Voyage en Europe : Rijeka, Croatie

L'écrivain avant-gardiste de Rijeka, Janko Polić Kamov (1886-1910), l'œuvre du sculpteur Zvonimir Kamenar.

 

 

 

RIJEKA, LA DIVERSITÉ CROATE

 

Entre le centre historique et le « delta » – l’ancien quartier portuaire –, une passerelle pour piétons enjambe le canal, surmontée à l’autre bout par un obélisque de huit mètres de haut. Au cœur de Rijeka, ce pont mémorial, inauguré en décembre 2001, se veut un hommage sobre, utile et moderne aux « défenseurs croates » de la « Domovinski rat », la « guerre patriotique » de 1991 à 1995.

    C’est là, dans le « delta » coincé entre le canal et la rivière Rječina, que les volontaires se rassemblaient avant de partir sur les fronts de la Lika et de la Slavonie. Épargnée par les affrontements armés, la troisième ville du pays avait fourni un grand nombre de combattants contre l’agression serbe, accueilli des milliers de réfugiés et soutenu l’effort de guerre.
    Près de six ans après l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne, Rijeka cultive sa différence. À l’exception de quelques groupes de supporteurs du HNK Rijeka, le club de football champion national en 2017, la cité échappe à la rhétorique nationaliste en vogue dans la classe politique. « Les citoyens ont fait leur devoir en répondant à l’appel mais ils n’éprouvent pas le besoin de se glorifier », affirme Vojko Obersnel, maire depuis dix-neuf ans. « La grande majorité des habitants sont libéraux et tolérants envers les minorités, une particularité qui s’explique par la géographie et l’histoire. Rijeka a toujours été ouverte vers l’extérieur, elle a changé sept fois de pays dans les cent dernières années. »

     À entendre l’édile social-démocrate, sa ville ferait figure d’exception dans le paysage croate. À Zagreb, le gouvernement conservateur claironne son ambition de rejoindre l’espace Schengen et la zone euro, mais cet affichage proeuropéen coexiste avec la passivité officielle face au regain des discours de haine et du révisionnisme historique.
    La reprise de la croissance depuis 2015 n’a pas mis fin à l’exode des jeunes vers d’autres pays de l’UE. « Le pays ne se vide pas seulement à cause du contexte économique, soulignait récemment la médiatrice croate, Lora Vidović, mais aussi en raison de la mauvaise gestion des affaires publiques, de la corruption et du clientélisme. »

    « La situation économique et démographique de Rijeka n’est pas brillante – la ville perd son industrie et sa population –, commente Nebojša Zelič, animateur local de la plateforme Možemo, un parti de gauche lancé en février, mais le maire a eu le mérite de dénoncer les tentatives de réhabilitation de “l’État indépendant croate” oustachi, allié de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. »
    « Rijeka, port de la diversité », proclame le slogan adopté par Rijeka
2∅2∅, l’entité formée par la ville et la région pour porter le projet de capitale européenne de la culture sélectionné par Bruxelles. « C’est du marketing, mais les habitants adhèrent à cette façon de promouvoir leur ville parce qu’ils sont fiers de son passé très riche », analyse l’universitaire italien Vanni D’Alessio, spécialiste de l’histoire de la région. « L’homme le plus stupide parle quatre langues », disait-on à Rijeka au tournant du siècle.

     Annexée par l’Italie après la Première Guerre mondiale, la cité a alors perdu la majeure partie de sa population germanophone et hongroise. Son intégration dans la Yougoslavie socialiste au lendemain de la Seconde Guerre mondiale a ensuite chassé la grande majorité de la population italienne. Le brassage a continué avec de nouveaux arrivants, venus des banlieues rurales, des îles, de l’arrière-pays croate et de toute l’ex-Yougoslavie, pour travailler dans la cité industrielle, créée par Josip Broz Tito. « Au début des années 1950, Rijeka est de- venue une ville croato-yougoslave, ajoute Vanni D’Alessio. Sous couvert de “fraternité et unité”, les responsables du Parti communiste ont fait disparaître les traces de l’ordre ancien dans l’espace urbain. »
     Le mythe de Rijeka, ville industrielle et multiethnique, s’est ensuite fracassé sur la guerre d’indépendance, l’effondrement de l’économie et les privatisations. « Beaucoup de Serbes sont partis dans les années 1990. Certains avaient perdu leur emploi, d’autres étaient menacés. Ceux qui, comme moi, sont restés sont très bien intégrés », assure Boris Božić, enseignant et président de la société culturelle serbe Prosvjeta, assis dans un café près de l’église orthodoxe Saint-Nicolas. Les Serbes, la plus importante minorité devant les Bosniaques et les Italiens, se retrouvent pour des événements culturels ou des fêtes religieuses, une présence discrète, presque invisible, comme si la mémoire des années 1990 restait une matière inflammable.
     Sur les hauteurs de la ville, près de 400 fidèles se rassemblent chaque vendredi dans le centre islamique, inauguré en 2013. Mosquée, salles de cours, bibliothèque, restaurant : la communauté a vu large pour cet édifice conçu par le sculpteur croate d’origine serbe, Dušan Džamonja, et financé par l’émir du Qatar. « Notre problème, c’est l’assimilation, les mariages mixtes et la dispersion, lâche l’imam Hidajet Hasanović. La similarité des cultures rend plus difficile la préservation des différences. »

      Au deuxième étage du Palazzo Modello, siège de la communauté italienne, un auditoire attentif se presse dans le décor néobaroque du salon des fêtes. Les linguistes Kristina Blecich et Gianna Mazzieri-Sanković dissertent longuement sur la disparition potentielle du « fiuman », le dialecte local d’origine vénitienne. Avec le soutien de l’État italien, la minorité italienne gère ses jardins d’enfants, ses écoles primaires et son lycée. « Après l’indépendance, nous avons dû refaire valoir nos droits », déclare Roberto Palisca, rédacteur en chef de La Voce del Popolo, le quotidien de la minorité italienne.
     Soixante-six ans après sa brutale abolition en octobre 1953, le bilinguisme doit refaire une timide apparition dans le centre de Rijeka. La municipalité va installer des panneaux indiquant les anciens noms de rue, la plupart en langue italienne, une approche « culturelle » qui ne satisfait qu’à moitié les italophones. Sur le Korzo, l’avenue piétonnière du centre-ville, une réplique de l’aigle à deux têtes des Habsbourg, retirée en 1949 par les autorités communistes, a repris sa place en avril 2017 sur la tour de la ville. «Rijeka, un des lieux emblématiques de l’ex-Yougoslavie, la ville rouge construite autour de l’antifascisme, doit se réinventer une nouvelle identité », avance l’historien Ivan Jeličić.
     Sur les quais du chantier na-val 3 Maj, la coque rouge du Siem Ashanti, le car-ferry de 17 000 tonnes mis à l’eau le 19 mai 2018, reste immobile, en attente de finition. « In memoriam : construction navale, les derniers clous dans le cercueil de la construction navale croate », commente Branko Mijić, éditorialiste au quotidien Novi List. Sans salaire depuis plus de cinq mois, Nada Klemenc, 60 ans, embauchée en 1984 après ses études d’ingénieur à l’université de Zagreb, fait partie des 865 employés de l’entreprise menacée de faillite. « À l’époque, dit-elle, nous étions perçus comme l’avant-garde de la classe ouvrière. Aujourd’hui, le gouvernement nous traite comme des citoyens de seconde zone, sans aucune considération pour notre sa- voir-faire et notre dignité. »

      En contrebas, la bora, le vent du nord, souffle en rafales sur le Molo Longo, la jetée de près de deux kilomètres construite en 1888 pour protéger le rivage. Rijeka, – Fiume en italien, Tarsatica en romain, Sankt Veit am Flaum en allemand –, veut continuer à s’épanouir dans une appartenance nomade et plurielle, au gré des échanges, d’un versant à l’autre de l’Europe. « Šta da ? », « vraiment ? », comme on dit dans les cafés du port.
 

 Vidéo promotionnelle de Rijeka 22, capitale européenne de la culture.

 

De mi-janvier à mi-février Rijeka vit au rythme du carnaval.

Cette grande fête masquée se termine le Mercredi des Cendres,

avec l’enterrement du “pust”, le symbole de tous les maux de la Terre.

 

 

 

LE LIEN RETROUVÉ D'UN PAYS À LA PÉRIPHÉRIE


Avec son entrée dans l’Union européenne le 1er juillet 2013, la Croatie a parachevé un long processus d’émancipation et de reconnaissance, un pas libérateur après des siècles d’incertitude sur sa construction étatique. Ce « retour » à l’Europe a longtemps été le rêve partagé de l’élite politique – la droite nationale conservatrice comme la gauche sociale-démocrate – et de la société.
     Vingt-huit ans après l’indépendance, c’est une garantie pour tous ceux qui aspirent à vivre en paix dans un État de droit. L’appartenance à l’Union européenne représente aussi une forme de médiation avec le monde globalisé pour un petit pays à la périphérie, la possibilité de poursuivre la transformation de l’Europe du Sud-Est en une zone de coopération intégrée.
     Les Croates ne se sont jamais bercés d’illusions sur les « bienfaits » de l’Union européenne, encore moins sur la capacité de leur classe politique à relever les défis. Dans l’imaginaire national, le pays reste l’Antemurale Christianitis, selon la formule du pape Léon X en 1519, lorsque les Croates bataillaient contre les Turcs. Le pays reste attaché à cette image historique de rempart de la chrétienté face aux invasions étrangères, limite occidentale de l’Empire ottoman, aux avant-postes de l’Europe. Cette mythologie nationale coexiste avec le sentiment d’avoir été abandonné par le Vieux Continent dans plusieurs périodes cruciales au cours du dernier siècle.
     Les élites politiques se sont longtemps définies dans leur relation – allégeance ou résistance – avec l’étranger, qu’il soit Hongrois, Autrichien, Turc ou Serbe. Hommes politiques et prélats ont souvent cherché des appuis à Vienne ou au Vatican contre des peuples balkaniques perçus comme arriérés. Franjo Tuđman, l’ex-communiste et « père » de l’indépendance croate dans les années 1990, se présentait à la fois comme un « démocrate » contre le « serbo-communisme » et comme « rempart » protégeant l’Europe contre l’islamisme. L’historien Drago Roksandić voit dans ce comportement une « logique de client » en quête de protection et de légitimité.
     La relation nouée par la Croatie avec l’Union européenne s’inscrit partiellement dans cette pratique séculaire. Un rapport d’Amnesty International, publié en mars 2019, a accusé les autorités croates de refouler et expulser illégalement migrants et réfugiés entrés sur son territoire en provenance de la Bosnie, un zèle récompensé par le soutien politique et financier de la Commission européenne. Comme si la Croatie n’arrivait pas à se défaire d’un vieux syndrome en jouant, une nouvelle fois, le « gardien de frontières » de l’Europe.


 

 

 

 

 

 

À l'approche des élections européennes, le quotidien « La Croix » se rend dans un pays européen, à la recherche des preuves d’une Europe qui aide les États à se développer, à se protéger, et à s’épanouir dans une communauté de destin. Rijeka, la diversité croate et Le lien retrouvé d’un pays à la périphérie s'inscrivent dans l’excellent reportage sur la Croatie de François d'Alançon publié le 6 mai 2019.

 



 

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