dans la pièce entre le fils. Le père ne le remarque pas.)


LE PÈRE : Il est très jeune, inexpérimenté, tu peux difficilement faire des projets d’avenir avec lui, je veux dire à cause de cette différence… Quoi, quelle différence ? — Eh bien, la différence d’âge… Pourquoi est-ce que ce serait une conversation déplacée — il va passer son bac dans un an, et toi ton Master 2, ça va être difficile de faire des projets communs… Pourquoi je serais un père possessif qui étouffe son fils — ne me dis pas qu’il t’a dit cela… Je voulais seulement parler avec toi pour ton bien et le sien… pourquoi tu lui parlerais de notre conversation, je voulais que cela reste entre nous… Attends, arrête !... Allô !... Allô !...


(Le père raccroche.)


LE PÈRE : Putain !


(À ce moment, le père se retourne et aperçoit le fils.)


LE PÈRE : Qu’est-ce que tu fais là ?
LE FILS : Ils ont fermé le magasin pour inventaire.
LE PÈRE : Quand est-ce que tu es entré… cela fait combien de temps que tu es là ?
LE FILS : Suffisamment longtemps. Je ne savais pas que tu avais son numéro.
LE PÈRE : Je devais lui dire le fond de ma pensée — pour ton bien.

 

(Silence.)


LE PÈRE : Tu m’en veux ?
LE FILS : Votre discussion… était inutile. Nous avons cassé hier.
LE PÈRE : C’est bien que tu l’aies quittée.
LE FILS : Ce n’est pas moi qui l’ai quittée, mais elle.
LE PÈRE : Elle ne m’a rien dit — elle m’a laissé parler.
LE FILS : Je ne te pardonnerai jamais ça.
LE PÈRE : Mais tu vois bien qu’elle aussi, elle a compris que tu étais trop jeune pour elle.
LE FILS : C’est ça — je viens tout juste d’apprendre qu’elle sort avec un mec qui a un an de moins que moi.
LE PÈRE : Un an de moins que toi ?
LE FILS : Oui.
LE PÈRE : Elle « chauffe » pour les plus jeunes qu’elle, donc.
LE FILS : Apparemment.
LE PÈRE : Alors j’avais bien vu en disant qu’elle n’était pas pour toi...
LE FILS : Peu importe, mais ne te mêle plus jamais de mon intimité, plus jamais !
LE PÈRE : D’accord. Pardonne-moi.


SCÈNE 7 (« MAUVAISE FAC ET CHANTAGE FÉMININ », 1973)

(Le père a 42 ans, le fils 19. Le fils est seul à la maison en train de lire un roman. Le père entre.)

 

LE PÈRE : Alors… Comment ça s’est passé, à la fac ?
LE FILS : Bien.
LE PÈRE : Qu’est-ce que vous avez eu aujourd’hui — histoire du sport ou pédagogie ?


(Le fils ne répond pas tout de suite, comme s’il était surpris par la question de son père.)


LE FILS : Histoire du sport.
LE PÈRE : Histoire du sport ?
LE FILS : Oui, histoire du sport.
LE PÈRE : Et — qu’est-ce que vous avez appris ?
LE FILS : C’était sur… c’était sur les Jeux olympiques grecs.
LE PÈRE : Parfait.
LE FILS : Oui — c’est très intéressant.
LE PÈRE : Arrête tes conneries !
LE FILS : Quoi ?! Pourquoi !?
LE PÈRE : Comment tu as pu me faire ça ?
LE FILS : De quoi ?
LE PÈRE : Je suis allé à la fac de sport — au bureau du professeur Heimer et je lui ai demandé comment tu allais, si tu avais de bonnes notes, ton comportement… J’ai failli tomber dans les pommes quand Heimer m’a dit que tu ne t’es pas présenté aux examens d’entrée, que tu n’as même pas rempli ton dossier. Tu n’es pas étudiant — j’avais l’air d’un con fini !


(Silence.)


LE FILS : Bon... tu sais... tu vois... euh… je voulais te le dire, mais je ne savais pas comment le faire sans te blesser. Je ne fais pas les études que tu veux, mais celles que j’aime moi.
LE PÈRE : Et c’est… ?
LE FILS : La fac de lettres.
LE PÈRE : Tu es fou — à quoi ça va te servir ?! Ce sont des études pour filles en pâmoison.
LE FILS : Désolé, mais c’est toute ma vie.
LE PÈRE : Tu me déçois vraiment. Cela fait un mois que je me vante devant mes amis que mon fils est en STAPS. Ivica m’a promis qu’il t’embaucherait au Club dès que tu aurais ta licence… Je pensais que c’était la meilleure solution pour toi. Qu’est-ce que tu peux faire avec tes études à part enseigner à l’école l’œuvre d’écrivains morts ?
LE FILS : Ce n’est pas si mal.
LE PÈRE : Tu n’es pas fait pour ça — tu es d’un tempérament trop dynamique pour ça, le métier de prof c’est typiquement féminin — « une poule sur un mur »… En plus — tu pourrais avoir des résultats au tennis sur le plan international — le petit Italien qui a gagné le tournoi à Prague a trente ans, et il a commencé l’entraînement assez tard.
LE FILS : Papa, c’est une exception… le tennis, c’est super comme hobby et passe-temps, mais on ne peut pas considérer cela comme la vocation de toute une vie. Comme un travail sérieux.
LE PÈRE : Et pourquoi pas. — Dans ce pays, beaucoup de gens ont assuré leur avenir grâce au sport, et pas beaucoup grâce à la littérature.


(Le père prend deux bouteilles de bière dans le frigo. Il les ouvre et en tend une au fils.)


LE PÈRE : Marie a appelé ?
LE FILS : Non.
LE PÈRE : Tant mieux.
LE FILS : Tu t’es décidé ?
LE PÈRE : Non. Ce n’est pas facile… Quand elle m’a dit qu’elle voulait parler sérieusement, je savais qu’il y aurait des problèmes à l’horizon. En plus — elle n’a pas voulu venir chez nous — mais elle a insisté pour que ce soit dans un café — en terrain neutre.
LE FILS : Bon, ce n’est pas facile quand même pour une femme de dire : « Je voudrais me marier avec toi » — c’est difficile à dire comme ça, directement.
LE PÈRE : Attends, elle n’a pas été aussi directe tout de suite… D’abord elle a commencé à parler sans en avoir l’air de la pluie et du beau temps, et de la bière que j’étais en train de boire — comme quoi c’est meilleur en pression qu’en bouteille, elle ne comprend pas pourquoi je la bois toujours en bouteille, et ensuite elle s’est mise tout d’un coup à dire qu’elle a trente-sept ans passés, que si elle veut devenir mère c’est maintenant ou jamais, que son horloge biologique tourne et qu’un jour, elle pourrait regretter d’avoir laissé passer l’occasion si elle n’a pas d’enfant maintenant… Bref — elle a dit qu’avec moi elle voulait soit une vraie relation et une famille, soit rien du tout, et ensuite elle a dit qu’elle ne voulait pas me mettre la pression et qu’elle me donnait dix jours où on ne se verrait pas, pour que je puisse réfléchir à tout cela tranquillement, et ensuite soit je la demande en mariage soit on se sépare en bons amis, sans rancune.
LE FILS : Je t’ai dit que c’est une demande en mariage — si tu refuses, tu la perds.
LE PÈRE : Je sais — alors que je venais justement de m’habituer à elle… Je n’aime pas être forcé et devoir me décider selon le principe « à prendre ou à laisser ». Je n’ai jamais aimé ça.


(Le téléphone sonne. Le père se lève de sa chaise, s’approche du guéridon où se trouve le téléphone, et après la troisième sonnerie il décroche.)


LE PÈRE : Allô — … Oh, Marie, c’est toi… Dis-moi… oui… oui… je pensais justement, je voulais justement t’appeler… tu ne peux pas me faire ça ! laisse-moi finir ma phrase… Mais aujourd’hui c’est le neuvième jour — pas le dixième… comment ça, une humiliation… ce n’était pas mon intention… Je suis désolé que tu aies pensé ça… bon, eh bien adieu.


(Le père raccroche.)


LE PÈRE : Merde !
LE FILS : Qu’est-ce qu’il y a ?
LE PÈRE : C’est fini ! — Elle a mal pris que je ne l’appelle pas une seule fois pendant neuf jours. — Alors que c’est elle qui avait proposé qu’on ne se voie pas tant que je ne me serais pas décidé, et elle dit que mon hésitation reflète bien mon caractère. Elle appelait de la gare — elle part à la mer avec des amies. Tu sais ce que ça veut dire ?
LE FILS : Quoi ?
LE PÈRE : Ça veut dire qu’elle va baiser avec le premier marin qu’elle croisera.
LE FILS : Alors, c’est fini ?
LE PÈRE : Fini.
LE FILS : Désolé.
LE PÈRE : Moi aussi… Elle aurait pu attendre jusqu’à demain… J’étais sur le point de prendre ma décision… je l’aurais probablement demandée en mariage demain… ou peut-être que non…
LE FILS : Oui ou non ?
LE PÈRE : Bah — j’en sais rien.


SCÈNE 8 (« LA FILLE DE SON AMI », 1974)

(Le père a 43 ans, le fils 20. Le père est sur le terrain de tennis quand le fils arrive.)


LE FILS : Salut !
LE PÈRE : Écoute-moi bien !
LE FILS  : Vas-y.
LE PÈRE : Dragec est un ami… C’est mon ami depuis la fac. Et sa fille — elle n’a que quinze ans. Une gamine… Il m’a appelé tout à l’heure.
LE FILS : Et alors ?
LE PÈRE : Il est hors de lui. Elle le leur avait caché, comme toi.
LE FILS : J’avais peur que tu sois contre.
LE PÈRE : J’ai des raisons — c’est encore une gamine.
LE FILS : Une gamine, c’est ça — elle fait du 95B. On dirait qu’elle a 20 ans.
LE PÈRE : Tu étais obligé de sortir avec elle ?
LE FILS : Mais on s’aime.
LE PÈRE : Tu vas gâcher mon amitié. S’il lui arrive quelque chose…
LE FILS : Mais qu’est-ce qui pourrait lui arriver. Je ne fais pas de moto sans casque.
LE PÈRE : Dragec va me haïr.
LE FILS : Arrête, papa — je ne peux pas prendre en compte ce genre de choses.
LE PÈRE : Tu devrais.
LE FILS : Si tu étais à ma place, tu aurais fait pareil.
LE PÈRE : Je ne crois pas — j’y aurais réfléchi à deux fois. Le mieux, ce serait que tu casses tout de suite — avant que ça devienne sérieux.
LE FILS : Pas question.
LE PÈRE : Tête de mule.
LE FILS : On pourrait en dire autant pour toi.
LE PÈRE : La meilleure solution, pour tous les deux, c’est que vous cassiez le plus vite possible.
LE FILS : Ça n’arrivera jamais. Jamais.


(Accord de musique. Changement de lumières suggérant qu’un certain temps s’écoule.)


SCÈNE 9 (« LA CHAUDE-PISSE », 1974)

(Sur le terrain de tennis, le fils joue au squash sans balle de telle manière que le public se trouve à la place du mur. Il tire de plus en plus fort, comme s’il était en colère. Il est essoufflé. Le père arrive.)

 

LE PÈRE : Salut !
LE FILS : Salut !
LE PÈRE : Dragec m’a appelé.
LE FILS : Ah ouais ?
LE PÈRE : Sa fille est en pleurs.
LE FILS : Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?
LE PÈRE : Pourquoi tu l’as quittée ?

 

(Le fils arrête de jouer.)


LE FILS : Papa, elle n’est pas faite pour moi. Elle a cinq ans de moins que moi — je n’ai rien à lui dire. C’est une morveuse, elle est chiante, creuse. Ça vaut mieux pour elle et pour moi que nous ayons cassé.
LE PÈRE : Tu l’as quittée après trois mois — juste quand Dragec et moi, on commençait à s’habituer. Elle est à deux doigts de se suicider. Dragec voudrait que tu l’appelles et que vous vous réconciliez. Et moi aussi, je voudrais.
LE FILS : Qu’est-ce qui vous prend, à tous les deux — vous êtes fous !? Qu’est-ce que vous avez à vous mêler de nos affaires ?
LE PÈRE : C’est la fille de mon meilleur ami. Je t’avais bien dit que ce n’était pas malin de sortir avec les filles de mes amis, et en plus avec une mineure encore pucelle.
LE FILS : Arrête, papa — laisse-moi tranquille !
LE PÈRE : Je travaille à la salle de gym de Dragec — je n’ai de salaire régulier que par lui.
LE FILS : Tu vas quand même pas me forcer à me réconcilier avec elle pour une histoire de fric ?
LE PÈRE : C’est pas à cause du fric — mais regarde comment tu as foutu le bordel dans ma vie — le boulot et les amis ?! Je t’avais dit qu’il ne faut jamais se mettre en couple avec des pucelles immatures. Et maintenant, tu t’es engagé, tu dois l’appeler bien gentiment et la réconforter en espérant qu’elle ne porte pas la main sur elle.
LE FILS : Elle n’est pas si immature et innocente qu’elle en a l’air — et il est hors de question que je l’appelle un jour ! Si tu savais ce qu’elle m’a fait, tu me dirais de lui botter les fesses.
LE PÈRE : C’est ça — de quoi tu parles ?! — Elle est douce, belle, gentille. Qu’est-ce qu’elle t’a fait ?
LE FILS : Je ne peux pas te dire.
LE PÈRE : Allez, vas-y, qu’est-ce qui se passe.
LE FILS : Je ne peux pas… ça me gêne.
LE PÈRE : Maintenant que tu as commencé, termine.
LE FILS : Seulement si tu me promets que tu ne le diras à personne.
LE PÈRE : Tu sais que je sais garder les secrets. Allez — crache le morceau !?
LE FILS : Tu sais… il y a une semaine… j’ai commencé à avoir des démangeaisons.
LE PÈRE : Qu’est-ce qui te démangeait ?
LE FILS : Eh bien — ma chose.
LE PÈRE : Quoi, ta chose ?
LE FILS : Ma chose — quand je vais aux toilettes.
LE PÈRE : Quel rapport avec les toilettes ?
LE FILS : En pissant… mes couilles ont gonflé… ça a commencé à me faire mal… je me suis levé et je suis allé aux toilettes — et tout d’un coup je vois du pus jaunâtre sortir.
LE PÈRE : Oh putain !? C’est vrai !?
LE FILS : Je suis allée voir le médecin de la fac — dès que je lui ai dit ce qui se passait, il a souri et il m’a demandé : « Quelle est cette dame qui t’a gratifié d’une gonorrhée ? » J’ai donné un échantillon à l’analyse et ça a confirmé que j’avais la chaude-pisse.
LE PÈRE : La chaude-pisse ! — Merde ! — Tu as attrapé ça avec qui ?
LE FILS : Comment ça, avec qui ? — Eh bien, de la douce et belle Lana.
LE PÈRE : Impossible !
LE FILS : Ces trois derniers mois, je n’ai été qu’avec elle… Il faut quelques jours pour l’incubation — ça veut dire qu’elle m’a contaminé la semaine dernière, et donc Lana, pendant qu’elle était avec moi, a baisé avec un mec qui avait la chaude-pisse, et elle me l’a gentiment refilé en éternel souvenir.
LE PÈRE : La salope ! Comment elle a pu te faire ça ?!
LE FILS : Facilement — apparemment.
LE PÈRE : Oh, je vais appeler son père tout de suite et lui dire comment est sa fille.
LE FILS : Tu es fou ?!
LE PÈRE : Bien sûr que non — si tu savais comment Dragec m’a bourré le crâne aujourd’hui en disant que tu étais un macho dégueulasse, et que sa Lana était une douce et sensible princesse !
LE FILS : Papa, tu travailles à sa salle de gym !
LE PÈRE : Qu’il aille se faire voir, lui, sa salle de gym et sa fille gonorrhéique qu’il n’a pas éduquée comme il fallait ! Je vais tout lui dire !
LE FILS : Papa, s’il te plaît, ne fais pas de scandale. Tout va bien, maintenant.
LE PÈRE : Rien ne va plus, au contraire.
LE FILS : On m’a fait des piqûres — dans une semaine à peu près, ça sera du passé. Et avec Lana, on a cassé avec cette histoire.


(Silence.)


LE PÈRE : Tu sais — ces nanas qui font les innocentes, ce sont les plus dangereuses.
LE FILS : Je sais… maintenant, je sais.


SCÈNE 10 (« JE ME MARIE », 1984)

(Le père a 53 ans, le fils 30. Ils sont au café assis à une table haute — deux bouteilles de bière devant eux.)


LE PÈRE : Je vais être franc — je suis bien content que tu m’aies appelé pour boire une bière. Depuis que tu t’es installé dans l’appart de ta copine, nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de parler. Comme si je n’avais plus de fils.
LE FILS : Arrête.
LE PÈRE : Cette petite Neda — comment elle te tient en laisse — tu as trente ans, et elle, elle en a tout juste vingt-quatre, mais elle ne te donne pas de mou. Depuis que vous êtes ensemble, tu ne m’as pas appelé une seule fois pour prendre une bière… On dirait qu’elle a quelque chose contre moi ?!
LE FILS : Mais arrête, papa — elle te respecte. Tout simplement — c’était la course. Neda préparait son mémoire de fin d’études, sa soutenance a lieu la semaine prochaine. La médecine, ce sont des études ardues.
LE PÈRE : Et toi, comment ça va dans ton centre culturel ?
LE FILS : Super — en plus, j’ai du temps pour écrire et faire la rédaction de la revue. Il n’y a aucune pression. C’est bien plus facile que lorsque j’étais prof à l’école.
LE PÈRE : Je trouve ça dommage que tu aies délaissé le tennis — mais je vois que vous, les intellos, vous vivez mieux que nous, les sportifs. Nous sommes obligés d’avoir des résultats, alors que vous…
LE FILS : Nous aussi, on doit avoir des résultats.
LE PÈRE : C’est ça — vous pouvez vivre sur vos lauriers, alors que dans le sport, si tu n’es pas le meilleur aujourd’hui, c’est comme si tu n’avais jamais existé.


(Silence.)


LE FILS : Écoute.
LE PÈRE : Vas-y.
LE FILS : Le mariage a lieu dans un mois.
LE PÈRE : Le mariage de qui ?
LE FILS : Le mien… le nôtre.
LE PÈRE : Tu plaisantes ?
LE FILS : Non. — Je me marie.
LE PÈRE : Avec qui ?
LE FILS : Papa, c’est quoi cette question ?! — Avec Neda, bien sûr.
LE PÈRE : Avec Neda ?
LE FILS : Oui, avec Neda.
LE PÈRE : Ce serait pas un peu précipité ?
LE FILS : On n’a plus beaucoup de temps.
LE PÈRE : Comment ça — vous avez toute la vie devant vous.
LE FILS : Elle est enceinte.
LE PÈRE : Qui est enceinte ?
LE FILS : Bah — Neda.
LE PÈRE : Tu es sûr ?
LE FILS : Cent pour cent.
LE PÈRE : Elle en est à combien de mois ?
LE FILS : Quatre.
LE PÈRE : Putain ! — Et tu ne me le dis que maintenant — tu m’invites prendre une bière que maintenant ?
LE FILS : Moi-même, je ne l’ai appris que la semaine dernière.
LE PÈRE : Attends — elle fait des études de médecine — elle aurait pu comprendre un peu plus tôt ?!
LE FILS : Elle dit qu’elle pensait que c’était un dérèglement hormonal.
LE PÈRE : Comment ça, un dérèglement hormonal !
LE FILS : Elle avait arrêté la pilule.
LE PÈRE : Et pourquoi ?
LE FILS : Parce que c’est mauvais pour la santé — elle a proposé qu’on suive la méthode naturelle.
LE PÈRE : Ah — ça marche bien, hein… Bravo… Les femmes sont des créatures rusées — quand elles veulent s’attacher un homme, elles n’y regardent pas aux moyens. — La méthode naturelle est la meilleure façon de tomber enceinte et de se garder son mec pour toujours.
LE FILS : Arrête, papa — même sans ça, nous nous serions mariés tôt ou tard.
LE PÈRE : Oui, mais pas comme ça — concrètement, c’est elle qui t’a demandé en mariage — dis-moi le contraire ?
LE FILS : Eh bien… oui — mais j’ai tout de suite accepté.
LE PÈRE : Tu as tout de suite accepté ?
LE FILS : Oui — du premier coup.
LE PÈRE : Tu sais quoi — je connais des gars qui sont devenus des molasses après dix ou quinze ans de vie commune — je peux comprendre, encore, mais quand on est mollasson avant le mariage, il faut proclamer un deuil national — c’est trop triste — pour cette personne et pour tout le genre masculin.
LE FILS : Papa, je l’aime. Je suis heureux à l’idée qu’elle sera ma femme et que nous aurons un enfant.
LE PÈRE : C’est vrai ?
LE FILS : Oui.
LE PÈRE : Alors toutes mes félicitations. Pour ta femme et ton enfant.
LE FILS : Merci.


(Silence.)


LE PÈRE : On connaît déjà le sexe ?
LE FILS : C’est un garçon — mais ce n’est pas tout à fait sûr.
LE PÈRE : Un petit couillu ! — On n’en est jamais sûr — ça se voit seulement plus tard.
LE FILS : Mais je ne pensais pas à ça.
LE PÈRE : Ah oui... Et comment vous l’appellerez ?
LE FILS : Luka.
LE PÈRE : Il n’y a aucun Luka dans notre famille.
LE FILS : Le père de Neda s’appelle Luka.
LE PÈRE : Ah ouais ?!
LE FILS : Ils n’ont pas de garçon — seulement trois filles… Et Neda est l’aînée.

 

(Silence.)


LE FILS : Il m’est encore arrivé une chose importante dans ma vie.
LE PÈRE : Comment, une chose importante ? Qu’est-ce qui peut être aussi important que ça ?

 

(Le fils sort un livre de son sac.)


LE FILS : Hier est sorti mon premier roman — voilà ton exemplaire.


(Il tend le roman au père — celui-ci le prend et regarde la couverture.)


LE PÈRE : Seule compte la victoire — on dirait que ça parle de sport.
LE FILS : Eh bien, le sport est vraiment important dans l’histoire.
LE PÈRE : Ah bon, c’est vrai ?!
LE FILS : Oui — j’ai écrit l’histoire d’un garçon, et ensuite d’un jeune homme, qui fait de la boxe.
LE PÈRE : J’ai hâte de le lire. Ho là là — deux cent cinquante pages !
LE FILS : Ça m’a pris deux ans pour l’écrire.
LE PÈRE : Félicitations. J’ai toujours cru que tu réussirais à écrire, toujours.
LE FILS : Sérieusement ?
LE PÈRE : Oui.
LE FILS : Mais tu ne me l’as jamais dit.
LE PÈRE : Mais je le pensais… je le supposais.

 

(Silence.)


LE PÈRE : Et le mariage — qu’est-ce que vous avez prévu ?
LE FILS : Eh bien, nous voulons n’inviter que les amis — toi et ses parents — et c’est tout… Et son gynécologue.
LE PÈRE : Qu’est-ce que vous allez faire d’un gynécologue à votre mariage ?
LE FILS  : Ils sont devenus amis — il suit sa grossesse.
LE PÈRE : OK, mais… à quoi il sert pendant le mariage ?
LE FILS : Au cas où — s’il y a des complications.
LE PÈRE : Qu’est-ce qu’il pourrait y avoir, comme complications ?
LE FILS : J’en sais rien — il a dit qu’elle devait éviter les efforts et…
LE PÈRE : Tu es vraiment une lopette, une lopette au carré.


SCÈNE 11 (« LE HÉROS DU ROMAN », 1984)

(Le père est attablé au café, une bouteille de bière posée devant lui. Le fils entre.)


LE FILS : Salut papa. Pourquoi tu voulais qu’on se voie d’urgence ? On a discuté de tout hier. Aujourd’hui, je suis bien booké au travail, et toi tu m’assièges : « Viens me voir pour parler, s’il te plaît », et en plus tu m’as raccroché au nez. Qu’est-ce qui est si urgent qui ne peut pas attendre demain ?
LE PÈRE : J’ai lu ta merde !
LE FILS : Quelle merde ?
LE PÈRE : Ton roman — ton roman dégueulasse !
LE FILS : Pourquoi une merde — où est le problème, je…
LE PÈRE : Tu crois vraiment que je suis stupide, que je n’ai pas compris qui est ce père négatif qui malmène son fils avec ses entraînements et le force à devenir boxeur ! ?
LE FILS : C’est un personnage de fiction.
LE PÈRE : Ce monstre d’entraîneur qui malmène son fils du matin jusqu’au soir — c’est moi. Et cet adorable gentil petit fils tout fragile qui n’aime pas le sport — c’est toi. Tu nous as décrit tous les deux.
LE FILS : Arrête — ça n’a pas de rapport avec nous. C’est sur la boxe.
LE PÈRE : Comment ça, ça n’a pas de rapport avec nous, et ça : « Je me levais tous les matins, pressé par l’ambition insatiable et le rêve de victoire de son père, cette ambition a détruit ma jeunesse, elle me coupait le souffle, j’avais de la peine à respirer. » Mes amis vont se marrer quand ils vont lire ça. Ce gars du roman a même ma couleur de cheveux, ma couleur d’yeux, ma taille, il aime la bière comme moi ! Tu m’as humilié dans ce livre. Alors que je t’ai consacré toute ma vie, et toi, tu me fais ça — c’est terrible ! Je veux que tu saches que tu m’as blessé et déçu. Et que plus jamais je ne t’adresserai la parole — pas un seul mot.
LE FILS : Mais papa, tu as tout compris de travers — c’est de la littérature, de l’imagination, cet homme a un autre nom, j’ai voulu que ce soit convaincant. — Le mariage est dans un mois. Les parents de Neda ont appelé tout à l’heure, ils veulent faire ta connaissance.
LE PÈRE : Ton mariage ne m’intéresse pas, ni toi, ni les parents de ta femme. Ceci est notre dernière conversation — tu craches sur ton digne père, dans ce roman — une humiliation publique que je ne te pardonnerai jamais. Si quelqu’un me demande si j’ai un fils, je répondrai que non ! Adieu, maintenant ! Et ne m’appelle plus jamais.
LE FILS : Mais, papa…


(Le père sort avec rage du café.)


SCÈNE 12 (« LE BÉBÉ PLEURE », 1985)

(Le fils a maintenant 31 ans. Il fait nuit — on entend un bébé pleurer. Les pleurs se calment peu à peu. Le fils entre dans la pièce en survêtement, il s’approche du téléphone, soulève le combiné et tourne le cadran.)


LE FILS : Allô… Dalibor, allô, c’est Ivo au téléphone… il n’y a rien, désolé de t’appeler si tard. C’est bientôt minuit, j’ai un gros problème — ma femme est partie à un symposium, je suis tout seul avec Luka… bon, il a chié sur lui trois fois en une demi-heure seulement — une dégoulinade verdâtre — c’est dangereux pour un enfant d’un an ?... Je lui ai donné de la nourriture normale — une cuiller de légumes et une demi-banane écrasée… mais ça pue terriblement — c’est à la limite de la diarrhée, c’est comme ton fils ?... Tu penses que c’est normal ?... Lui faire du riz… J’ai peur que ce soit une infection… Pourquoi tu dis que les infections sont quelque chose de normal ? À chaque fois que je reste seul avec lui, il se met à chier au quart de tour, ou bien il a de la fièvre, ou bien il a mal au ventre — putain, au lieu de regarder tranquillement la télé et boire une bonne bière, je lui change la couche…


(Le bébé se met soudain à pleurer dans la pièce voisine.)


LE FILS  : Désolé, je dois raccrocher, il a dû se conchier une quatrième fois. Allez, merci — salut !


SCÈNE 13 (« UN VÉLO EN CADEAU », 1990)

(Le père a maintenant 59 ans, et le fils 36. Le père est seul à la maison — il tient à la main un téléphone et discute avec quelqu’un.)


LE PÈRE : Allô... S’il vous plaît, je voudrais savoir si le vélo a été livré à l’adresse que je vous ai donnée... Donc, ça veut dire que tout s’est bien passé ?... Qu’est-ce que vous voulez dire : votre coursier a dit qui avait envoyé le vélo, mais on s’était mis d’accord pour ne pas révéler l’expéditeur, aujourd’hui, mon petit-fils a cinq ans et je voulais qu’il reçoive un vélo de la part de son grand-père... Une erreur accidentelle !? Et vous, vous êtes un crétin accidentel !... En quoi ça vous regarde que je ne veuille pas que mon petit-fils sache que c’est son grand-père qui lui offre un vélo ! Je ne veux plus jamais faire affaire avec vous ! Abruti !


(Le père raccroche avec rage. Il fait les cent pas nerveusement dans la pièce.)


LE PÈRE : Quelle bande d’abrutis !


(Le père prend le journal et s’assied dans le canapé... À ce moment-là, on sonne à la porte.)
 

LE PÈRE    C’est ouvert !


(Le fils entre dans la chambre.)


LE FILS : Salut papa.


(Le père ne répond pas.)


LE FILS : Désolé de débarquer comme ça — je voulais seulement te dire que le vélo a été livré il y a deux heures, Luka est très heureux, et encore plus quand il a appris que c’est son grand-père qui le lui envoie... Tous les enfants, à l’école, se vantent de leurs grands-parents... mais lui, il ne te connaît toujours pas... Je suis venu pour t’inviter à son anniversaire... Il y aura aussi les parents de ma femme... L’anniversaire de cinq ans, c’est quelque chose d’important... Les enfants s’en souviennent...
 

(Le père ne répond pas.)


LE FILS : Je sais que tu es encore en colère contre moi... Je suis d’accord pour que tu me punisses moi, mais pas lui... Tout le monde dit qu’il te ressemble, et son autre grand-père n’est pas vraiment en forme, depuis son AVC.


(Silence.)


LE PÈRE : Tu as dit tout ce que tu voulais ?
LE FILS : Hum... le principal...
LE PÈRE : Si c’est tout, alors tu peux t’en aller. Ce n’est pas parce que je lui ai offert un vélo que ça veut dire que toi, je te pardonne.
LE FILS : Papa, j’ai appris que tu te procurais en cachette des photos de Luka.
LE PÈRE : Je t’ai demandé si tu avais dit tout ce que tu avais à dire ?
LE FILS : J’ai pas tout dit... je dois encore te dire quelque chose, si tu le permets.
LE PÈRE : J’écoute — s’il le faut vraiment.
LE FILS : Ton vélo, il restera à la cave. Luka n’en fera pas tant que tu ne lui auras pas appris ce que tu m’as appris.
LE PÈRE : De quoi tu parles ?
LE FILS : Il ne commencera pas à faire de vélo tant que tu ne lui auras pas appris à faire « la brouette », comme tu me l’as appris à moi. Je lui ai promis que son grand-père lui apprendrait d’abord à faire « la brouette », et seulement après il ferait du vélo.


(Long silence. Ils se regardent fixement dans les yeux. À un moment, le père sourit et ouvre les bras pour l’embrasser.)


LE PÈRE : Allez, je te pardonne. Je vais lui apprendre à faire la « brouette ».


(Le fils va pour prendre le père dans ses bras.)


LE FILS : Merci papa.
LE PÈRE : L’autre jour, j’ai relu ton roman et j’ai compris que, non seulement tu sais écrire, mais qu’en plus tu m’as parfaitement décrit. J’étais vraiment comme ça.
LE FILS : Arrête papa, c’est pas toi.
LE PÈRE : Mais si, mais si. Je voulais réaliser mes ambitions à travers toi, et ça, personne n’en a le droit, pas même un père. Quand commence la fête ?
LE FILS : Dans une heure.
LE PÈRE : Allons-y tout de suite, que je lui apprenne à faire « la brouette » avant que les invités n’arrivent, qu’ils n’aillent pas penser que Luka a un grand-père timbré.
LE FILS : Allons-y.


SCÈNE 14 (« LA SECRÉTAIRE », 1994)

(Le fils a 40 ans, le père en a 63. Nous sommes sur le terrain de tennis. Le père et le fils jouent au squash de telle sorte que le mur est à la place du public. Cela dure quelque temps. À un moment donné, le père interrompt le jeu.)


LE PÈRE : Quoi de neuf, chez vous ?
LE FILS : Rien de spécial.
LE PÈRE : Vraiment rien ?
LE FILS : Vraiment.


(Silence.)


LE FILS : …tu as entendu dire quelque chose… tu sais quelque chose ?
LE PÈRE : Luka m’en un peu a parlé hier à l’entraînement.
LE FILS : Qu’est-ce qu’il t’a dit ?


(Ils arrêtent de jouer.)


LE PÈRE : Il a dit que cela fait déjà une semaine que tu ne dors pas à la maison. Qu’est-ce qui se passe ?
LE FILS : Eh bien — tout s’est embrouillé.
LE PÈRE : Qu’est-ce qui s’est embrouillé ?
LE FILS : Avec Neda… et aussi au travail.
LE PÈRE : Quoi, au travail ?
LE FILS : Tu vois… il y a six mois, quand je suis devenu directeur du Centre culturel, nous avons embauché également une nouvelle secrétaire — pour le directeur.
LE PÈRE : Ah, la petite blonde aux gros seins !
LE FILS : Oui — c’est ça.
LE PÈRE : C’est quoi son prénom déjà ?
LE FILS : Pénélope.
LE PÈRE : Pénélope — qu’est-ce que c’est que ce prénom ?!
LE FILS : La femme d’Ulysse.
LE PÈRE : Ça veut dire qu’elle est mariée ?
LE FILS : Mais non — ça vient de la mythologie grecque — dans Homère.
LE PÈRE : Ah bon.
LE FILS : Elle est très gentille… je pouvais compter sur elle en toute chose et puis voilà… c’est arrivé…
LE PÈRE : Qu’est-ce qui est arrivé ?
LE FILS : Nous nous sommes rapprochés.
LE PÈRE : Donc, tu l’as baisée ?
LE FILS : Eh bien… oui — une fois… plusieurs fois.
LE PÈRE : T’es pas bien !? — Tu as un fils de dix ans, tu as une femme !?
LE FILS : C’est arrivé sans que je m’en aperçoive. Je n’ai pas pu me contrôler.
LE PÈRE : Cela n’arrive jamais tout seul.
LE FILS : Neda est toujours à faire des heures de garde.
LE PÈRE : Et Pénélope est là, sous la main.
LE FILS : Je pensais — ça va passer tout seul — mais un idiot a envoyé à Neda une lettre anonyme comme quoi j’avais une aventure avec ma secrétaire — après cette lettre, elle m’a dit de dégager de l’appartement, qu’elle ne voulait plus avoir affaire à moi, bref — j’ai dû déménager.
LE PÈRE : Où est-ce que tu t’es installé ?
LE FILS : Eh bien — chez Pénélope.
LE PÈRE : Idiot !
LE FILS : Pourquoi ?
LE PÈRE : En faisant ça, tu as reconnu que tu étais coupable.
LE FILS : De toutes façons, elle avait des preuves.
LE PÈRE : Tant que la femme ne te prend pas sur le fait — elle n’a jamais de preuve établie !
LE FILS : Je ne pouvais plus mentir.
LE PÈRE : Un homme ne doit jamais admettre. Pas vu, pas pris. — Tu comprends ? Les femmes ne veulent même pas qu’on leur avoue. Même quand elles insistent sous menace de se suicider.
LE FILS : Alors j’ai complètement merdé. Ça veut dire que j’aurais dû continuer à nier ?
LE PÈRE : Jusqu’au bout — tout.


(Silence.)


LE PÈRE : Et maintenant tu vis avec ta secrétaire aux gros seins.
LE FILS : C’est ça — ça s’est fait tout seul.
LE PÈRE : Tu dois arrêter ça tout de suite et revenir à ta femme.
LE FILS : C’est ça — alors qu’elle ne veut plus entendre parler de moi. Elle est verte de rage.
LE PÈRE : Elle a raison.
LE FILS : Je le pense moi aussi maintenant.
LE PÈRE : Et la secrétaire est toute heureuse que le directeur ait emménagé chez elle.
LE FILS : C’est vrai — elle est aux petits soins pour moi.
LE PÈRE : C’est peut-être elle qui a écrit la lettre anonyme à ta femme.
LE FILS : Arrête — j’espère que non.
LE PÈRE : Et pourquoi pas — tu sais comme les femmes sont sournoises quand elles se battent pour un homme.
LE FILS : Mais ce serait pervers.
LE PÈRE : Et qui d’autre qu’elle voudrait que tu rompes avec ta femme, hormis elle ?
LE FILS : Eh bien… Qu’est-ce que j’en sais… Mais arrête de me mettre ce nouveau doute en tête, je suis suffisamment perturbé comme ça.


(Silence.)


LE PÈRE : Putain — c’est maintenant que ton fils a le plus besoin de toi — il a dix ans et son père part de la maison — tu sais ce que ça veut dire pour lui sur le plan psychologique ?
LE FILS : Je ne suis pas parti de moi-même — c’est Neda qui m’a chassé.
LE PÈRE : Tu t’es facilement laissé convaincre. Vous l’avez dit à Luka ?
LE FILS : Non — nous nous sommes mis d’accord pour le lui dire après le divorce.
LE PÈRE : Quel divorce ?
LE FILS : Neda a entamé la procédure de divorce hier.
LE PÈRE : Il ne manquait plus que ça — quelle vraie merde. Ta femme ne perd pas de temps.


(Silence.)


LE FILS : Bon — depuis tout ça, Luka fuit la conversation avec moi… alors je voulais te demander…
LE PÈRE : Dis-moi.
LE FILS : Comme il s’entraîne avec toi au tennis, il t’aime beaucoup — essaye de lui dire quelques mots sympa sur moi — j’ai peur qu’il n’entende que le pire sur moi de la part de Neda.
LE PÈRE : Tu sais quoi — je t’insulterais bien devant lui moi aussi — Comment tu as pu bousiller ta vie et celle de ta famille comme ça ?
LE FILS : Voilà — c’est comme ça.
LE PÈRE : Ça n’est pas arrivé sans que tu le veuilles. Tu penses avec ton machin, et non avec ta tête.
LE FILS : Arrête papa, j’ai perdu tout contrôle…. Je ne voulais pas… J’ai apparemment perdu ma femme, aide-moi au moins à ne pas perdre mon fils.


SCÈNE 15 (« ELLE EST FIANCÉE », 1999)

(Le père a 68 ans, le fils 45. Attablé au bar d’un café, le père a devant lui deux bouteilles de bière et deux verres. Le fils entre.)


LE FILS : Désolé du retard... Papa, il y a un problème — quelque chose avec Luka ?
LE PÈRE : Pour lui, tout va bien — il vient à l’entraînement régulièrement — c’est le gosse le plus talentueux que j’aie eu jusqu’ici au club. Il a même été sélectionné pour le tournoi junior de Roland Garros.
LE FILS : C’est super — il est donc dans l’équipe pour l’Europe — tu lui as transmis mon bonjour ?
LE PÈRE : Oui.
LE FILS : Et alors ?
LE PÈRE : Quoi, et alors ?
LE FILS : Est-ce qu’il a dit : « Salue-le toi aussi » ?
LE PÈRE : Non. Dès que je parle de toi — il se tait.
LE FILS : Et ça fait cinq ans que ça dure — il ne me pardonnera jamais.
LE PÈRE : J’ai essayé de lui expliquer que les parents ont eux aussi le droit à l’erreur — mais il ne veut pas m’écouter.
LE FILS : Tu lui as dit que je n’étais plus directeur ?
LE PÈRE : Oui — je lui ai dit que tu n’es plus directeur et que ta secrétaire s’est mise avec le nouveau directeur et que tu as quitté le Centre culturel, et que tu travailles maintenant comme prof dans le secondaire. Je lui ai dit que ce n’était pas facile pour toi — mais c’est comme si rien ne l’atteignait... Mais je ne t’ai pas appelé pour ça.
LE FILS : Pourquoi alors ?
LE PÈRE : Tu sais que Neda sort avec ce docteur de Split depuis un an ?
LE FILS : Oui — tu m’as déjà dit.
LE PÈRE : Je l’ai vu un jour quand il était à Zagreb.
LE FILS : Et alors — il ressemble à quoi ?
LE PÈRE : Belle allure, fort, grand...tu sais comme sont les Dalmates. Il a vingt centimètres de plus que toi.
LE FILS : Il a vingt centimètres de plus que moi ?!
LE PÈRE : On dirait un mannequin. J’apportais une nouvelle raquette à Luka — quand je l’ai trouvé là-bas, alors Neda me l’a présenté. Il était sur le départ. Et quand il est parti, Neda m’a annoncé qu’il l’avait demandée en mariage… qu’il était venu pour ça à Zagreb.
LE FILS : Qu’est-ce que tu veux dire, « demandée en mariage » ?
LE PÈRE : Il lui a offert de se marier avec elle… il a même apporté une alliance...
LE FILS : Elle était vraiment obligée de te le dire. Elle n’a pas honte — tu es quand même mon père.
LE PÈRE : Luka aussi y était.
LE FILS : Comment il a réagi ?
LE PÈRE : Il n’a rien dit.
LE FILS : Lui, quand il se tait — c’est le signe que cela ne lui plaît pas...
LE PÈRE : Et le mec de Neda voudrait qu’après le mariage elle s’installe chez lui à Split.
LE FILS : À Split ? !
LE PÈRE : Il vit là-bas, c’est un grand ponte, c’est le chef du service de chirurgie... Et tu sais ce que tout ça veut dire ?
LE FILS : Quoi ?
LE PÈRE : Ça veut dire que tu ne verras plus ton fils, même ponctuellement, et moi mon petit-fils. Ça veut dire que disparaît la dernière possibilité de te réconcilier un jour avec Neda.
LE FILS : Quelle merde ! À quoi ça rime, tout ça juste tout d’un coup.
LE PÈRE : C’est pour ça que je voulais te parler. J’ai un super plan, qui pourrait tout arranger.
LE FILS : Quel plan ?
LE PÈRE : Un plan pour reconquérir Neda.... pour que tu récupères Neda. Regarde — pour l’occasion de cette invitation qu’a eue Luka pour Roland-Garros junior, je vais faire une fête pour tous les garçons du club, et je vous inviterai, toi et Neda. J’ai déjà dit à Luka que c’était la dernière chance que ses parents se réconcilient.
LE FILS : Quand Neda apprendra que je suis invité à la fête, elle refusera sûrement de venir.
LE PÈRE : Elle n’est pas obligée de savoir que tu es toi aussi invité — on ne lui dira pas, ni moi, ni Luka.
LE FILS : Lui aussi, donc, tu l’as embarqué dans ce plan foireux. Mais papa, tu ne vois pas à quel point c’est foireux et naïf — une fête pour se réconcilier… tu fais de la science-fiction....


SCÈNE 16 (« LES VIEILLES NOUNOUS », 2000)

(Le père a maintenant 69 ans, et le fils 46. La pièce est plongée dans le noir. On entend les pleurs d’un bébé. De plus en plus fort. Peu à peu les lumières s’allument et l’on voit un landau d’où proviennent les pleurs. À un moment, vêtu d’un peignoir, le fils entre dans la chambre, frotte ses yeux endormis, approche du petit lit et imprime un mouvement de va-et-vient au landau.)


LE FILS : Tout doux… ma petite chérie… tout doux, petite fille à papa… petit papa est là… n’aie pas peur, n’aie pas peur… sois une gentille petite fille.


(Le bébé se calme. Le fils promène le landau dans la pièce un certain temps. Puis il s’approche du frigo et prend une bouteille de bière, s’assied dans une chaise, ouvre la bouteille, mais à l’instant où il l’approche des lèvres, le bébé se remet à pleurer. Le fils repose la bouteille, va à la poussette et le berce à nouveau. Le bébé interrompt ses pleurs après quelques instants. Le fils repart vers la chaise, mais dès qu’il prend la bouteille dans la main, le bébé se remet à pleurer. Le fils revient à la poussette. À ce moment, le père entre en robe de chambre.)


LE PÈRE : Pourquoi elle pleure ?
LE FILS : Question pour un champion.
LE PÈRE : Tu veux que je lui fasse faire un tour ou que je la prenne dans les bras ?
LE FILS : Pas la peine — je le fais.


(Le père va au frigo et prend une bouteille de bière.)


LE PÈRE : Allez, on s’en fait une.
LE FILS : J’en étais arrivé à la même idée — mais le bébé ne se calme pas.


(Le père ouvre la bouteille. La petite se calme. Le fils revient à sa chaise. Le père approche la sienne de lui.)


LE FILS : Nous aussi, on a droit à se reposer un peu avec une « petite bière pour les nerfs ».
LE PÈRE : Allez, santé !


(Mais à cet instant, avant qu’il n’avale la première gorgée, le bébé éclate de toutes ses forces en sanglots. Le fils veut se lever, mais le père le freine.)


LE PÈRE : Attends — laisse-moi faire.


(Le père se mouille l’index dans la bouteille de bière.)


LE FILS : Papa, qu’est-ce que tu vas... ?
LE PÈRE : Tu vas voir.


(Le père va au landau et tend au bébé son index trempé dans la bière. On entend le bébé téter avec satisfaction.)


LE FILS : Papa, qu’est-ce que tu fais ?
LE PÈRE : J’endors ta fille.
LE FILS : Papa, tu es fou, si quelqu’un te voyait…
LE PÈRE : Qui peut me voir !? Il n’y a pas de caméra cachée dans cette pièce.
LE FILS : Tu n’as pas le droit de donner de l’alcool à un bébé.
LE PÈRE : Ce n’est pas de l’alcool, c’est de la bière.
LE FILS : Alors comme ça, la bière n’est pas de l’alcool ?
LE PÈRE : Non.


(Le bébé s’est calmé. Le père revient au fils.)
 

LE PÈRE : Eh, on va enfin pouvoir prendre du bon temps.
 

(Ils trinquent.)
 

LE PÈRE : Santé !
LE FILS : Santé !


(Ils avalent chacun une gorgée.)
 

LE PÈRE : Eh bien, comme ta vie a changé en seulement un an — tu as une nouvelle ex-femme, un fils, et tu as en plus une fille à quarante-six ans ! Tu n’es pas heureux ?!
LE FILS : Heureux, mais fatigué.
LE PÈRE : Ah, si je n’avais pas fait cette fête pour tout le club, si je ne vous avais pas invité tous les deux, toi et Neda, elle se serait mariée à l’autre, elle se serait installée à Split et ta vie serait partie en vrille.
LE FILS : Si nous n’avions pas été ivres tous les deux et terminé dans les toilettes du restaurant, notre petite Lucie ne serait pas là non plus.
LE PÈRE : Alors, tu n’es pas heureux ?
LE FILS : Eh bien — je serai plus heureux encore si elle ne se suivait pas ces cours de spécialisation et que tu n’avais pas proposé que la veille de chaque examen, je vienne avec le bébé passer la nuit chez toi pour qu’elle puisse dormir sur ses deux oreilles et aller aux examens en pleine forme.
LE PÈRE : C’est important aussi pour Luka de pouvoir travailler tranquillement le soir et de bien dormir.
LE FILS : Et nous, on fait les vieilles nounous.
LE PÈRE : Que veux-tu — au moins on sert à quelque chose.


(Silence.)


LE FILS : Alors… quand j’étais bébé, moi… comment tu t’en sortais avec moi ?
LE PÈRE : Eh bien — j’avais toujours dans le frigo une bouteille de bière pour moi… et pour toi.
LE FILS : Tu rigoles ?
LE PÈRE : Qu’est-ce qu’il y a de mal ? Aujourd’hui encore, tu aimes la bière ?
LE FILS : Tu ne me donnais tout de même pas de la bière quand j’étais bébé... ?


(Silence.)


LE PÈRE : Non. Bien sûr que non.
LE FILS : Tu me le promets ?
LE PÈRE : C’était il y a longtemps — je ne me souviens plus.
LE FILS : Ah là là, papa, on ne peut jamais être sûr avec toi.


SCÈNE 17 (« LES PETITS-ENFANTS DEVIENNENT ADULTES EUX AUSSI », 2010)

(Le père a 79 ans, le fils en a 56. Le fils est attablé à un café. Devant lui, deux bouteilles de bière. Le père apparaît, s’appuyant à une canne.)


LE FILS : Salut, papa. Je viens de te commander une bière.
LE PÈRE : Salut, Ivo... Tu as bien fait. Merci.
LE FILS : Comment ça va ?
LE PÈRE : Si ma hanche ne me faisait pas mal, tout serait parfait. Et toi ?
LE FILS : Ça peut aller.
LE PÈRE : Dès que tu dis ça — je sais que quelque chose ne va pas.
LE FILS : Mais si.
LE PÈRE : Non.
LE FILS : Si.
LE PÈRE : Où est le problème ?
LE FILS : Eh bien… j’ai appris quelque chose… je pense que ça ne te plaira pas à toi non plus quand tu l’auras entendu.
LE PÈRE : Tu es malade ?
LE FILS : Mais non, ce n’est pas une maladie — mais une bêtise.
LE PÈRE : Allez, vide ton sac.
LE FILS : Luka va terminer sa Licence dans un mois — on lui propose un poste d’assistant à la Faculté de kinésiologie.
LE PÈRE : Super. Où est le mal ?
LE FILS : Rien pour cela — mais sa copine, la petite rousse…
LE PÈRE : Qu’est-ce qu’elle a ?
LE FILS : Elle est enceinte. Ils vont se marier.
LE PÈRE : C’est merveilleux.
LE FILS : Qu’est-ce qu’il y a de merveilleux ? Elle est encore étudiante !? Ils vont avoir un enfant dans six mois — où est-ce qu’ils vont vivre ?! Chez nous, on est serrés, maintenant. Neda et moi, on en a plus que marre, et Luka aussi.
LE PÈRE : C’est pour ça qu’il était si déconcentré au dernier entraînement.
LE FILS : Eh bien, il a peur de ta réaction — dans six mois, il y a la Coupe Davis — il y a des chances qu’il se qualifie dans notre équipe, mais il doit penser à sa femme, à leur enfant qui va arriver, il doit louer un appartement… quelle merde, tout arrive en même temps.


(Long silence.)


LE PÈRE : Écoute — pour l’instant, le plus important pour lui en tant que sportif, c’est qu’il soit tranquille et calme, concentré sur ses entraînements, qu’il ne soit pas déconcentré par des problèmes prosaïques. Tu es d’accord avec ça ?
LE FILS : D’accord.
LE PÈRE : Et moi, j’ai une solution pour ça.
LE FILS : Tu penses à quoi ?
LE PÈRE : Je vais leur donner mon appartement, à lui et sa femme, et moi je vais en maison de retraite.
LE FILS : Mais attends, papa, tu ne vas quand même pas aller en maison de retraite ?!
LE PÈRE : Bien sûr que si — avec Luka, j’ai gagné toute une vitrine de coupes. Grâce à lui, j’ai réalisé mes rêves sportifs — alors maintenant que la coupe Davis lui sourit, je vais tout faire pour qu’il ait les meilleures conditions, les meilleures… Officiellement, il a un autre entraîneur, mais je suis toujours son coach principal.
LE FILS : Tu ne vas quand même pas, à cause de la Coupe Davis…
LE PÈRE : Si — la semaine dernière, je suis allé en maison de retraite pour rendre visite à un ami. Il m’a présenté le directeur, qui aime le sport. Ce directeur m’a dit que quand je me déciderai à venir chez eux, il me ferait passer la liste d’attente et me trouverait un lit à condition de lancer des groupes de sport…
LE FILS : Tu vas donc reprendre le travail avec des dilettantes ?


(Silence.)


LE PÈRE : Et ton nouveau roman ?
LE FILS : Je l’ai écrit avec une grande facilité — jusqu’à ce que j’apprenne que j’allais devenir grand-père. Tu imagines — moi, grand-père ! Alors que ma fille a seulement dix ans.
LE PÈRE : Pas étonnant, tu l’as eue très tard… Et qu’est-ce que « mamy » Neda a dit ?
LE FILS : Elle est complètement choquée… elle se tait pendant des heures…, et tu sais ce que ça veut dire quand ma femme se tait ?
LE PÈRE : Quoi ?
LE FILS : Ça veut dire qu’à tout instant, elle pourrait exploser comme une machine à vapeur… elle est en colère contre cette petite vipère parce qu’elle n’a pas fait attention.
LE PÈRE : Luka aussi aurait pu faire attention — les mérites sont communs.
LE FILS : Tu veux dire — la faute est commune… Tu irais vraiment en maison de retraite ?
LE PÈRE : Oui — j’en ai assez de la solitude. Là-bas j’aurai de la compagnie et des repas réguliers.


SCÈNE 18 (« RENONCEMENT », 2014)

(Le père a 83 ans, le fils en a 60. Le père est assis sans volonté sur son lit, une couverture sur lui. Le fils entre dans la chambre.)


LE FILS : Salut, papa !... Comment ça va ?... On m’a dit que tu ne vas plus ni au petit-déjeuner, ni au déjeuner depuis une semaine… et que tu sautes le dîner !?
LE PÈRE : Je n’ai pas envie de me nourrir.
LE FILS : Tu ne peux pas rester tout habillé allongé sur le lit toute la journée… tu ne peux pas rester sans manger pendant des jours… Tu sais où ça mène ?
LE PÈRE : Oui.
LE FILS : Alors, pourquoi tu fais ça ?


(Silence.)


LE FILS : Tu sais combien nous t’aimons tous et combien tu comptes pour nous. Ton petit-fils et ta petite-fille, Neda et moi, et tes deux arrière-petites-filles et ton arrière-petit-fils… Tous nous tenons à toi — et toi tu renonces à la vie. Tu ne peux pas faire ça.
LE PÈRE : Mais si. — Plus rien ne me réjouit. C’est fini. Tu comprends — c’est fini.
LE FILS : Papa, la vie est un don de Dieu… L’homme n’a pas le droit de jouer à Dieu… Allez, on va à la cantine, pour que tu manges au moins une soupe.
LE PÈRE : Je n’ai pas envie d’aller à la cantine, je n’ai pas envie de soupe.
LE FILS : On m’a dit aussi que tu avais chassé la psychologue de ta chambre hier, alors que cette dame voulait t’aider.
LE PÈRE : Seuls ceux qui me laissent tranquille peuvent m’aider.
LE FILS : Ce n’est pas une honte d’être dépressif. — C’est une maladie comme toutes les autres, mais on doit se battre contre elle… au moins essayer. Si tu ne veux pas dire aux autres — dis-moi à moi au moins ce qui se passe.


(Silence.)


LE FILS : Pourquoi tu renonces à tout ? C’est peut-être à cause de moi… Ou bien tu ne te sens pas bien à la maison de retraite ?... Allez papa, ton silence est embarrassant. Toi et moi on a toujours été proches — tu as été pour moi un père et une mère. Dis-moi que je connais la cause de ton état, que je ne me le reproche pas à moi-même un jour.
LE PÈRE : Ah… j’en ai marre de tout — depuis qu’ils m’interdisent de faire du sport.
LE FILS : Comment ça, faire du sport — tu as quatre-vingt-trois ans — tu te déplaces à peine à cause de ton opération des hanches ?!
LE PÈRE : En tant qu’entraîneur — je pourrais encore donner beaucoup aux autres en tant qu’entraîneur… si seulement on me laissait faire.
LE FILS : Mais c’est toi qui m’as dit que dans cette maison de retraite, il n’y avait aucun sport sauf les échecs et les promenades au parc.
LE PÈRE : Malheureusement — c’est parce qu’ils sont tous paresseux, inactifs, passifs.


(Silence.)


LE PÈRE : Depuis que mon petit-fils a arrêté le tennis, plus rien ne me fait plaisir. Il m’a tellement déçu… Il aurait pu encore essayer de gagner quelques tournois.
LE FILS : Depuis qu’il a eu un troisième enfant, il ne peut plus s’entraîner — et en plus, il prépare un doctorat en histoire du sport.
LE PÈRE : À quoi ça lui servira, toute cette théorie ?
LE FILS : Il est obligé — il enseigne à l’université, alors il doit avoir ce statut académique.
LE PÈRE : Théoricien — bla, bla, bla… Moi, je reste assis et je ne vais nulle part. Le gymnase, les entraînements, les tournois, les émotions, tout ça me manque… Allez, s’il te plaît, pars et laisse-moi tranquille. Nous avons assez parlé.


(Silence. Le fils soupire profondément. Il se lève, va vers la sortie… Il s’arrête.)


LE FILS : Écoute, papa — j’ai une proposition à te faire. — Dans deux semaines, je vais avoir soixante ans et je vais entrer dans la catégorie des vétérans, au tennis… et je serai le plus jeune dans cette catégorie.
LE PÈRE : Et alors ?!
LE FILS : J’ai à nouveau envie d’avoir une raquette à la main. Cet automne, il y aura le tournoi national des vétérans. Si tu m’entraînais trois jours par semaine — je suis sûr que je pourrais être au niveau dans six mois. — Je pourrais même remporter la coupe. Ça vaudrait le coup d’essayer.
LE PÈRE : Tu blagues ?
LE FILS : Je suis tout à fait sérieux.
LE PÈRE : Tu accepterais que je t’entraîne ?!
LE FILS : Bien sûr — tu es le meilleur.
LE PÈRE : Tu sais ce que je vais te dire ?
LE FILS : Quoi.


(Le père se lève du lit. Il est habillé.)


LE PÈRE : C’est le plus beau jour de ma vie. On commence demain !
LE FILS : Mais j’ai un petit problème.
LE PÈRE : Quel problème ?
LE FILS : J’ai les nerfs un peu faibles — à cause de me femme, des enfants, des petits-enfants. — Tu ne pourras pas me crier dessus.
LE PÈRE : Ne t’inquiète pas… si tu écoutes bien ce que je dis. Demain, on commence les échauffements. Tu dois changer de nourriture — ces dernières années, tu as mangé n’importe comment. Plus de télévision tard dans la nuit non plus. Nous allons faire le tableau de toutes tes activités journalières. Fini les sorties tard le soir. Plus de sauteries non plus avec des écrivains fauchés.
LE FILS  : Papa, je vais regretter d’avoir accepté.
LE PÈRE : Tu ne regretteras pas — toi et moi on sera en première page des Sportske novosti.
LE FILS : Alors — je vais détruire le peu de renommée littéraire qu’il me restait.
LE PÈRE : Le sport est plus important que la culture — on va gagner !
LE FILS : On y va… Mais d’abord, au déjeuner !
LE PÈRE : Si c’est vraiment nécessaire… Si tu savais comment on mange ici, tu ne me forcerais pas.
LE FILS : Les entraîneurs aussi doivent se nourrir régulièrement — cela fait partie de l’autodiscipline.
LE PÈRE : Je sais. Tu peux compter sur mon autodiscipline — seulement si tu ne me laisses pas et que tu ne perds pas le moral après les premiers jours.
LE FILS : Non non, papa, grâce à toi ça ne se passera pas comme ça — toi et moi, on est le bon ticket. Quel ticket ?
LE PÈRE : Le ticket gagnant.
LE FILS : Exact — nous sommes le ticket gagnant… toutes les fois que nous ne perdons pas.

 

(Le père et le fils rient et s’embrassent.)

 

 

                                                                                    F I N

 

 

 

                        Traduit par un groupe d'étudiants de la Sorbonne, sous la direction de Philippe Gelez

 

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