Décalés et engagés

27/01/2019

 

 

 

 

 

 

Le Fantôme de la liberté. Revue littéraire pour la survie en ces temps schizophrènes

 

 

 

 

 

Nenad Popović,

Dalibor Šimpraga,

Yves-Alexandre Tripković (eds.), Zagreb/Paris, Durieux/THEATROOM,

2016, 912 p. 20 €

ISSN 1334-3327
 

 

Revue littéraire paraissant à Zagreb et Paris, le Fantôme de la liberté publie une première édition spéciale parisienne. Fondé en 2003, elle a pour titre une référence au film éponyme de Luis Buñuel, qui inspira le poète bosniaque Semezdin Mehmedinović qui lança une revue culturelle du même nom durant le siège de Sarajevo. Il reste de cet héritage une tradition revendiquée de « l’insoumission et du dépassement des frontières ». Le projet de ce volumineux numéro consiste à proposer un « aperçu des préoccupation littéraires, philosophiques, sociologiques, historiques, linguistiques et culturelles » de la Croatie d’aujourd’hui. Après un bref envoi d’Y.-A. Tripković, suivent six chapitres, scandés sous forme de « coup d’essai », « coup de foudre », « coup de théâtre », « coup de gueule », « coup de grâce », et d’un « coup d’œil » final. Se succèdent des essais à contenu majoritairement historique, des extraits de romans, des pièces de théâtre, des textes polémiques, de la poésie et les travaux de cinq photographes et plasticiens. Le dossier livre ainsi un large panorama de la production culturelle croate, par des artistes le plus souvent peu ou pas traduits en français. L’insoumission se lit dans le choix opéré, qui est tourné vers des textes qui ont une liberté de ton bien distincte d’une version officielle de la littérature. Le projet vise à faire « découvrir des voix qui dessinent le portrait d’un monde plus juste » (p. 9). Ce sont par conséquent des textes décalés et engagés qui ont été inclus dans cette anthologie. Dans la formulation de l’écrivaine Olja Savičević Ivančević, « la Croatie ce ne sont ni Split, ni Zagreb, ce que la Croatie est vraiment aujourd’hui tu peux le voir le mieux en province, précisément sur les bords, dans les banlieues où le temps s’est arrêté et où tout est laissé à la décadence, celle esthétique, qui a été précédée par celle éthique et existentielle » (p. 586, traduit par Martina Kramer). Ce sont les angles morts de la culture croate qu’explorent les auteurs, des lieux et des personnes que les voyageurs ne voient ordinaire pas, ce sont aussi des strates historiques qui affleurent, à l’instar de la question de la langue, devenue un enjeu politique, qui s’est figée dans les années 1990 et reste encore un peu rigide par peur de mal s’exprimer (p. 590). Sur cette question comme sur d’autres, les textes donnent à entendre un dialogue, sur la question de l’existence même d’une langue croate, entre les positions antagonistes de la linguiste Snježana Kordić (pour laquelle n’existe qu’une seule et même langue, le serbo-croate) et la romancière Slađana Bukovac (« cela nous plaît d’être de tels polyglottes »). Figure controversée du passé yougoslave, Tito est présent à travers la présentation de sa récente biographie par Ivo et Slavko Goldstein. Un diptyque théâtral sur Janko Polić Kamov (1886-1910), un pionnier de l’avant-garde, propose une pièce de l’auteur en traduction (la Tragédie des cerveaux), complétée par une œuvre théâtrale de Slobodan Šnajder de 1977 qui a Kamov pour héros éponyme. Avec Vladan Desnica (1905-1967) et Ivan Slamnig (1930-2001), il s’agit des seuls auteurs non contemporains représentés dans l’anthologie : écrivains quelque peu marginalisés en Croatie durant les dernières décennies. Desnica pour son ascendance en partie serbe, Kamov pour son anticléricalisme viscéral. Les éditeurs proposent donc une histoire littéraire résolument inclusive, selon le mot d’ordre que « la politique passe, les textes canoniques restent ». Ce numéro se fait l’écho de débats internes et d’opposition, et dessine de la sorte un paysage critique sans complaisance à l’égard de l’Europe (Igor Štiks).
     S’il ne s’agit pas de la première anthologie de textes croates parus en français, celle-ci a le mérite de parcourir tous les genres et de rendre compte des multiples ramifications par lesquelles circulent les traductions, grâce notamment aux effort déployés par les Éditions de l’Ollave pour proposer des textes de poésie croate en traduction et ceux de Nicolas Raljević pour le répertoire théâtral. Cette généreuse entreprise bute cependant sur des questions conceptuelles et formelles. Le principe de sélection suivi dans chacun des chapitres, non pas chronologique ou thématique, mais strictement alphabétique, met le lecteur dans la situation de devoir décrypter les raisons des chois opérés. En l’absence de paratexte, à l’exception de brèves notices bio-bibliographiques finales, sans véritable introduction aux œuvre, seuls les plus avertis pourront restituer ces extraits et leurs auteurs dans leur contexte de création et de réception. Sans notes infrapaginales, le lecteur sera contraint de se frayer son propre chemin à travers nombre de termes historiques et géographiques. L’ambition d’embrasser une multitude de textes a laissé ouvert nombre de problèmes de traduction et autres coquilles (« folie de vache » pour maladie de la vache folle p. 123, « knjižnica » traduit par librairie et non bibliothèque p. 906). Un choix plus resserré, édité plus attentivement, aurait sans doute permis de découvrir des auteurs sans scories qui peuvent sérieusement entraver la lecture. Par ailleurs, le parti pris de mêler résumé de certaines œuvres récentes et textes inédits ne semble pas complètement convaincant, car il prive le lecteur d’un accès direct à un ensemble de textes qu’il pourrait comparer dans leur écriture. Il est bienvenu pour cette raison de donner un extrait de l’essai d’histoire littéraire au ton très personnel de Milana Vuković Runjić sur Proust et Matoš à Venice (2013), deux auteurs contemporains qui ne se connaissaient pas, mais qui puisèrent de communes inspirations dans la cité des doges.
     Vaste travail qui se fait l’écho d’une envie urgente de faire partager de nombreux textes, ce numéro de revue mérite cependant d’être repéré et consulté en ce qu’il dessin le paysage culturel d’une Croatie alternative, non officielle (bien que la publication bénéficie du concours du ministère de la Culture de Croatie). Des textes inédits d’auteurs qui jouent pour certains un rôle de premier plan dans la vie culturelle contemporaine croate, d’autres plus discrets à ce jour, sont désormais accessibles : de Darko Rundek à Kristijan Novak en passant par Daša Drndić et Vedrana Rudan, ce sont d’innombrables perspectives de lecture qui s’offrent désormais en version française.

                                                                                                                                                  Daniel Baric
                                                                                                                                     Sorbonne Université

Compte rendu initialement publié dans la Revue des études slaves, t. 89, fasc. 3, 2018.

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