La gadoue à l'aurore

28/12/2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La Croatie sera un des pays les plus développés au monde. »

       La Présidente de la République de Croatie
 

« Il est plus probable que la Terre s’arrête de tourner plutôt que la Croatie devienne le pays le plus développé au monde. »
                                             Groupe de citoyens


 

 

La vie à la campagne croate


Floppy joue au football sur la PlayStation assise avec ses jambes au cou, appuyée sur les genoux, au bord du tapis du salon entre le canapé convertible bleu-gris et la table basse remplie de verres et de tasses, menant Liverpool vers la victoire contre Manchester United d’un score élevé de 4 : 0, lorsque Sultan fait irruption de la terrasse et la regarde significativement, l’index de la main droite levé à la hauteur de son œil droit, marquant une pause dramatique.
       « Je pense avoir une idée brillante, mais j’ai besoin de ton aide d’experte ! »
       « Attends que j’aie terminé. » Floppy ne le regarde même pas. C’était trop risqué de détourner le regard de l’écran et du match.
       « Fais une pause. Je pense qu’on tient un hit ! »
       « Ne me force pas à faire une pause car je suis on-line. Ce n’est pas poli envers l’adversaire de la lointaine et amicale Nouvelle-Zélande. »
       « Ce type ne devrait-il pas déjà dormir ? »
       « Comment sais-tu que c’est un homme ? »
       « Quand tu l’as mentionné, tu t’es exprimée au masculin. »
     « Mon petit futé… » Floppy continuait de parler à Sultan sans le regarder. Sultan réfléchit brièvement.
      « Hmm… Si chez nous il est treize heures, quelle heure est-il là-bas ? Quelle est le décalage horaire ? Dix, quinze, vingt, cinquante ? »
       « Je pense que c’est onze, mais je te recommande de te servir de Google. »
Sultan sort le portable et très vite apprend quel est le décalage horaire avec la Nouvelle-Zélande.
       « Effectivement, onze heures de différence. Qu’est-ce que t’es intelligente, Floppy ! »
Floppy pose enfin son regard satisfait sur Sultan, mais cette fraction de seconde avait suffi à lui faire perdre le ballon au milieu du terrain et à ce que les joueurs du Manchester United, c’est-à-dire ce type de la Nouvelle-Zélande, engage une fulgurante contre-attaque.
       « Non ! Non ! Non ! » criait-elle en panique, par des mouvements fulgurants des doigts tentant de mettre fin à la progression de plus en plus dangereuse. Quelques instants plus tard, Floppy encaissa effectivement un but, ce qui la rendit bien malheureuse.
        « Et bah voilà, Sultan ! Ne me déconcentre pas, mon amour unique ! Si je vainc à nouveau Nigel de Hamilton en Nouvelle-Zélande, ça sera ma troisième victoire consécutive sur ce tournoi incroyablement épuisant et coriace. »
       « Mais il est deux heures du mat là-bas. Nigel de Hamilton ne devrait-il pas dormir à cette heure-ci ? »
        « Sultan, s’il te plaît, patiente encore deux minutes, le temps de finir le match. »
        « Je pense que tu t’excites sur Nigel de Hamilton ! »
        « Nigel de Hamilton a douze ans ! »
        «
 C’est donc comme ça que tu gagnes, hein Floppy ? Tu exploites l’épuisement du pauvre gosse ? Ses parents te tueront une fois, qu’à cause de toi, il aura relâché son attention à l’école ! »
       « Sultan, quitte la pièce, je t’en conjure ! » Floppy était résolue. Sultan retourna sur la terrasse avec toiture de la maison secondaire des parents de Floppy se trouvant sur la partie droite de l’île de Krk. Sultan dirigea son regard vers la plus grande île croate, Cres, mais celle-ci n’était pas vraiment visible car la pluie tombait depuis quatre jours, ce qui était plutôt inhabituelle pour un début d’août.
      L’apparence de Sultan était toute autre que celle des associations qu’aurait pu éveiller son surnom. Aux cheveux blonds et aux yeux bleus, haut de 189 cm, un surnom scandinave du genre Erik, Tor, Viking, Saab ou Volvo lui siérait mieux. C’est Floppy qui l’a nommé ainsi quatre ans auparavant, lors de leur premier rendez-vous, quand elle a appris que Sultan était né en Turquie pendant que son père était l’employé de l’ambassade à Ankara. Sultan ne lui a pas rendu la pareille en lui assignant un surnom, même si Floppy ne sonne pas comme l’aurait fait un véritable prénom. C’est son père qui l’a nommée ainsi, car elle est née à l’époque où la disquette floppy était le couronnement de la mémoire externe des ordinateurs et semblables appareils. Son père était le champion pluriannuel du fameux quiz télévisé Le Sommet des Dieux, un homme d’une mémoire incroyable dont la fille se devait d’hériter de sa capacité cérébrale. Le cerveau de Floppy est véritablement devenu l’organe d’une immense capacité de mémoire, surtout dans le domaine du sport, avec une prédominance sur le football. Floppy désirait terriblement devenir commentatrice sportive à la télévision et était étudiante en deuxième année de journalisme. Elle était parmi les meilleurs étudiants de sa génération, et certains affirmaient également qu’elle est aussi la plus belle en la comparant avec Natalie Portman, juste que sa peau était quelque peu plus foncée et que ses seins étaient bien plus généreux que ceux de la fameuse actrice.
    Sultan étudiait la dramaturgie, lui aussi en deuxième année. Pendant ces jours pluvieux, il tentait de concevoir un scénario pour la série télévisée sur le thème de La Vie à la campagne croate dans le cadre du concours lancé par la télévision nationale. Il semblait avoir finalement trouvé l’idée pour son projet. Légèrement trempé, il crachotait paresseusement de la terrasse, les coudes appuyés sur la balustrade en attendant que Floppy termine enfin son match sur la PlayStation.
Du salon, résonna enfin le cri d’enchantement à la suite duquel Floppy prononça, d’une voix d’un sérieux commentateur sportif, quelques mots sur le match qui venait de prendre fin.
       « C’est la plus grande défaite que Manchester United ait subi contre Liverpool sur Old Trafford dans l’histoire des rencontres mutuelles des deux clubs anglais au plus grand nombre de trophées… »
       Sultan retourne dans la chambre coupant sa phrase.
     « Alors ? » Floppy le regarde avec sérieux en s’adressant à lui d’une voix d’un journaliste professionnel de télévision.
      « 7-1 ! Même si l’espace d’un instant il semblait que les joueurs de United pouvaient revenir dans le match, les joueurs de Liverpool punissaient quasiment toutes leurs fautes, ayant tout misé sur l’attaque. Les buts pour Liverpool ont été marqués par… » Plutôt impatient, Sultan l’interrompit.
       « C’est bon, Floppy ! Vas-y, s’il te plaît, laisse-moi enfin exposer ma vision. »
       « Parle ! »
       Sultan s’assoit sur le canapé auprès d’elle et aspire profondément.
       « J’ai une idée pour le concours ! »
      « La vie à la campagne croate — est-ce possible sans que cela soit ennuyeux et arriéré ? » Floppy monte sur le canapé, s’assoit à la turque et se tourne vers Sultan.
      Sultan imite ses mouvements en s’asseyant lui-même en position « turque » et se tourne vers Floppy. Puis, se concentre et commence enfin sa présentation.
       « C’est bon. Écoute-moi bien. Comment s’appelait déjà ce club de foot d’une ligue mineure qu’il y a longtemps un oligarque avait acheté, rachetant ensuite tous les meilleurs joueurs et participant en peu de temps à un superbe tournoi ? »
      « Anji Makhatchkala de Makhatchkala en Daghestan, république de la Fédération Russe au Caucase du nord — ils étaient en Ligue Europe. Samuel Eto et Roberto Carlos jouaient pour eux. Le propriétaire s’appelle… »
      « C’est bon ça, c’est bon ! J’aurais besoin de ces informations plus tard » l’interrompt Sultan en poursuivant : « Donc, mon histoire est très semblable. Nous avons quatre personnages incroyablement riches : un Russe, un Amerloc, un Arabe et un Juif, ne sachant que faire de tout leur argent. Par pur ennui, ils décident d’investir des milliards et des milliards de dollars dans la fondation d’un club de football dans lequel ils comptent amener les meilleurs joueurs du monde, et ce sont ? »
       Floppy, sans hésiter : « Messi, Ronaldo, Robben, Salah, Ibrahimović, Pogba… »
      Sultan l’interrompt à nouveau : « C’est ça, c’est bon ça, c’est bon ! Sur ce point, j’aurais besoin plus tard de ton aide pour la caractérisation des personnages principaux. »
      Vu son expression, on ne dirait pas que Floppy ait tout à fait compris cette phrase de Sultan. Il poursuivit son exposé.
      « Ainsi, les quatre se retrouvent chez l’Amerloc dans sa villa aux Bahamas, mais peinent à se mettre d’accord sur quel club acheter. L’Amerloc veut un club américain, le Russe veut un club russe, l’Arabe un club arabe et le Juif un club juif, c’est-à-dire israélite. Du coup, ils conviennent de faire tourner le globe en y balançant une fléchette — là où la fléchette se plantera c’est là qu’ils achèteront le club de football local en le rendant le meilleur club de tous les temps. Écoute maintenant ! La fléchette se plante en Croatie — dans un village s’appelant Paukovac et dont la ville la plus proche est Dvor ! »
       « LE Dvor ? Précisément à 120 kilomètres sous Zagreb, à la frontière avec la Bosnie — Dvor sur Una ? »
       « Oui. »
       « Ça me plaît ça ! Et alors ? »
      « Dans la ville existe déjà le club de football, il s’appelle ŠNK Podovi Dvor et évolue dans une ligue mineure du comté. Nos quatre personnages achètent carrément le club, et dans le village Paukovac dans lequel la fléchette s’est plantée construisent un stade pour 50.000 spectateurs — ils démarrent de suite avec la supposition que le club deviendra grand ! Puis, dans la proximité construisent aussi un immense camp d’entraînement et des tas de villas dans lesquelles vivront les joueurs qu’ils comptent acheter pour des milliards et des milliards de dollars. Peu après, au village arrivent vraiment les meilleurs joueurs, ceux que tu as mentionnés tout à l’heure. »
     « Messi, Ronaldo… » Floppy reprend l’énumération, mais, impatient, Sultan l’interrompt à nouveau.
       « Nous reviendrons à eux, laisse-moi juste t’expliquer la trame. Donc, lorsque tous ces joueurs arriveront, la population locale — contrairement à toutes les attentes — ne s’est pas du tout réjouie de cette nouvelle situation, car ils se voient bousillés leur tranquillité habituelle. Surtout lorsque dans la proximité du village, ils construisent l’aéroport pour les besoins des avions privés des stars de football qui, sans arrêt volent par-ci par-là. L’entraînement terminé, chacun s’envole dans son avion pour Londres, Paris, Madrid, revenant tôt à l’aube à l’entraînement, à nouveau avec un vacarme insoutenable des moteurs d’avions. Ce dont j’ai besoin maintenant, ce sont les caractéristiques physiques et psychologiques de ces grandes vedettes de football, ce qui me permettra de construire les relations tendues entre la population locale et les joueurs. «
        Floppy se retourne vers la terrasse. La pluie continuait de tomber. Puis se lève brusquement, fait quelques pas, s’arrête et se retourne vers Sultan avec une expression au visage du genre « maintenant, écoute-moi bien ».
        « Tiens, Messi, par exemple. Concernant sa caractérisation psychologique, c’est un grand gentil. Physiquement — il est d’une bien petite taille. »
       « Parfait, les paysans peuvent se moquer de lui en le traitant de nain : "Hey, Messi, elle est où Blanche-Neige ? Hey, Messi, t’es tombé bien bas !" C’est le genre de choses qu’il me faut — tu piges ? Les paysans doivent avoir recours aux coups bas, car ceux-là les énervent grave, surtout parce qu’ils sont anormalement riches. Et en plus, ils ont ces avions avec lesquels ils arrivent et repartent jour après jour créant un vacarme insupportable. »
        « Je pige ! » Floppy était plutôt satisfaite de l’idée de Sultan. Elle s’est mise de suite à poursuivre sa réflexion faisant un saut jusqu’à la porte de la terrasse qu’elle referma, car le vent avait soufflé dirigeant la pluie jusqu’au salon.
        « Tiens ! Ronaldo est souvent très égoïste. »
        « Alors probablement qu’il est aussi radin. »
        « C’est possible. »
        Sultan se mit à réfléchir, puis eût une idée.
        « Je sais ! » Il sort son portable et dans l’application des cartes ouvre celle de la Croatie.

        « Regarde, en face de Dvor se trouve cette ville Novi Grad. L’avare Ronaldo peut aller en face en Bosnie chercher la boisson et les cigarettes, vu que là-bas c’est moins cher ! »
       « Excellent ! Les paysans peuvent aussi lui jeter de la monnaie comme s’il était un pauvre misérable et l’appeler Le Gitan. » Floppy revient au milieu du salon, juste en-dessous de la lampe blanche d’un design minimaliste scandinave rappelant une bouteille tressée puis sciée. Si la lumière avait été allumée, la scène aurait été théâtrale. Floppy dans le faisceau de lumière.
         « Génial ! Continue ! »
        « Zlatan Ibrahimović… Hmm… Il est très grand et d’origine bosniaque. Il a aussi une ridicule coupe de cheveux. »
         « Il aurait suffi qu’il soit Bosniaque ! Faut frapper bas, tu piges ? Y aurait-il un bon noir ? »
         « Pogba ! »
        « Devant sa villa, les paysans peuvent brûler une croix habillés en uniformes du KKK ! », la flamme de la croix brûlante brilla dans ses yeux.
         « Hahahaha ! Quel chef-d’œuvre ! »
         « Y aurait-il un bon Juif ? »
         Floppy réfléchit brièvement.
         « Il y avait cet Argentin Walter Samuel, mais lui ne joue plus. »
         « Il pourrait être l’entraîneur ! »
        « Pourquoi pas ! Je n’ai même pas envie d’imaginer ce que les paysans pourraient lui faire à lui. »
          « Non, tu n’as pas envie ! »
          Floppy regarde Sultan, retire le T-shirt sous lequel elle ne portait pas de soutien-gorge.
         « Sultan, l’idée est tellement bonne que je suis excitée sexuellement » dit-elle en s’approchant sensuellement jusqu’au canapé pour s’assoir à côté de Sultan.
         Sultan se mit à lui embrasser les seins, puis lui embrasse le ventre, ensuite l’entrejambe. S’en est suivi un sexe passionnant. Floppy aimait que Sultan lui parle pendant le sexe.
          « Alors, que se passe-t-il ensuite ? »
         « Tout fout le camp. Les joueurs ne pouvaient plus supporter toutes ces horribles injures des locaux, ils ont mis fin aux contrats et se sont enfuis loin du village Paukovac. »
          « Quels étaient les dégâââââts ? »
         « Des milliaaaaards. Les joueurs ont fait faillite, car le tribunal les a assénés de ne pas avoir respecté le contrat, et ils sont tous, petit à petit, morts de faim. »
          « Et qu’est-ce qui se passaaah ensuite ? Avec le stade, le camp et les villas, les joueurs ? »
          « Les paysans ont brûlé tout ça, pour que ça ne leur rappelle pas le triste passé. »
          « Est-ce que je vais être au générique ? »
          « En tant que collaboraaahtrice experte ! »
          « J’aime être la collaboraaahtrice experte ! »
          Floppy et Sultan jouissaient tellement qu’ils n’avaient pas remarqué que la maison secondaire avec tous ses meubles et objets tremblait comme si elle subissait une légère attaque épileptique. Ils n’avaient pas entendu le verre tomber de la table, en se brisant sur les carreaux en céramique. Juste au moment où Floppy jouissait d’orgasmes multiples, elle et Sultan furent catapultés du canapé comme si quelqu’un avait retourné le canapé en le remettant en place aussitôt. Ou comme si, par exemple, quelqu’un avait freiné brusquement en voiture alors qu’ils n’avaient pas été attachés étant propulsés en avant vers le pare-brise. Malgré cet événement inhabituel, Floppy chevaucha Sultan allongé par terre et finalisa son orgasme, pendant que la maison s’accordant à son rythme cessait de trembler tout doucement.
         Après le sexe, Floppy se leva aussitôt et alluma le téléviseur sur lequel débutait juste le flash infos « 
COLLISION À CAUSE DU RALENTISSEMENT DU GLOBE TERRESTRE — 20e partie » était écrit sur l’écran. Dans le cadre apparut ensuite la Présidente de la République qui passait ses vacances en Argentine s’adonnant au ski, dans la station de ski mondaine Cerro Castor en Terre de feu. Elle était vêtue d’un uniforme sportif de la sélection croate de ski, et sur la tête portait le casque dont la partie de devant arborait l’emblème croate. Au-dessus de l’emblème était accroché une caméra GoPro. Le fameux journaliste expérimenté de soixante-dix ans Belizar Anić, qui quasiment jamais ne se séparait de la Présidente, avait lui aussi sur son casque la caméra GoPro, du coup la télétransmission mixait les questions du journaliste avec les réponses de la Présidente par le biais de leurs deux caméras.
        « Chère Présidente, où étiez-vous pendant le, disons jubilaire, vingtième ralentissement de notre planète ? » Les lunettes de Belizar étaient complètement brumeuses, ce qui empêchait de voir ses yeux. Le journaliste saisit l’occasion et les essuya pendant que la Présidente répondait.
        « Heureusement, je n’étais pas sur la piste, mais à côté. J’avais, sur la terrasse du lieu de la villégiature au bord de la piste, une réunion avec nos expatriés vivant en Terre de feu. »
         « Comment vont-ils ? »
         « Heureusement, personne n’a été blessé. »
         « Qu’avez-vous ressenti pendant le ralentissement ? »
         « Heureusement, cela n’était pas aussi brusque et puissant comme il y a trois semaines lorsque j’ai gagné une blessure à la tête. Mais à ce moment-là, tout comme maintenant, je ne pensais qu’à mon pays — la Croatie ! »
         « Aux expatriés, cela avait aussi été la première pensée, n’est-ce pas ? »
         « Évidemment ! Nombreux parmi eux veulent retourner dans leur patrie. »
         « Que souhaitez-vous livrer aux hommes et femmes Croates, vivant dans le pays et ceux étant en émigration ? »
         « Restez courageux, mes chers, Dieu est avec nous ! »
         « Quels sont vos plans pour la suite dans le cadre de vos vacances estivales sudaméricaines ? »
         « Je visiterai demain nos émigrés au Chili, puis j’irai en Antarctique. »
         « En Antarctique ? » Belizar n’avait pas joué son étonnement avec assez de conviction, tout en remettant sa longue chevelure blanche qui surgissait sous le casque et que le vent dirigeait vers sa bouche.
         « Jusqu’à l’Antarctique il n’y a que 2500 kilomètres d’ici ! J’ai quelques importantes réunions là-bas lors desquelles nous étudierons les moyens pour renforcer la collaboration entre la Croatie et l’Antarctique dans le domaine de l’import-export. »
          « Bon courage ! »
        « Salutations à tous les hommes et femmes Croates dans la patrie et hors d’elle ! » dit la présidente et descend sur ses skis la montagne illuminée par le soleil matinal. Le journaliste démonte sa caméra du casque, dirige l’objectif vers sa tête et s’adresse aux spectateurs.
         « Rares sont les hommes et femmes d’État au monde qui à chaque instant se consacrent à la promotion de leur pays, même en étant en vacances. Heureux est le pays et heureux est le peuple qui a une telle présidente. » Les lunettes de Belizar s’embrumèrent à nouveau, mais sans main libre pour les essuyer, il les retira alors en fixant significativement la caméra tout en poussant du doigt de la même main le casque au niveau de l’oreille.
          « Tenez, on vient de m’informer que notre planète a ralenti de 12 km/h supplémentaires dans sa rotation autour du Soleil et de 8 km/h supplémentaires dans sa rotation autour de son axe ! »
Ensuite Belizar retourne la caméra en montrant le plan général de la scintillante piste de ski.
         « Vous voyez, là-bas les gens sont tombé du remonte-pente pendant le ralentissement. J’espère qu’il n’y a pas de morts. Si jamais un Croate a succombé, nous vous en ferons part dans les prochaines nouvelles. Nous retournons au studio. »
          Dans le cadre apparaît le présentateur en s’adressant aux spectateurs.
        « Nous revenons bientôt avec des nouvelles informations sur le ralentissement de notre planète. Et maintenant, voyons le reportage sur la dernière phase de la construction de la nouvelle église à Benkovac en présence du maire, Monsieur… »
        Floppy éteint le téléviseur et l’air inquiète, regarde Sultan. Pendant un temps, ils ne faisaient que se regarder, puis Sultan parla enfin.
         « Écrivons ce scénario. »
         « Allons-y ! »
         « Il faut trouver un bon titre ! »
         « Il le faut ! »
 



Bonjour nocturne !


Jusqu’à l’automne tardif, la Terre avait ralenti sa rotation autour du Soleil et autour de son axe de quatorze fois, et personne ne savait pourquoi ceci arrivait et quand cet enfer d’incertitude allait prendre fin. Une journée en Croatie durait maintenant deux jours, et une nuit six jours, c’est-à-dire six nuits. Au peuple croate qui a souffert, et qui aimait le soleil plus que n’importe quoi, s’est adressée aujourd’hui à nouveau, par le biais de la télétransmission, la présidente qui huit jours auparavant est partie pour un voyage officiel en Australie. Elle se tenait en maillot de bain sur la plage de sable à proximité de Sydney, avec les expats croates portant le maillot de foot à damier de leur patrie. La présidente était habillée en combi moulante de HPS ce qui est l’abréviation de Hrvatski plivački savez, l’Association croate de natation — comme à son habitude, elle assurait la promotion de sa patrie. Le soleil était justement en train de se coucher dans l’océan Pacifique, souffletait une douce brise d’un printemps tardif. Bien entendu, en compagnie de la présidente se trouvait aussi le journaliste Belizar Anić dont les longs cheveux blancs ondulaient dans le vent. Il avait enfilé un long short de surf et, sur la partie supérieure de son corps, portait un T-shirt touristique bon marché avec le motif d’un kangourou surfant sur les vagues et lançant le boomerang.
       « Chère présidente, comment se déroule votre visite officielle en Australie ? »
       « Bonjour à tous en Croatie, ma patrie adorée. »
      « Excusez-moi, juste un instant, Madame la présidente » l’interrompt l’animateur poussant la petite oreillette dans son oreille. « On vient de m’informer de la régie qu’actuellement il fait nuit en Croatie. »
       La présidente jeta un coup d’œil sur la montre-bracelet qui reflétait la lumière.
       « Hmm ? S’il est huit heures et demi de l’après-midi ici, c’est qu’en Croatie il est neuf heures et demi du matin. J’avais la meilleure note en géographie » pendant qu’elle prononçait ceci, la présidente écartait les mains comme si elle se justifiait, et lui à nouveau poussait l’oreillette dans son oreille écoutant quelqu’un à l’autre bout.
       « On m’indique de la régie qu’en Croatie il est effectivement neuf heures et demie, mais dû au ralentissement de la Terre dans notre patrie, aujourd’hui il ne fera jour que cinquante minutes après midi. » Dès que Balizar eut expliqué à la présidente de quoi il en retournait, de ses doigts elle se frappa le front.
       « Oh la la la la la la ! Il m’est impossible de m’habituer à ce maudit ralentissement. Vous pouvez imaginer comme tout ceci m’a chamboulée, pour ne pas dire rendue folle. »
      « Nous savons exactement ce que vous ressentez, chère présidente… Ma proposition est qu’à notre peuple en Croatie, nous nous adressions avec une nouvelle salutation qui sera plus en accord avec la situation nouvellement advenue. »
      « Bonjour matinal ! » l’idée vint de suite à la présidente, ce qui enchanta franchement Balizar Anić, qui applaudit plusieurs fois, suivi rapidement par les émigrants installés tout autour, se montrant et faisant signe à la caméra derrière la présidente. Lorsque les applaudissements se sont apaisés, la présidente s’adressa à nouveau à Belizar, c’est-à-dire à la caméra.
       « Bonjour nocturne à tous en Croatie, notre pays adoré ! Vu que nous parlons de ce dérèglement inhabituel, je ne peux pas ne pas vous présenter de magnifiques personnes tellement courageuses qui supportent brillamment ces incroyables canicules. N’oublions pas que là, maintenant, une journée dure six jours ! Ce n’est que maintenant que nous avons osé sortir, une fois le soleil adouci. »
Le journaliste dirige le microphone vers l’émigrant le plus proche de la présidente.
       « Comment vous protégez-vous exactement de cette insoutenable canicule ? »
      L’émigrant d’un âge moyen tend les mains vers le journaliste en signe d’impuissance. Puis, la présidente explique au journaliste la raison exacte de la réaction confuse de l’expatrié.
        « Ils ne parlent pas le croate. »
        « Ah, d’accord — ce sont en fait des descendants ? »
        « Oui — troisième, quatrième génération. »
        « Euh, je ne suis pas très habile en anglais, vous pouvez leur traduire ? »
        « Je peux. »
        La présidente posa la question à l’immigrant en anglais, qui lui répondit brièvement.
       « Il dit qu’ils ont de larges chapeaux et qu’il peut nous en montrer un qui se trouve dans sa voiture. »
        « Excellent ! »
       L’immigrant quitte rapidement le cadre, pendant que le journaliste poursuit l’entretien avec la présidente.
      « Les gens en Croatie sont peu satisfaits par la longueur de la nuit qui dure six jours, tout comme des températures basses auxquelles ils ne sont pas tout à fait habitués. Un grand problème est aussi cette insomnie collective, et de nombreux citoyens sont blessés, car ils s’enfoncent dans tout et n’importe quoi pendant ces freinages brusques — dans les hôpitaux il n’y a plus de place. Qu’aimeriez-vous leur dire ? »
       « Peut-être que toute cette situation, il faudrait l’envisager d’un autre angle. Les longues nuits peuvent être aussi bien romantiques. Surtout si, par exemple, la neige tombe dehors. Le petit feu, la cheminée — mais quelle merveille ! »
      « J’admire à quel point vous pensez toujours et si positivement », Belizar était franchement enchanté.
        « Merci. »
        « Quels sont vos plans après la tournée australienne ? »
      « Dans pas moins de deux jours, je pars pour la Nouvelle-Zélande visiter nos expatriés, et ensuite je me rendrai en Nouvelle-Calédonie. »
        « C’est que là-bas aussi, on a des expats ? »
      « Il doivent être deux ou trois, mais je voyage là-bas surtout pour tenir quelques réunions urgentes avec des hommes d’affaires calédoniens avec lesquels je discuterai du renforcement des liens entre nos deux pays. »
      Puis, dans le cadre apparaît l’expatrié qui est allé jusqu’à  son automobile pour trouver son chapeau. Effectivement, le chapeau était des plus grandes dimensions — modèle classique australien qu’avait porté Crocodile Dundee dans le film homonyme, mais d’un bien plus grand diamètre. Le journaliste se saisit du chapeau et le montre à la caméra.
       « Voilà avec quoi nos expatriés en Australie se défendent du soleil. Ceci pourrait nous servir à nous aussi, l’été prochain, lorsque chez nous la journée s’étalera sur six jours — et comme c’est parti peut-être même plus ! Combien coûte un tel chapeau ? »

« Terminééééééé ! » cria Sultan assit au bureau devant le laptop dont le clavier était éclairé par une petite lampe de chevet courbée. Dans le petit T1 zagrébois, Floppy et lui ont emménagé suite à l’été pluvieux sur l’île de Krk ; et le loyer de l’appartement avait été à part égale financièrement appuyé par les parents des deux. Floppy éteignit le son sur le téléviseur interrompant Belizar Anić en discussion avec la présidente, se leva du canapé trois places et vint jusqu’à Sultan. S’assoit sur ses genoux et l’embrasse.
        « Sultan, je suis actuellement la femme la plus fière sur notre planète au ralenti. »
       « Nous n’avons toujours pas le titre… Non seulement pour la série, mais même pas pour un seul épisode… » Sultan était quelque peu inquiet.
       « Ne t’inquiète de rien, on trouvera quelque chose. » De son index, Floppy lui toucha le nez. « Le délai c’est pour quand ? »
       « Quel jour sommes-nous en fait ? Quelle heure est-il ? Où allons-nous ? Qui sommes-nous ? »
Floppy se tourne vers le laptop de Sultan et regarde le calendrier.
       « Il est deux heures, le cinq décembre et nous sommes jeudi. »
       « Deux de l’après-midi ou du matin ? »
       « 14 heures… Le délai c’est pour quand ? »
       « Le dix. »
       « Bah nous avons du temps. Laisse-moi lire puis, je trouverai les titres. Allez, casse-toi d’ici. »
Sultan s’amène jusqu’au canapé trois places, s’allonge là avec le coussin sous la tête, se saisit de la télécommande, allume le téléviseur et augmente le son. La reprise de son western préféré Rio Bravo venait de commencer.
       Après le western, Sultan eut l’idée de voir un autre western et se décida de revoir son deuxième film préféré dans ce genre de films avec des cowboys, Le bon, la brute et le truand. Pendant ce temps, Floppy lisait son scénario pour la série télé de six épisodes et notait souvent quelque chose avec un crayon sur une feuille de papier. Pile au moment de la culmination du conflit à trois dans le légendaire spaghetti-western, Floppy referma le laptop en souriant avec satisfaction. Sultan somnolait sur le canapé trois places. Floppy augmenta le son au maximum, réveilla Sultan en le regardant d’un air menaçant sous le son du thème musical dramatique.
       « Tu t’es endormi pendant ta scène de film préférée ! »
       « Ce n’est plus celle-là ma préférée. »
        « Ah bon ? »
       « Justement, je réfléchissais il y a quelques jours, c’est-à-dire quelques nuits — peut-être que ma scène préférée est celle lorsque Ripley à la fin d’Alien endosse le costume d’astronome. »
        « Lorsqu’elle est à demi-nue ? » Floppy joua bien une dangereuse menace.
        « Oui… » Sultan joua bien la frayeur.
        « T’en es sûr ? »
      « Non… C’est tout de même celle-là la meilleure scène jamais » Sultan acquiesce vers le téléviseur sur lequel se déroulait le générique. « Celle d’Alien est en fait complètement surestimée. »
        « Je suis tout à fait d’accord. » Floppy s’assoit à côté de Sultan et lui montre la feuille de papier avec satisfaction. « J’ai quelques idées. »
         « T’en penses quoi du scénario ? »
        « En ce qui me concerne — tu réussiras le concours. La manière dont tu as traité l’apparition des footballeurs connus est vraiment génial. »
         « Et les personnalités ? »
         « On voit que tu écoutais attentivement lorsque je te décrivais chacun d’entre eux. »
Sultan sourit regardant Floppy avec curiosité.
         « Et est-ce que t’as une idée pour le titre ? »
         « Je les ai tous. Mais — procédons par ordre ! »
         Sultan devint sérieux et se concentra.
        « Donc, je pense que chaque épisode doit avoir un titre tiré de la terminologie footballistique habituelle, une phrase facilement reconnaissable, une expression, étroitement liée à l’action de chaque épisode.
         « Excellent ! »
        « Écoute-moi attentivement. Le premier épisode s’appelle Le premier sifflement de l’arbitre, le deuxième c’est Action dangereuse pendant l’interruption, le troisième s’appelle Deux-zéro est le plus dangereux des avantages, le quatrième L’Équipe avec un tas de remplaçants, le cinquième c’est La compensation de l’arbitre et le dernier Le dernier sifflement de l’arbitre !
         Sultan était enchanté. Il sautillait sur le canapé trois places, et le canapé avec lui.
        « Mais c’est génial ! »
       « Tu comprends ? Chaque titre est carrément en lien avec l’action de chaque épisode, dans un sens métaphorique. »
        « Et en rien bancal — et c’est ce qui me plaît. »
        « C’est bon ça ! »
        « Et le titre ? »
        Floppy regarda Sultan de manière significative.
        « Le titre de la série c’est Le ballon est rond. »
        Sultan ouvrit grand les yeux.
       « Quel chef-d’œuvre ! Quelle excellente métaphore… Messi, Ronaldo, Robben et les autres — vous pensiez que les habitants locaux vous accepteront avec enchantement, car vous êtes des espèces de vedettes, mais quelque chose de complètement inverse est arrivé. Ce sont les paysans qui ont détruit vos vies en vous chassant dans vos tombes. Le ballon est rond ! »
      « Exactement. Nos paysans ne sont pas n’importe qui — nos paysans ont leur avis et leur personnalité ! »
        Sultan regarda significativement Floppy.
        « Je t’aime, Floppy… »
        Bientôt ils faisaient l’amour.

Quand, au bout de deux nuits, le jour se leva enfin, Sultan emballa le scénario — inscrit le titre du projet et les titres de chaque épisode. Il envoya le scénario par e-mail sur l’adresse laviealacampagnecroate@concours.tv, et attendait impatiemment le premier jour de l’hiver prévu pour les résultats.
      En même temps, et pour la première fois Floppy s’est inscrite à l’audition pour devenir commentatrice sportive. La même télévision à laquelle Sultan avait envoyé le scénario de la série Le ballon est rond avait annoncé l’appel pour le poste de commentateur sportif. L’audition consistait à faire assoir le candidat dans une petite pièce face au moniteur en lui faisant regarder un enregistrement de cinq minutes d’un concours sportif, en général du football, et c’était aux candidats de se débrouiller pendant ces cinq minutes pour montrer toute l’étendue de leur talent. Les candidats pénétrant avant Floppy dans la pièce en sortaient assez choqués. Les extrais de cinq minutes étaient incroyablement étranges et donc très difficiles à commenter. Un des candidats avait affaire à l’extrait de la finale de la coupe de Kazakhstan, un deuxième se devait de commenter l’extrait des qualifications pour la Coupe du monde féminine entre le Belize et le Guatemala, un troisième a eu un match de la deuxième division finnoise, et le quatrième montrait son talent de commentateur sur l’extrait du match amical entre Fidji et Trinidad et Tobago. Ainsi, la tâche de Floppy n’était en rien plus facile — l’extrait de cinq minutes des qualifications de la Coupe des nations africaines du match peu attractif entre l’Érythrée et Djibouti. Pour que l’affaire soit encore plus compliquée, des cinq minutes d’extrait, pendant quatre minutes et cinquante secondes le match n’était pas du tout joué, car un joueur de la sélection d’Érythrée avait par hasard cogné de son pied la tête du gardien de but de Djibouti. Mais Floppy ne se laissa pas impressionner — pas une seconde elle ne tournait en rond, il n’y avait pas de silence ni de confusion dans son commentaire.
« On espère que ce malheureux début ne dégradera pas les relations amicales des avoisinants Érythrée et Djibouti. L’arbitre principal — les organisateurs de ce duel ne nous ont pas livré le matériel presse, du coup moi la pauvre je ne sais même pas comment s’appelle l’arbitre principal, et d’où il nous vient. C’est ce fameux laisser-aller, schlamperei comme diraient les Allemands — vous savez exactement de quoi je parle, car en cela nous sommes très semblables aux Érythréens. Pour l’arbitre, je peux juste dire avec assurance que l’homme est d’Afrique et que sa peau est de couleur noire. C’est cette variante de la couleur de la peau noire, plutôt foncée qui passe en violet aubergine. Je pense que l’arbitre pourrait être de… peut-être de… Kenya, Tanzanie, ou un tel pays, peut-être d’Ouganda, mais cela n’est pour l’instant pas si important que ça. Là, il est en train de dire quelque chose à l’attaquant érythréen, qui dans l’immense désir de marquer le but en ciseau retourné avait à la place de la tête du gardien de but djiboutien… Mais je ne suis pas sûre de ce que l’arbitre lui explique exactement et dans laquelle des nombreuses langues, mais vu le langage du corps, je peux conclure que l’imprudent attaquant érythréen sera averti juste d’un carton jaune. Oui ! Et voilà — l’arbitre est justement en train de montrer le carton jaune à l’attaquant érythréen — un certain Darar Djama, les joueurs de Djibouti protestent maintenant auprès de l’arbitre principal pensant que Darar Djama ait mérité une plus importante punition. Mais, chers spectateurs, vous le voyez vous-mêmes, alors je ne vois pas pourquoi je vous raconterais ce que vous voyez. Du coup, une autre chose m’est venue à l’esprit, et elle concerne le destin humain. Imaginons, par exemple, que le gardien de Djibouti n’avait pas réagi à temps et que l’attaquant érythréen Darar Djama avait vraiment saisi le ballon et d’un ciseau retourné efficace marqué le but du bord de la surface de réparation ! À l’instant même, son geste aurait été frénétiquement diffusé sur les réseaux sociaux, et très vite serait parvenu jusqu’à un manager de l’autre rive de la Mer rouge où le standard est bien plus élevé qu’en Afrique. Le jeune Darar Djama se serait peut-être même mis à jouer dans un club saoudien chez un cheikh, ce qui serait probablement devenu son tremplin pour l’Europe. D’abord l’Italie, puis peut-être même l’Angleterre… Les grands clubs tels que Liverpool, Manchester United ou l’Arsenal ! Mais, ainsi Darar Djama restera peut-être à jamais dans la misérable Érythrée… »

Par un concours de circonstances, le premier jour d’hiver aussi bien Floppy que Sultan attendaient les résultats de leur dur labeur passé. Par la fenêtre de leur petit appartement, ils regardaient avec excitation dans la chronique grisâtre hivernale et attendaient l’alerte de l’arrivage des e-mails sur le laptop. Dehors et comme si à chaque instant il allait faire jour, la neige tombée toute la nuit fondait doucement se transformant en gadoue.
       C’est Sultan qui a le premier vécu la déception. Dans le refus qu’il avait reçu, il était écrit : « Nous sommes désolés de devoir vous informer que votre projet n’est pas d’une qualité suffisante pour notre concours. Pour de nombreuses raisons, la plus importante étant la suivante — il est impossible qu’une telle histoire se passe dans la campagne croate, et même si cela arrivait, les paysans croates n’auraient jamais été aussi méchants et négatifs. De plus, il nous faudrait écrire à chacun des joueurs connus une lettre en les priant de nous céder leurs droits à l’image, et cela est bien trop compliqué. Somme toute, votre projet n’a rien à voir avec la vie réelle, mais donne une mauvaise image sur la campagne croate et la Croatie elle-même, et cela était déterminant pour que nous refusions votre projet. »
        Puis, Floppy reçut le mail décevant.
       Nous sommes désolés de devoir vous informer que vous n’avez pas répondu aux conditions de notre audition. Vous n’êtes pas assez sérieuse pour nos critères. Si vous devenez plus sérieuse ces prochaines années, sentez-vous libre de nous recontacter. »
       Floppy se leva du bureau regardant par la fenêtre. Le jour continuait de se lever. Et même si le soleil pouvait apparaitre à l’horizon, elle ne l’aurait pas vu, car tout ce que Floppy pouvait voir devant elle n’étaient que les nuages gris s’étalant à l’infini. Depuis un moment, Sultan restait assis dans le canapé regardant à travers le téléviseur. De l’inhabituelle tristesse commune,un son étrange les secoua. Sur la petite table en verre se trouvant entre le canapé et le téléviseur, la tasse de café de Sultan se mit à trembler comme si elle avait été vivante. Puis, toute la vaisselles de l’appartement prit vie également — les assiettes et les verres de la cuisine communicante avec le salon. Après la vaisselle, les autres éléments, plus lourds, commençaient aussi à remuer — la petite table en verre, le bureau, la table de cuisine, l’étagère avec le téléviseur, de l’étagère avec des livres tomba d’abord le livre La Chute de l’Empire romain, enfin s’est secoué aussi le canapé massif. Aussi, la cime dénudée de l’arbre devant l’immeuble. Floppy et Sultan se regardèrent en même temps et accoururent vers la salle de bains, Floppy se saisit du laptop du bureau. Quand ils ont foncé dans la salle de bains, Floppy mit le laptop dans le petit casier le protégeant avec deux colonnes de serviettes de bain. Sultan se tenait déjà à la poignée métallique facilitant la sortie de la douche. Au dernier moment, avant que la Terre ait atteint l’apothéose de son ralentissement, Floppy agrippa de ses deux mains la poignée métallique. Cette fois-ci le ralentissement de la Terre était tellement fort, comme lorsque dans un vaisseau spatial éclate une partie et que l’univers se met à aspirer les astronomes à travers le trou fissuré. Pendant un temps, Floppy et Sultan résistaient à l’arrêt de la Terre grâce à la poignée métallique puis, ils furent propulsés en arrière, claquant fortement la porte de la salle de bains qui s’ouvrit.




Les gueules de bois et les émigrations


La Terre a définitivement arrêté sa rotation autour du Soleil et autour de son axe le 21 décembre, pile au moment où le jour se levait sur l’horizon croate — il ne pouvait pas être déterminé avec précision s’il s’agissait du jour ou de la nuit. Le dernier ralentissement et l’arrêt définitif de notre planète était de loin le plus intense, ainsi en Croatie plus de cent mille personnes perdirent leurs vies et le chiffre des blessés fut quintuplé. D’autres pays témoignaient d’une situation similaire et la Semaine mondiale du deuil fut déclarée. Le fameux astronome international, le Coréen dr. Lee Park Son s’est adressé quelques jours plus tard aux citoyens de notre planète en les informant qu’avec un groupe de grands experts dans le champ de l’astronomie, la physique, les mathématiques et la chimie, il en est venu à la conclusion qui suit : « Chères Terriennes et chers Terriens ! Notre planète restera immobile les 28 années et 5 jours suivants. À la suite de cela, j’espère qu’elle reprendra sa rotation autour du Soleil, de même que la rotation autour de son axe. La raison de cette longue pause dans l’activité de notre planète est bien trop compliquée pour que je puisse vous l’expliquer en un temps aussi bref. Mais en revanche, dans quelques jours à travers le globe terrestre apparaîtra mon livre sur 622 pages qui, en détail explique les raisons de cet événement inhabituel. Le titre du livre est Avons-nous besoin d’une pause ? que vous allez pouvoir acheter au prix symbolique de 79,90 dollars. Je profite de l’occasion pour avertir les Terriens les plus paniqués de ne pas écouter les ragots sur l’apocalypse, le déversement de l’océan, l’âge glacière, les tsunamis et de pareilles sottises lancées par les dilettantes et amateurs sujets aux théories du complot.

Quand les Croates ont compris que pendant 28 ans et 5 jours ils allaient vivre sans le soleil dans la semi-pénombre hivernale avec une température constante de juste deux degrés au-dessus de zéro, des manifestations massives que le pays n’avait jamais vu jusque-là avaient été organisées. La culmination du mécontentement des citoyens est arrivée pour le Nouvel An, lorsque dans la capitale se sont réunit près de deux millions de manifestants. À ce moment, la présidente de la République s’était adressée à eux par le biais de la vidéo conférence sur le grand moniteur de la place centrale. Elle était en ce moment en visite officielle en République sud-africaine, où le soleil estival matinal l’éclairait. Parée d’une combinaison de fermière en jean, toujours de bonne humeur et toujours souriante, elle était en compagnie des descendants des émigrants croates sur une plantation agricole pendant que derrière eux se laissait apercevoir une énorme moissonneuse-batteuse dont la partie de devant était ornée du drapeau croate de grande dimension. Belizar Anić se tenait le plus près de la présidente, lui aussi vêtu d’une combinaison de fermier.
       « Chers Croates, hommes et femmes, avant de vous souhaiter une heureuse et fructueuse Nouvelle Année sous le signe de la bonne santé, permettez-moi de vous transmettre une nouvelle importante. En effet, puisque notre pays s’est retrouvé dans la période de la journée alors qu’il est impossible de déterminer avec justesse s’il fait jour ou s’il fait nuit, mon nouveau conseiller Belizar Anić et moi, ces derniers quelques jours, avions réfléchi intensément de quelle manière devrions-nous nous saluer pendant ce changement. Pour donner suite à plusieurs réunions auxquelles avaient assisté également tous mes autres conseillers, nous en sommes venus à la conclusion unanime que la salutation courante dans cette situation nouvellement advenue devrait être — « bonne demi-soirée, bonne demi-journée » ! J’espère que cette nouvelle salutation vous plaît autant qu’à nous » — la présidente sourit à la caméra, puis Belizar Anić s’adressa lui aussi au peuple.
« Je profite de l’occasion pour attirer votre attention sur le fait que l’idée de cette nouvelle salutation est tout de même avant tout le mérite de notre présidente, c’est-à-dire de son esprit vif et rapide. » La présidente regarda avec satisfaction son nouveau conseiller puis, s’adressant à nouveau à son peuple.
       « Par conséquent, chers Croates, hommes en femmes : bonne demi-soirée, bonne demi-journée du sud extrême du continent africain ! La République sud-africaine est une amie de longue date de notre patrie et c’est ici qu’avec nos expatriés j’ai signé des contrats pour l’import de blé, du maïs, du nickel, les machines de briques, du cuivre et des pommes de terre pour une valeur de 800 millions de rands sud-africains, ce qui n’est pas moins de deux cent millions de rands de moins du prix standard sur le marché international. Je ne sais comment remercier ces gens merveilleux qui ont aidés leur patrie. Concernant la situation en Croatie nouvellement advenue, je tenterais de vous encourager comme je peux et vous expliquer que tout n’est pas aussi noir qu’il n’y parait. Voilà par exemple, en Scandinavie ou en Angleterre traditionnellement développés, le jour ne s’est pas encore levé, et eux aussi auront 28 ans de ténèbres dans des températures encore plus basses, alors que chez nous on peut tout de même voir quelque chose. Consacrez-vous maintenant à vos familles, priez dans les églises que la Terre se mette à tourner le plus vite possible, car le bien-aimé Dieu, qui était toujours de notre côté et qui nous a aidés de vaincre dans la Guerre de la Patrie, nous aidera à nouveau ! Je rajouterais encore quelque chose — essayez de ne pas faire entièrement confiance à ce Coréen Lee Park Son et son équipe, car il n’y a que Dieu qui connaisse la vraie réponse et peut-être que, pas plus tard que demain, nous enverra-t-il un message en réengageant le mouvement de notre Terre et nous rapprochant du Soleil, par exemple. »
       Pendant que deux millions de personnes regardaient l’allocution de la présidente, un des expatriés s’est approché d’elle en lui murmurant quelque chose à l’oreille. Puis, la présidente regarda significativement la caméra et s’adressa avec joie à la foule dépressive.
       « 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1 ! Bonne Année ! »
       Sur la place centrale a commencé le feu d’artifice qui, mis à part qu’il était modeste, n’était pas franchement visible à cause de la lumière de la semi-journée. La présidente a débouché le champagne devant la caméra puis, le même expat s’est approché d’elle en lui remurmurant quelque chose à l’oreille. La présidente regarda confusément la caméra en gesticulant des mains.
       « Stop ! Stop ! Stop ! Ce n’est pas encore le Nouvel An chez vous — ici, nous sommes une heure en avance. »
       Le feu d’artifice a très vite été interrompu et la présidente devait s’excuser à la foule déçue se trouvant en patrie. Après minuit en patrie, les manifestants ont quitté la place centrale se dirigeant vers leurs maisons conscients que les révoltes et les manifestations n’allaient pas relancer le globe terrestre dans une nouvelle rotation.

Floppy et Sultan avaient attendu le Nouvel An devant le téléviseur en regardant le troisième film consécutif, même s’ils avaient plus l’air de regarder à travers le téléviseur. Chacun était assis dans son coin du canapé trois places, c’était comme si leurs regards ne se croisaient même pas dans le téléviseur. Lorsque le film fut terminé, Floppy se leva et alla jusqu’à la fenêtre. Pendant un temps, elle regardait la scène de la demi-nuit, c’est-à-dire de la demi-journée, cet état était difficilement descriptible tellement il était pourrave vu du quatrième étage. Dans l’immeuble d’en face, dans le cadre de la lumière jaunâtre qui était maintenant allumée partout et toujours, un homme se tenait à la terrasse du balcon, fumant sa cigarette et regardant au loin. Après avoir jeté nerveusement sa cigarette qui a de suite disparu dans cette humidité et la lividité, se mit à pleurer et baissa le regard. Floppy regarda dans sa direction — entre les deux immeubles, il y avait cette pelouse sur laquelle quelques teenagers tentaient de se lancer des boules de neige, mais cela ne leur réussissait pas, car la neige grise et sale fondait aussitôt dans leur mains.
       « La gadoue à l’aurore… » dit Floppy d’une voix triste.
      « Comment ? » Sultan n’avait pas saisi au mieux sa phrase. Floppy détourna son regard de la fenêtre et regarda vers Sultan d’un air infiniment triste. Elle le regardait pendant un moment puis, Sultan tenta d’interrompre son silence.
        « Je n’aime pas lorsque t’es triste. En fait, je ne t’ai jamais vue aussi triste. »
       « Moi non plus, je ne t’ai jamais vu aussi triste », Floppy revint au canapé trois places, s’assoit auprès de Sultan et le regarda comme si elle avait une idée relativement révolutionnaire à l’esprit.
      « Maintenant, écoute-moi bien, Sultan… » Sultan se concentra, tendit ses oreilles et Floppy poursuivit son exposé.
       « Toi et moi, c’est-à-dire nous… Nous devons déménager d’ici, car dans le cas contraire, cette gadoue à l’aurore nous détruira aussi bien physiquement que mentalement. En évoquant les activités d’émigration, je ne pense pas à l’Allemagne, l’Irlande ou le Canada où la gadoue à l’aurore est encore plus terrifiante, mais je pense aux régions… » Floppy s’arrêta un instant, le temps d’affiner sa réflexion.
        « Aux régions diamétralement contraires à la gadoue à l’aurore ? » demanda Sultan.
       « C’est ça. J’essaye juste de trouver un terme avec lequel je décrirais d’une manière pittoresque la situation là-bas. »
       Pendant un temps, Floppy et Sultan réfléchissaient tentant de trouver un jeu de mots efficace. C’est Sultan qui le trouva en premier, proposant son idée à Floppy.
        « Le Crépuscule des cieux »
        « C’est génial ! »
        « Ha, qu’en dis-tu ?! » Sultan aussi été heureux, car l’humeur de Floppy s’était enfin améliorée.
       « Sultan, l’idée est tellement bonne et inventive que je dirais à tout le monde que c’est moi qui l’ai trouvée » dit Floppy, et lui sourit enfin.
        « Où pensais-tu que nous émigrions exactement ? »
       « Bah en Nouvelle-Zélande ! Hier après le match, j’ai chaté avec le petit Nigel de Hamilton. Eux, ils se sont arrêtés en crépuscule. Là-bas, il est maintenant vingt heures et la température est de 26 degrés. »
       Ils se regardèrent enfin avec satisfaction puis, Sultan posa à Floppy une question logique.
       « On sort d’où le pognon pour le voyage ? »
       Floppy réfléchit, brièvement.
       « Pour commencer, je demanderais au vieux de vendre la maison secondaire sur l’île de Krk et qu’il nous donne une partie de l’oseille. »
        « Il peuvent en toucher combien ? »
Floppy réfléchit puis, une fois de plus change d’humeur. Se lève, part à nouveau jusqu’à la fenêtre et regarde au loin.
        « Je suis conne » Floppy se retourne vers Sultan en s’appuyant à la vitre de la fenêtre.
        « Pourquoi ? »
        « Quel idiot achèterai en pareil temps une maison secondaire au bord de la mer ? »
        « C’est vrai. Le tourisme, adieu. »
        « Mis à part le tourisme hivernal. »
        « Et nous n’avons pas de maison dans les montagnes. »
        Une nouvelle idée vint à Floppy.
        « On va se faire embaucher tous les deux ! »
      « Toi t’es commentatrice sportive, moi scénariste — que peut-on faire avec ça ? » tristement demanda Sultan.
        « Oublie ça. Tu vois bien qu’on n’est pas suffisamment sérieux pour ce pays.
        « C’est vrai… »
         « Nous travaillerons et nous économiserons ! »
         « Absolument ! »
         « Nous ferons même les travaux physiques les plus durs pour pouvoir atteindre le soleil !! »
         « Absolument ! »
         « On fera même deux boulots s’il le faut !!! »
         « Absolument ! »
        « Je vais voir combien coûtent ces billets pour la Nouvelle-Zélande, tout ce qui concerne les visas, la location de l’appartement, à combien est le pouvoir d’achat et, bien entendu, faut voir quelles sont les possibilités d’embauche. »
        « Si je me souviens bien, ces Néo-Zélandais sur internet appellent sans cesse les gens à venir travailler chez eux » dit Sultan satisfait rejoignant Floppy au bureau sur lequel était allumé son laptop.
        Floppy était assise sur les genoux de Sultan pendant qu’ils étudiaient la situation en Nouvelle-Zélande puis, elle sursauta d’un coup ! En effet, le prix du visa touristique pour la Nouvelle-Zélande coutait 50.000 euros, tandis que le prix du visa de travail ne coutait pas moins de 200.000 euros. Floppy a compris de suite de quoi il s’agissait.
        « Évidemment, autrement des millions afflueraient. Tout le monde veut y aller maintenant. »
        « Voyons ce qu’il en est de l’Australie. »
      L’Australie n’était que 9 % moins cher que la Nouvelle-Zélande. Des États qui vivaient le ralentissement de la Terre dans le climat journalier, estival et plutôt modéré, la plus propice était la Namibie. Pourtant, même cela était trop cher — 20.000 euros pour le visa touristique et 160.000 euros pour le visa de travail.
        « On fait quoi maintenant ? » demanda Sultan.
      « Je pense qu’on devrait tout de même se faire embaucher. En quelques années, on pourra économiser au moins pour la Thaïlande. »
       Floppy se lève de Sultan et s’assoit au bureau.
       « Ou le Vietnam «  poursuit Sultan.
       « Mais même le Cambodge ! »
       « Pourquoi pas le Cambodge ! »
       « Où s’est arrêté Cambodge ? » lui demande Floppy touchant de son pied sa cuisse.
       « Voyons voir… » sur la page lamétéoéternelle.com Sultan chercha la capitale du Cambodge en lisant le pronostic. « Dans les prochaines 28 années dans la capitale Phnom Penh, il sera midi et trente-quatre minutes avec une température de 36 degrés. »
       « Bien chaud… » dit Floppy, s’assoit à table et en regardant Sultan écarte lentement ses jambes.    

        « La seule chose qui nous reste dans ces moments douloureux est que l’espace d’un instant nous oublions les temps difficiles pendant le sexe que nous allons pratiquer maintenant en vue de nous recharger les batteries «  dit Floppy en se déboutonnant sa chemise. Pourtant, Sultan ne montrait pas un vif intérêt pour l’idée de Floppy.
        « Qu’est-ce qu’il y a ? » lui demande Floppy reboutonnant sa chemise.
       « Je ne sais pas » Sultan haussa les épaules tandis que Floppy descendit de la table et se dirigea vers le canapé trois places augmentant le son du téléviseur. Sultan regarda l’écran du laptop en fixant la météo éternelle de la capitale de Cambodge.

Pas immédiatement après, mais le lendemain Floppy et Sultan se mirent à chercher du travail. Quelques jours après le Nouvel An, lorsque la déprime devint insoutenable, ils décidèrent de s’assoir sérieusement devant le laptop et envisager les possibilités d’embauche dans leur ville. Cependant, ils étaient tellement abattus et en carence d’énergie qu’ils avaient décidés de flâner en ville pour se rafraîchir les idées. Sauf qu’une fois sortis de l’appartement, ils se sont rendus compte que ce n’était peut-être pas la meilleure des idées. Les gens qu’ils croisaient en ville étaient partagés en quatre groupes désespérés. Le premier était composé de gens anéantis par l’alcool restant allongés dans la gadoue ou tentant de marcher. Le deuxième, de gens qui tentaient d’éliminer la gueule de bois en recommençant à boire. Ils se tenaient au long de la rue principale et partageaient des bouteilles d’un litre avec des boissons fortes ou du vin bon marché. Les gens du troisième groupe avaient juste la gueule de bois, errant dans la ville tels des zombies. Et ceux du dernier groupe, composé de gens sobres, étaient juste dépressifs. La plupart des représentants du dernier groupe n’essayait même pas de cacher les larmes lors des activités quotidiennes ; pendant qu’ils attendaient le tramway, achetaient la nourriture ou roulaient en voiture. Le brouhaha habituel était mis en sourdine, car les gens avaient cessé de parler. On n’entendait que l’égouttement de l’eau de la gadoue qui coulait des façades grises sur la rue, et qui n’était qu’occasionnellement couvert par le son du freinage des tramways ou des moteurs de voitures. Cette situation anéantissait Floppy et Sultan au point qu’ils bifurquèrent instinctivement de la rue principale dans la première rue adjacente où il y avait une moindre foule. Une vingtaine de mètres plus loin, dans la rue étroite dans laquelle même les lents éboueurs n’accédaient plus, devant eux apparut le café aux vitres réfléchissantes dans lesquelles ils virent leurs reflets. Alors que sur la vitre de la porte d’entrée l’autocollant usé d’un chameau buvant un cocktail multicolore leur souriait avec une paille sous un parasol. Au-dessus du chameau, il y avait l’annonce disant que l’alcool n’était pas servi dans le café avant treize heures. Quand Sultan ouvrit la porte du café le son de la cloche se fit entendre.
       « Bonne demi-soirée ! » d’une manière vachement colérique et désagréable dit le garçon au comptoir, un type grand, chauve et tatoué au début de sa quarantaine, ne leur adressant aucun regard. On aurait dit un vieux hooligan des stades du sud-est londonien.
       « Bonne demi-journée ! » avec effroi lui répondirent Floppy et Sultan en s’asseyant à la première table libre. Dans le vaste café sur deux étages qui semblait décoré à la fin des années quatre-vingt du siècle dernier, il y avait une vingtaine de clients qui, pour la plupart, buvaient des cafés et surfaient sur leurs portables, tablettes et laptops. Au moins une dizaine de minutes se sont écoulées avant que le garçon daigne venir à leur table. Floppy et Sultan observaient à quel point il était lent, inhabile et maladroit en concluant que ça devait être son premier jour au boulot.
       « Vous désirez ? » Floppy et Sultan pouvaient enfin commander leurs cafés, lorsque la sonnerie retentit au comptoir, du coup le garçon partit précipitamment et répondit avec rage, parlant vite.
       « Martina, mais putain, mais t’es où ? Tu sais qui travaille à ta place ? Moi ! Si tu ne viens pas dans dix minutes, t’es virée ! » Floppy et Sultan se regardèrent et comprirent que celui qui s’est soudainement tu en palissant, écoutant l’interlocuteur, est en fait le patron du café.
       « Mes condoléances » dit le patron-garçon en avalant sa salive.
    « Quand est… L’enterrement c’est pour quand ? » dit-il d’une voix tremblotante, salua l’interlocuteur et baissa le combiné du téléphone en penchant la tête. Puis, désespéré revint vers Floppy et Sultan pour terminer la commande.
       « Excusez-moi… Ma serveuse s’est tuée hier soir. »
       « Nos condoléances » dit Floppy, et Sultan acquiesça de la tête à plusieurs reprises.
       « Elle a même laissé une lettre d’adieu. Juste cinq mots : « Je ne peux plus ainsi. » Alors qu’elle était une si bonne personne. Toute positive. Un cœur. 24 ans, même pas un quart de siècle… » le patron-garçon s’attrape par la tête en titubant comme s’il allait tomber dans les pommes. Sultan se leva aussitôt en le retenant.
       « Asseyez-vous ici. Je vous apporte un verre d’eau » dit Floppy en accourant vers le comptoir.
       « Et un double whiskey ! » dit le patron-garçon en posant son front imbibé sur sa paume.
       « Mais ça dit que vous ne servez pas l’alcool avant treize heures » Floppy était déjà en train de remplir le verre avec l’eau du robinet.
      « Circonstances exceptionnelles » le patron regarda Floppy. « Mais si je te redemande une tournée, ne me donne pas ! La deuxième tournée mène à l’ivrognerie, et l’ivresse à la gueule de bois, la gueule de bois à la dépression, et la dépression mène au suicide » concluait le patron et regardait Sultan secouant légèrement la tête vers lui.
       « Tu bois quoi ? »
      « Café au lait et eau minérale » dit Sultan à Floppy, qui était déjà bien habile auprès de la machine à café, ce que le patron avait aussi remarqué.
       « T’as bossé en tant que serveuse ? »
       « Non. Mais j’ai souvent observé. » Floppy poussa le bouton et le café dense se mit à couler dans la tasse.

       « Elle est maligne ta… » dit le patron à Sultan, allume une cigarette et en propose une à Sultan.
       « Merci, je ne fume pas. »
       « C’est intelligent » le patron s’est tu brièvement puis, s’est à nouveau adressé à Sultan.
      « Vous dormez comment vous deux ? » vu les yeux écarquillés et la bouche à demi ouverte de Sultan, on pouvait en conclure qu’il n’avait pas bien saisi la question, alors le patron se corrigea.
       « Non, non… C’est pas ce que tu crois. Je ne pense pas à la baise, mais à l’insomnie. »
      « Aïe, la première semaine de l’arrêt c’était l’enfer. Je pense ne pas avoir dormi du tout les trois premiers jours puis, pendant deux jours, je récupérais le sommeil en me remettant pendant quelques jours… Maintenant c’est un peu mieux » expliqua Sultan pendant que Floppy s’approchait de la table portant le plateau métallique en règle, d’une main.
      « Te plains pas. Imagine seulement les gens passant toute leur vie dans la nuit polaire ! » Floppy servit du whisky au patron, et à Sultan le café et de l’eau minérale.
     « Si seulement c’était toujours la nuit » dit le patron et but une gorgée de whisky. « Ceci est le pire ! Tout le temps, j’attends que le jour se lève dans les minutes qui suivent, mais cela n’arrive pas, et n’arrivera pas… » Le patron rebut une gorgée.
     « C’est pas faux » Floppy s’assoit à côté de Sultan. Là, le patron l’observa avec attention et s’adressa à elle silencieusement.
      « Putain, qu’est-ce que t’es belle… » puis regarda Sultan comme s’il était légèrement mal à l’aise.  « Non, non, ne te méprends pas ! Je suis marié et j’ai deux enfants. Et, tu ne vas pas me croire — je suis un vrai catholique. Je hais l’infidélité… D’ailleurs, je n’ai jamais été attiré par les jeunes nanas. »
       Sultan expira avec soulagement et le patron s’adressa à nouveau à Floppy.
       « Sinon, lorsque tu sers du café aux clients, mets sur la soucoupe un comprimé de Hydromix. Ils sont dans le deuxième tiroir sous la machine à café. »
       « C’est quoi ? »
       « Ça aide les gens à retrouver les esprits de l’insomnie ou de la gueule de bois. Les vitamines, le magnésium, le zinc, le fer — tout dans un comprimé. Je l’ai introduit à la place de ces stupides biscuits. »
       « Excellente idée ! » Floppy le complimenta.
       « N’est-ce pas ? »
       « Moi aussi, j’ai des bonnes idées » dit Floppy calmement.
       « Ah oui ? » dit le patron en la regardant avec curiosité.
      Quelques instants plus tard, Floppy était engagée en tant que serveuse au café Le Chameau. Le patron du café, Monsieur Chalumeau, nommé Chameau, dirigea Sultan vers son petit frère qui était dans la construction et physiquement diamétralement à son opposé— un type bien coiffé aux lunettes et costume couteux. Le frère du Chameau avait d’urgence besoin de la fraîche force ouvrière, car les dix derniers jours, trois de ses ouvriers s’étaient tués sous la pression de l’alcool, des gueules de bois et de la dépression. Peu après, Floppy et Sultan assuraient deux services leur permettant de se battre avec succès contre la dépression et ne pensant qu’à économiser suffisamment d’argent pour la fuite de la gadoue à l’aurore vers le crépuscule des cieux.




La production ne doit pas s’arrêter !


« Sultan, » la toujours déterminée Floppy s’adressa à Sultan d’une manière quelque peu indéterminée en enlevant son manteau d’hiver avec comme motif de la fourrure de tigre tout en défaisant l’écharpe en motif de zèbre « quand est-ce que nous avons niqué la dernière fois ? » Sous le manteau, elle portait une chemise blanche serrée, défaite quasiment jusqu’à moitié découvrant un bon bout du soutien-gorge rouge foncé rempli de seins juteux. Sur le sein gauche, on pouvait aussi voir un tatouage éphémère d’un grand kangourou, qui dans sa poche portait un petit kangourou.
      « Hmm… » Sultan réfléchit brièvement, quelque peu surpris de sa question. « Je pense qu’environ deux années se sont écoulées » il était justement en train d’enlever le manteau sous lequel on voyait un costume gris assez élégant et coûteux duquel surgissait une chemise bleu clair.
       « T’as quelqu’un d’autre ? » lui demande Floppy, enlève la jupe restant en lingerie rouge foncé et talons.
       « Je n’ai pas, et toi ? » par une contre-question lui répond Sultan, défait sa cravate et fatigué s’assoit sur le canapé d’un T1 modestement éclairé par une lampe de l’angle à pied et la lumière de la demi-journée, c’est-à-dire de la demi-nuit qui avarement glissait par la fenêtre.
       « Je n’ai pas » dit Floppy, s’écroule sur le canapé trois places à côté de Sultan et allume le téléviseur qui illumina leurs silhouettes. Les nouvelles de minuit commençaient. Le présentateur euphorique annonçait que nous allions avoir l’occasion de voir le reportage de la BBC qui, d’une manière très positive parle de notre pays, le reportage qui partout dans le monde devint un véritable hit diffusé par toutes les éminentes chaînes de télévision. Commençaient à défiler les scènes des villes croates et, la voix profonde et pleine d’assurance du narrateur expliquait précisément chacune des scènes : « Même si dans les premiers six mois de l’arrêt de la Terre environ un million de personnes se sont tuées, cette tendance a brusquement cessé. » La caméra montrait les tombes, qui ont surgi sur des endroits inhabituels tels que les parcs et les terrains de sport. Le narrateur poursuivait d’un ton sérieux. « Pourtant, il semblerait que les gens aient trouvé la solution dans le combat contre la dépression provoquée par les changements climatiques, et la Croatie s’est, ces deux dernières années, promu en un des principaux pays économiques de la partie orientale du Vieux continent. En Slavonie, qui avait auparavant subi le collapse de l’agriculture et de l’élevage du bétail, les gens scient les forêts, les renouvellent par de nouvelles sortes adaptées aux nouvelles conditions climatiques et, avec ce bois, construisent des meubles de grande qualité et bon marché qu’ils exportent en Hongrie, République Tchèque, Pologne, Slovaquie, Ukraine et Russie. » La caméra se trouvait maintenant dans la forêt slavonne, où les gens coupent les arbres avec des scies électriques et, juste après pouvait-on voir des scènes d’une énorme usine dans laquelle sur des engins puissant travaillaient au moins cinq mille personnes. « À Gorki Kotar et à Lika, les gens ont les mains nues et à l’aide des outils agricoles construisent des pistes de ski, des pistes de bobsleigh, des pistes de luge, des pistes de saut à ski et des patinoires ; ils ont construit des appartements, des bungalows et des hôtels, monté des télécabines, funiculaire, des télésièges, des remonte-pentes et, à des prix abordables proposent des prestations et attirent les touristes, pour la plupart de l’Italie, de l’Espagne et de la France. »
       Les images spectaculaires à l’aide de drones laissaient découvrir toute la splendeur de Gorki Kotar. La caméra voit au-dessus d’un tas de touriste qui, sur des pistes bien éclairées, skiaient, faisaient de la luge, du patinage, conduisaient le bobsleigh pendant que les plus courageux avaient décidé de tenter les sauts à skis. Puis, la caméra descendit sur le sol en montrant les touristes déjeunant dans d’idylliques restaurants de montagne ou encore en train de se reposer dans des cabanes en bois sorties tout droit de contes de fées avec des cheminées dans lesquelles crépitait le feu. « En Dalmatie, s’est déroulé probablement le plus important des événements ! À savoir, étant donné que la température en mer du Nord a bien baissé, la mer Adriatique profite maintenant de la température que jadis avait la mer du Nord et du coup, les saumons et toutes les morues ont nagé jusqu’à la côte dalmate. La population de là-bas pêche avec entrain les poissons qu’ils vendent aux Scandinaves à des prix astronomiques », les pêcheurs dalmates posaient fièrement sur leurs barques en montrant à la caméra les incroyables prises de poisson. « Dans la partie occidentale du pays a aussi fleuri l’industrie du textile. Les habitants dévoués de Zagorje et de Međugorje travaillent pour une solde deux fois inférieure à celle des Chinois, Vietnamiens, Mexicains et Taïwanais, par conséquent les grandes corporations ont transféré une partie de leur production en Croatie », dans le grand hangar travaillaient des milliers d’hommes et femmes s’appliquant à coudre des vêtements sur des machines à coudre. « En Istrie, les gens ont, de leur propre initiative, construit l’usine d’automobiles en l’offrant à FIAT en signe de bonnes et amicales relations entre voisins, la Croatie et l’Italie. Il s’en n’ait pas fallu de longtemps pour que la direction de la puissante industrie automobile transfère une grosse partie de sa production en Istrie », la caméra déambulait maintenant à travers l’immense usine découvrant les derniers modèles du populaire fabricant d’automobiles. « Dans la situation nouvellement advenue, en seulement deux ans la Croatie a, selon son PIB, produit intérieur brut, dépassé la Tchéquie, la Slovaquie, la Pologne, l’Estonie et le Portugal. Le salaire moyen dans ce petit et jadis pauvre pays européen a fait un bond de 700 à pas moins de 2500 euros et, si cette tendance se poursuit, la Croatie pourrait même en même période de l’année prochaine dépasser la France et peut-être même l’Allemagne », les Britanniques ont même présenté les fascinantes données à l’aide des graphiques.
       Suite au magnifique succès de l’homme croate, le présentateur a rappelé les spectateurs que le lendemain allait se dérouler le deuxième tour des élections présidentielles en invitant les citoyens de la Croatie à entourer un, voire deux candidats. Puis, Floppy éteignit le téléviseur s’adressant à Sultan d’une voix abattue.
       « Et est-ce que tu te masturbes ? Et, si tu te masturbes, à quelle fréquence le fais-tu ? » Sultan ne répondait pas. Floppy trouva la force et se retourna vers lui, voyant que Sultan avait sombré dans un sommeil profond. Elle aussi, s’était très vite endormie. À peu près cinq heures plus tard, quasiment en même temps, ils se réveillèrent au même endroit, comme dans la Belle au bois dormant. Peu après, en silence, après avoir exécuté les routines matinales, ils se dirigèrent chacun vers leur poste de travail.

« La production ne doit pas s’arrêter ! » salua Floppy en entrant dans le café dans lequel elle avait été embauchée deux ans auparavant.
       « Ne doit pas s’arrêter ! » lui retourne le salut, la serveuse qui terminait le troisième service, vêtue de la même chemise blanche que Floppy.
       Le café ne s’appelait plus Chameau mais Hello Sydney et avait été complètement redécoré. Là, il ressemblait à un pub australien avec un énorme choix de bières et vins australiens. Sur les murs en bois tout autour, il y avait des photographies de fameux Australiens : Mel Gibson, Nicole Kidman, Cate Blanchett, AC/DC, Nick Cave, Kylie Minogue, des plafonds pendaient des boomerangs et sur les tables, il y avait des cendriers aux motifs de kangourous et koalas. La rénovation du café, c’était l’idée de Floppy, car elle pensait que cela faisant ils allaient attirer les gens qui prévoyaient de déménager dans le crépuscule des cieux une fois qu’ils auraient gagné assez d’argent pour les visas de travail. D’une certaine manière ce lieu leur proposait l’adaptation tout en relaxation. Le café est devenu un lieu culte où se réunissaient les futurs habitants de l’Australie avant ou après les épuisants doubles services de labeur. Cela dit, les clients les plus reconnaissants étaient ceux assurant le triple service, 24 heures en consécutif, ce qui leur permettait d’être libre pendant les 16 heures suivantes. Ils pouvaient dépenser de solides montants sur la bière et le vin. Le patron Chameau était très satisfait de l’idée de Floppy de rénover le café, tellement elle avait apporté des retombées positives sur le long terme pour sa situation financière. Il ne lui a pas fallu longtemps pour proposer à Floppy la position de manager, ce que Floppy avait accepté aussitôt. Lors du service matinal, elle mettait en ordre les papiers dans le bureau derrière le comptoir, consacrant les après-midis à son travail de serveuse. Dans le pub, on parlait strictement en anglais, et petit à petit Floppy et les autres clients avaient maitrisé aussi les accents australiens et néo-zélandais.

« La production ne doit pas s’arrêter ! » salua Sultan en entrant dans le grand bureau du frère de Chameau.
       « Ne doit pas s’arrêter ! » lui répondit celui-ci.
       « Directeur, vous souhaitiez me voir ? »
       « Oui. Dis-moi ce qu’il en est de ces Arméniens ayant démarré la construction de l’immeuble de 58 étages à Yerevan ? »
    « J’étais hier avec eux en vidéo-conférence pendant trois heures et demie tentant de les convaincre que notre prix, en raison de la qualité proposée, est le plus acceptable. »
      « Et ? »
      « Ils ont signé le contrat. Ils devraient nous régler aujourd’hui les premiers 25 %. »
      « Bravo Sultan ! Tu peux prendre une demi-journée-demi-nuit de libre. »
      « Il n’en est pas question ! La production ne doit pas s’arrêter ! »
      « Ne doit pas s’arrêter ! »
     De la première journée de travail de Sultan lorsqu’il y a deux ans, il cassait le mur dans un immeuble, la société du frère de Chameau est devenue l’une des plus puissantes compagnie dans cette partie de l’Europe. À peine quelques jours après son embauche, Sultan s’est distingué en inventant le slogan pour la société : « Dimanche est un nouveau lundi ! » Il progressait rapidement et là, lors du service matinal il était assis dans le conseil d’administration d’une puissante société, et l’après-midi il tombait le costume, enfilait la combinaison d’ouvrier et mettait le casque sur la tête en s’adonnant au travail physique sur des constructions diverses à Zagreb et dans les environs. Juste au moment où Sultan arriva sur le chantier dans la banlieue ouest de Zagreb, Floppy l’appela.
      « On a eu un créneau à minuit trente. Chez le meilleur psychiatre — chez Monsieur Drašković ! D’habitude, pour le voir on doit attendre jusqu’à un an et demi, mais je lui ai déboursé 500 euros pour qu’il nous reçoive dans à peine… pile huit heures ! »
      « Quoi ? » d’une intonation confuse demanda Sultan. « Quel créneau ? Quel psychiatre ? »
      « On va discuter avec lui pour qu’il nous explique pourquoi se fait-il que depuis deux ans nous n’avons pas de sexe. Je t’enverrai l’adresse. On se voit là-bas. La production ne doit pas s’arrêter ! »
      « Ne doit pas s’arrêter ! » confus, Sultan rétorqua à Floppy, mit le casque, prit la lourde masse, sortit de la maisonnette d’ouvrier et se dirigea à travers la gadoue vers le chantier surplombé par des grues.

« Je devine ? Ça fait deux ans que vous ne baisez plus ? » le fameux psychiatre Drašković sans tourner autour du pot posa la question à Floppy et Sultan, une fois que ceux-là avaient pris place dans son cabinet se trouvant dans la grande demeure sous le mont Sljeme. Le docteur Drašković était un corpulent cinquantenaire d’une chevelure noire ébouriffée et aux sourcils denses et reliés les uns aux autres. Il avait de plutôt grandes joues, ce qui faisait que sa tête, vu du front vers le montant, formait un triangle. Ses lèvres étaient minces, le nez pointu, et les yeux minuscules et quelque peu bridés, asiates. Le fameux psychiatre avait du mal à combattre son regard qui sans-cesse fuyait entre les seins de Floppy. Sultan le remarquait, mais c’était comme si cela ne le gênait guère.
      « Comment savez-vous ? » Floppy était surprise.
     « Je suis voyant » dit le psychiatre Drašković en allumant l’énorme téléviseur qui se trouvait derrière le dos des patients. Défilaient les populaires nouvelles de minuit. « Hahahaha, je plaisante mes enfants, bien sûr que je ne suis pas voyant. De tels cas, j’en ai tous les jours au moins une dizaine. C’est que plus personne ne baise dans ce pays, car tous ne font que travailler, alors il n’était pas difficile de trouver ce qui vous angoisse. Savez-vous combien d’enfants sont nés ces deux dernières années dans notre pays ? »
      Floppy et Sultan le regardèrent avec curiosité.
      « Trois ! »
      « Aïe ! » cria Sultan.
      « Je parie qu’ils bossent déjà ! » conclut Floppy, quelque peu ironiquement.
     « Probablement ! Vu qu’on parle de travail, savez-vous combien de personnes ont, ces deux dernières années, fait usage de leurs vacances annuelles sur tout le territoire de notre pays ? »
      « Combien ? » demande Floppy.
     « Ils étaient sept ! Dont quatre sont revenus au travail après un jour, et trois après deux. J’ai entendu dire que les Japonais font des blagues sur nous ! »
      « Dites-nous — comment aidez-vous les gens comme nous ? » Floppy était très concrète, du coup le psychiatre Drašković réagit concrètement. Il sortit du premier tiroir du bureau un petit récipient en verre dans lequel se trouvaient deux comprimés roses et les mit devant Floppy et Sultan.
     « Sexsex ! C’est moi qui ai inventé ce médicament ! Je voulais le nommer Baisex, mais les organisations enregistrant les noms des médicaments ne l’ont pas permis ! Je les emmerde, tous ! »
       « Qu’est-ce que c’est exactement ? » lui demande Floppy, se saisit du récipient et se mit à étudier les comprimés.
       « Tu bois ça et vous baisez avec qualité pendant sept jours. Du genre… Comme à l’époque ! »
       « Et ça coûte combien ? » demanda Sultan.
       « Deux mille euros. »
       « Les deux ? » Floppy secoua le récipient avec les comprimés.
       « L’unité ! » dit le psychiatre Drašković en reprenant le récipient de la main de Floppy.
      Sultan regarda Floppy d’un air méfiant. Elle réfléchissait pendant un moment en regardant le psychiatre Drašković. Puis, se mit à parler, mais comme s’adressant à elle-même.
      « Quatre mille euros pour sept jours. Et si j’en deviens dépendante ? Nous n’économiserons jamais pour partir en Nouvelle-Zélande. »
       « En Australie » la corrige Sultan.
     « Vous ne pouvez pas devenir dépendant de ça ! » dit avec détermination le psychiatre Drašković.
      « Mais sept jours de sexe c’est vraiment peu pour ce pognon » dit Sultan, mais le psychiatre Drašković l’interrompt mettant sa paume devant son visage. Puis, prit la télécommande en augmentant le son du téléviseur. Floppy et Sultan se retournèrent vers le grand moniteur derrière eux. Le présentateur commençait juste de lire les résultats du deuxième tour des élections présidentielles.
      « Il y a une heure, les bureaux de vote ont fermé leurs portes sur toute la planète ! Au deuxième tour des élections présidentielles se sont présentés 18 électeurs, quatre de moins qu’au premier tour et cela à nouveau exclusivement dans la circonscription « la diaspora ». Les chiffres exacts sont : sept électeurs en Australie, trois en Nouvelle-Zélande, quatre en Allemagne, un en Suisse et en Autriche, deux en Argentine et un aux États-Unis. 100 % des bulletins de vote ont été traités et le résultat entre l’actuelle Présidente et l’éventuel futur président est 9 : 9 — donc, un sacré un partout ! Cela dit, je ne peux ne pas me demander si cela a un sens ? Le mieux serait que nous posions la question à la présidente toujours actuelle, qui nous attend sur la ligne directe dans son bureau que la semaine dernière elle avait transférée de la Polynésie française en Nouvelle-Zélande. »
      À la télévision apparut la Présidente assise sur la terrasse devant son bureau, cependant son visage n’était pas visible vu qu’elle était assise en contre-jour.
      « Bon crépuscule, Madame la Présidente ! »
      « Bonne demi-nuit, bonne demi-journée à tous les spectateurs en Croatie, de même qu’à tous les spectateurs hors de la patrie. »
     « Madame la Présidente, pourriez-vous vous tourner de 180 degrés ? En effet, nous ne voyons pas du tout votre visage, étant donné que ce soleil néo-zélandais se couchant dans la mer derrière votre dos, tape directement dans l’objectif de la caméra. »
      « Que je me retourne de 180 degrés ? Vous voulez dire vers le Soleil ? »
      « Oui. Ou plutôt, changez la place avec la caméra pour que nous puissions mieux vous voir. »
     « On pensait que ce cadre était meilleur, mais bon. Voilà, je me déplace, Belizar ! » cria la Présidente et, dans le cadre apparut le conseiller Belizar Anić qui, avec grande peine déplaça le massif fauteuil de style revêtu de velours rouge de l’autre côté de la terrasse. Peu après, on pouvait voir le visage de la Présidente, éclairé par la lumière dorée du soleil. Elle était parée d’un T-shirt avec le motif de Dubrovnik et, derrière elle à travers la porte, on distinguait le luxueux bureau dans le style victorien où à côté du bureau s’est assis Belizar Anić, essoufflé, fixant la nuque de la Présidente.
      « Donc, est-ce que tout ceci a un sens, Madame la Présidente ? » lui demanda le présentateur.
     « Écoutez, je ne sais pas si l’histoire de toutes les élections se souvient d’un aussi incroyable résultat aux élections — pas une seule voix de différence ! Est-ce qu’un troisième tour a un sens maintenant ? Si vous me demandez à moi, je ne pense pas. Non seulement, car nous allons dépenser trop d’argent des contribuables, mais je pense que mon adversaire et moi pourrions fonctionner comme un couple ! Comme un duel ! Tel une équipe ! Comme un organisme commun ! »
      « Que voulez-vous dire ? »
    « Que nous soyons tous les deux présidents ! Pourquoi la Croatie n’aurait-elle pas deux présidents ? Cependant, ne vous dites pas que je compte m’alléger des devoirs et obligations présidentielles. Je le souhaite avant tout pour pouvoir montrer au monde entier à quel point nous, les Croates, sommes soudés entre nous. »
      « Présidente, je ne pense pas que vous ayez tout à fait bien compris la question. »
      « Ho ! »
      « Je voulais vous demander si la fonction présidentielle a un sens étant donné qu’il n’y a que 18 personnes qui sont allées aux urnes, et cela uniquement de la diaspora ? »
      « Vous avez quelque chose contre la diaspora ? Mais s’il n’y avait pas la diaspora, il n’y aurait pas eu la Croatie ! »
      « Mais je n’ai rien contre la diaspora, je dis juste qu’il n’y avait que 18 personnes qui ont voté et, en plus — aucun n’est de Croatie. »
      « Cher Monsieur, durant mon mandat, la Croatie a prospéré se hissant en un des pays les plus développés de l’Europe centrale et du sud-est. Pensez-vous que ceci serait arrivé par hasard ? »
      « Je ne pense pas. »
      « Bah voilà, vous voyez ! »
      « Mais je pense aussi que ce n’est pas grâce à vous. »
      « Mais bien sûr que ce n’est pas uniquement grâce à moi, mais de mon équipe de conseillers et experts au complet, de même que des membres de ma famille. »
     « Madame la Présidente, je tenterais de vous l’expliquer d’une manière bien tangible. C’est-à-dire, ce n’est pas vous qui êtes méritoire de la réussite économique de notre pays, non plus vos experts, de même que ce ne sont pas vos conseillers ou votre famille — mais le mérite revient uniquement du fait que notre planète se soit arrêtée dans cette période déprimante de la journée et, les gens se sont comme des fous adonnés au travail pour pouvoir gagner de l’argent et déménager là où vous êtes assise maintenant. »
      « Qui d’autre sinon vous pour s’attaquer à l’arrêt de la Terre ! De vos mots nous pouvons déceler que vous haïssez tout ce qui est croate et que rien ne vous est sacré ! Comment osez-vous parler ainsi alors que suite à l’arrêt de la Terre quasiment un million de Croates ont commis le suicide et, que dans les deux dernières années dans notre pays pas un seul enfant ne naquit ? On dirait que vous jouissez de cette situation ! Ne seriez-vous pas à tout hasard Serbe ? »
      « Heureusement, je ne le suis pas ! Et concernant la naissance des enfants, vos informations sont erronées — trois enfants sont nés ! Cependant, vous m’avez à nouveau mal compris, je voulais dire… », la Présidente ne lui permit pas de terminer la phrase.
      « Vu que nous en sommes à ces données effrayantes du nombre d’enfants nés, je vous promets que dans le prochain mandat je me concentrerai entièrement au renouvellement démographique ! Je m’efforcerais aussi d’empêcher l’émigration de Croates en Australie, à la Nouvelle-Zélande, en République sud-africaine, au Lesotho, à Madagascar, au Mozambique, aux Fidji, à Tonga et tous les pays similaires, car si cette tendance se poursuit la Croatie n’aura bientôt plus un seul habitant ! »
      « Comment comptez-vous précisément arrêter cette tendance ? »
      « Dans le prochain mandat, j’envisage de faire disparaître aux moins 200.000 postes. »
      « Je ne pense pas que vous allez réussir. »
      « Et pourquoi ça ? »
     « Bah voilà, on m’informe à l’instant de la régie que la fonction de la Présidente de la République de Croatie est définitivement supprimée. »
      « Qui l’a décidé ? » la Présidente s’est mise en colère.
      « Je n’en ai pas la moindre idée » le présentateur impuissant haussa les épaules puis, le portable de la Présidente retentit. Elle répondit en écoutant quelques instants sans dire un mot.
      « Que vais-je faire maintenant ? » elle s’adressait alors au présentateur.
      « Mon conseil est que vous vous cherchiez un nouveau travail. Il y en a en Croatie en abondance et les salaires sont excellents. »
     La Présidente s’est levée avec détermination, a titubé et est tombée dans les pommes. Choqué, Belizar Anić accourut vers elle, la transmission fut brusquement interrompue, et le présentateur dans le studio zagrébois agit habillement, comme s’il avait été entraîné pour de telles situations.
      « Voyons maintenant le début de la construction de l’usine d’Apple près de Čakovac. »
      « I Love This Country » dit le psychiatre Drašković baissant le son du téléviseur. « Alors ? Vous les prenez ? Vous ne les prenez pas ? » demanda-t-il àFloppy et Sultan brandissant devant eux le récipient avec les comprimés. Ils se détournèrent de l’écran pour le voir. Floppy prit enfin une décision.
      « Bon ! Nous prendrons ces deux comprimés. »
      « Parfait ! » satisfait dit le psychiatre Drašković balançant les comprimés dans une petite boîte.
     « Sachez juste, s’il s’avère que les comprimés provoquent la dépendance à cause de laquelle nous pourrions sombrer dans une sérieuse crise financière, que je vous poursuivrais » Floppy était déterminée.
      « Oui, l’Australie nous attend » confirma Sultan.
      « La Nouvelle-Zélande », le corrigea Floppy.
     « Mais quelle dépendance mes enfants ? », le psychiatre Drašković ouvrit la petite boîte en carton au fond de laquelle se trouvait une feuille de papier pliée plusieurs fois. Il déballa la feuille en la tendant à Floppy. « Voilà, jeune dame, tout est écrit là. L’Organisation Mondiale de la Santé l’a agréé, et quelques autres importantes organisations. »
      Floppy prit le papier et se mit à lire. Peu après, regarda le psychiatre Drašković en posant la feuille à quelques centimètres de ses yeux.
      « C’est quoi ça ? »
      « Quoi ? »
      « Bah les effets secondaires ! »
     « Ah oui… mais oui — c’est vrai, il y a quelques effets secondaires. Il y a toujours des effets secondaires. »
      « Quels effets secondaires ? » Sultan demanda Floppy.
     « Après l’utilisation du médicament pendant au moins sept jours vous n’aurez pas envie de travailler ! » Floppy lut et passa la feuille à Sultan qui continua de lire la partie sur les effets secondaires.
      « Il n’a pas été noté que cet effet secondaire ait duré plus de vingt jours » lut-il déçu et regarda Floppy. « Il n’en est pas question. N’est-ce pas ? »
     Floppy se taisait pendant un moment regardant sur le mur la toile d’un paysage dalmate derrière le psychiatre Drašković. Puis, sur son visage apparut un étrange sourire hésitant entre le mal et la tristesse. S’adressant au psychiatre d’une voix sérieuse et incroyablement lentement.
     « J’en ai rien à cirer et je m’en fous du pognon que nous dépenserons — on les prend ces comprimés. » Floppy sortit le portefeuille de la poche intérieure du manteau, jeté par-dessus le dossier de la chaise. Sultan le regardait avec surprise.
      « Floppy, attends un peu », pendant que Sultan écartait ses bras, elle était déjà en train de sortir sa carte de crédit.
      « Mais je n’en ai rien à foutre. Je veux baiser. J’en ai ras le bol de tout » Sultan la saisit par la main juste au moment où le psychiatre Drašković allait prendre la carte.
       « Attends Floppy ! »
       « Pourquoi ? » en le regardant quelque peu confusément.
     « Comment pourquoi ? Quatre mille euros n’est pas peu d’argent. Dis-toi qu’après ça, probablement que nous ne travaillerons pas pendant au moins deux semaines et que nous risquons de perdre tout argent supplémentaire. C’est bête de repousser le départ en Australie. »
      « En Nouvelle-Zélande ! » en colère, Floppy, lui répondit en le regardant méchamment : « Toi t’as pas trop envie de baiser, hein ? »
      « Mais j’ai envie de baiser, Floppy. Comment ne voudrais-je pas baiser ? Mais je pense qu’il est maintenant plus important que nous économisions pour l’Australie… »
      « Pour la Nouvelle-Zélande ! » cria Floppy et Sultan termina la phrase.
      « …que de baiser d’une façon artificielle. Quand on sera là-bas, tout sera comme avant l’arrêt de la Terre. »
      Le psychiatre Drašković regardait la dispute de Floppy et Sultan comme s’il suivait un match de ping-pong.
      « Je veux baiser ! Si on attend encore deux ans alors, c’est que nous pouvons attendre encore deux mois ! » De son poing, Floppy frappa la table, les fournitures de bureau avait tintillé comme si la Terre s’arrêtait à nouveau.
      « Floppy, je te prie de te calmer », pour la première fois de sa vie Sultan la menaça de son index.
      « Ne serais-tu pas en train de me menacer là ? » la colère de Floppy croissait pendant que Sultan baissait prudemment sa main.
      « Non, je ne te menace pas… »
      « Okay. Je te demande pour la dernière fois — tu veux baiser ou pas ? »
      Sultan réfléchit brièvement puis, donna sa réponse définitive.
      « Je ne pense pas. »
      « Tu penses ou tu sais ? »
      « Je pense savoir. »
     Avec rage, Floppy rangea définitivement la carte dans le portefeuille en croisant le regard du psychiatre Drašković qui matait ses seins. Celui-ci, quelque peu incommodé, exposa sa pensée.
      « Mademoiselle, si votre partenaire ne souhaite pas… Je pense pouvoir vous aider. »
      Floppy le regarda outrée, puis regarda Sultan.
      « Tu vais faire quelque chose à ce monstre ? »
      « Quoi ? »
      « Allez tous vous faire foutre ! » Floppy se leva de la chaise avec rage, se saisit du manteau sur le dossier et quitta la pièce énergiquement refermant la porte. Sultan se leva après elle et lui aussi quitta la pièce et, le psychiatre Drašković remit la petite boîte avec les comprimés dans le premier tiroir du bureau et le referma en le claquant.




Nikola Tesla, la cabine 342


Dans le pub populaire Hello Sydney, tout était prêt pour la fête de la dernière journée de l’excellente serveuse et la manager bien meilleure encore — Floppy. De l’enceinte résonna le vieux hit des années quatre-vingt du siècle dernier Down Under pendant que Floppy débouchait le champagne.
      « On se verra à la Nouvelle-Zélande ! » cria Floppy.
      « Et en Océanie, aussi ! » jaillirent telle une voix d’une cinquantaine de gosiers dans le pub.
      Le premier qui la félicita fut Chameau, le patron du pub, en lui tendant le cadeau emballé d’un papier-cadeau rouge. Puis, c’était le tour des clients fidèles du pub populaire, qui se succédaient dans les félicitations de circonstance et les souhaits d’un voyage réussi vers le plus petit des continents de notre planète.
      « Avez-vous décidé où vous irez exactement ? » demanda Chameau pendant qu’elle déballait le cadeau.
      « Ça fait trois ans qu’on se dispute. Sultan préfère l’Australie, et moi la Nouvelle-Zélande — là-bas est le véritable crépuscule, tandis qu’en Australie le soleil est à mon avis trop haut. »
     « Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais aussi opté pour la Nouvelle-Zélande, même si le visa est quelque peu plus cher » dit Chameau.
      « Mais oui, je sais, mais Sultan pense qu’il aura trop froid là-bas en sortant de la mer et c’est pour ça qu’il insiste sur l’Australie. Il est assez fragile. » Floppy finit d’ouvrir le cadeau, tout à fait enchantée en voyant le grand et épais livre L’Histoire du football en Australie et en Océanie. Elle le leva bien haut en le montrant fièrement à la foule excitée et chancelante, à la suite de quoi la fête devint encore plus déchaînée. Tard dans la demi-nuit, dans la demi-journée.

Dans la salle des fêtes de la puissante société de construction au succès inouï du frère de Chameau, Sultan était en train de déboucher le champagne : « On se verra en Nouvelle-Zélande ! » cria Sultan.
      « Et en Océanie, aussi ! » en même temps il entendit une trentaine de personnes participant au dernier jour de travail de Sultan, c’est-à-dire à la fête d’adieu de ce travailleur consciencieux vers le lointain sud-est de notre planète. C’est le frère du Chameau qui le félicita en premier, lui offrant le cadeau emballé dans du papier cadeau orné d’un grand logotype de sa société.
      « Qu’avez-vous décidé ? » lui demande le frère de Chameau.
    « Je suis plutôt pour l’Australie et Floppy est pour la Nouvelle-Zélande » dit Sultan en commençant de déballer du cadeau.
      « Moi aussi, j’irai bien en Australie. C’est un pays bien plus sérieux que la Nouvelle-Zélande. En plus, là-bas t’as souvent des tremblements de terre, comme au Japon. Le sol est bien pourri. »
      « Floppy a peur de l’Australie, car il y a plus de requins qu’en Nouvelle-Zélande. Elle est pas mal paranoïaque. »
      « Hmm… Ce ne sont que de doux tourments » conclut le frère de Chameau pendant que Sultan terminait de déballer son cadeau. Sultan fut enchanté quand il vit le grand livre : L’Encyclopédie de la cinématographie australienne dont la couverture était ornée par le Mad Max et les personnages principaux des Seigneurs des Anneaux, qui étaient assis sur le capot de la voiture de Max au pied d’une montagne néo-zélandaise. Sultan leva le livre tel un trophée et la salle des fêtes fut remplie de cris d’enchantement.
     « Et quand est-ce que vous émigrerez, Monsieur le directeur ? » demanda Floppy au frère de Chameau.
      « Je pense travailler encore trois ans environ puis, partir pour la Mozambique. »
      « Le Mozambique ? Pourquoi ? Mais vous avez assez d’argent pour le visa, pour aller à Tahiti et les paradis semblables sur terre. »
    « J’ai trouvé un village de vacances et l’ai acheté, du coup dans la suite de ma vie, je me consacrerai au tourisme. Et que ça soit clair, le Mozambique est aussi un paradis sur terre. »
    « Je suis d’accord. Peut-être qu’un jour, Floppy et moi ferons un saut dans votre village de vacances. »
      « Carrément ! Vous savez que le Madagascar est aussi juste en face… »

Quelques heures plus tard, Floppy et Sultan étaient assis sur le canapé trois places du petit appartement modeste, éclairés par la lumière du téléviseur sur lequel commençait juste le populaire JT nocturne.
      « J’ai du mal à croire que demain, je ne dois pas aller au boulot » dit Floppy.
      « Moi, j’ai du mal à croire que dans trois jours, nous partons pour l’Australie » dit Sultan.
      « Moi, j’ai du mal à croire que dans trois jours nous partons pour la Nouvelle-Zélande. » Floppy déboutonna la chemise ne portant plus que le soutien-gorge, Sultan la regarda.
      « Tu voulais dire l’Australie ? » demanda Sultan.
      « Tu voulais dire la Nouvelle-Zélande ? » demanda Floppy.
      « Sultan regardait Floppy encore un instant puis, dirigea son regard vers ses voluptueux seins. Il se mit à les embrasser, pendant que, sur le téléviseur, passait le dernier reportage de la BBC sur le magnifique succès de l’homme croate : « Seulement trois ans après que la Croatie ait dépassé la Tchéquie, la Slovaquie, la Pologne, l’Estonie et le Portugal, il y a quelque jours à peine, ce pays jadis pauvre et moins développé, par son PIB qui dépasse aussi la Norvège, est devenu le pays le plus développé au monde ! Le salaire moyen dans cet État spectaculaire s’élève à présent à un montant incroyable de 22.000 euros ! » en quelques cadres brefs, on pouvait voir l’épanouissement de l’économie croate par d’énormes usines, chantiers et des images de la populaire invention croate — le bétaillon. Il s’agissait d’immenses halls, la version bétaillère des serres ou des celliers, dans lesquels les animaux domestiques étaient éclairés par la lumière solaire. La Croatie s’alimentait largement en énergie électrique, au point de pouvoir même en exporter, provenant de la gadoue ne cessant de fondre remplissant le système-hydroélectrique. « La Croatie est aussi le seul pays au monde dans lequel il n’y pas de pouvoir organisé — il y a trois ans la fonction présidentielle avait été abolie, un an plus tard, ce fut le cas aussi du gouvernement. » L’Assemblée croate et le Bureau de la Présidente donnaient à penser aux scènes des séries scientifiques pour le grand public, car le premier édifice avait été transformé en Institut de chimie, tandis que le précédent poste devint le centre de l’éminent Institut des recherches du cancer du cerveau. « Mais ce pays rencontre aussi un problème bien grave, le manque de plus en plus important de main-d’œuvre. Rappelons que la Croatie avant l’arrêt de la Terre, avait un peu plus de quatre millions d’habitants, pour que ce nombre soit en cinq ans réduit de moitié. Mis à part que les quelques premiers mois, sous le coup de l’alcoolisme, de la gueule de bois et de la dépression, un million de personnes eurent commis le suicide, en l’espace de l’année écoulée, quasiment un million de personnes ont émigré du pays, une fois qu’ils aient économisé assez d’argent pour les visas de travail dans ce qu’on appelle maintenant « les pays estivaux de jour » tels que l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la République sud-africaine, le Mozambique, le Madagascar etc. Si cette tendance se poursuit, la Croatie pourrait, dans les cinq années à venir, perdre tous ses habitants. Nous discuterons de ce problème dans quelques instants avec l’ancienne, c’est-à-dire la dernière Présidente de la République qui nous attend dans le plus grand port croate en compagnie de notre correspondant du pays le plus développé au monde, Belizar Anić. » Peu après, la caméra présentait les cadres de la ville de Rijeka, précisément du port dans lequel se trouve une immense flotte de paquebots et navires-citernes exportant les produits croates à travers le monde. Dans le cadre, apparut aussi l’ancienne Présidente de la République parée d’une chemise blanche de serveuse et une cravate noir. Autour du cou, on apercevait aussi les bretelles d’un tablier noir.
      « Bonjour dernière Présidente. Depuis que vous êtes tombée dans les pommes il y a trois ans, sur la terrasse de votre résidence en Nouvelle-Zélande, vous n’apparaissiez plus dans les médias. À quoi vous consacrez-vous aujourd’hui ? » Belizar Anić, reprenant sa profession de journaliste, qui sonnait bien plus officiel que les années précédentes lorsqu'il discutait avec la Présidente en Argentine, la République sud-africaine et l’Australie.
      « Salutation du Port Rijeka à tous les Croates, hommes et femmes, hors de la Croatie, tout comme dans la patrie. Après m’être effondrée d’épuisement en pleine campagne présidentielle, pendant une période je me reposai des obligations présidentielles. Aujourd’hui, je travaille en tant que serveuse sur le paquebot Nikola Šubić Zrinski, qui fait la liaison entre Rijeka-Sydney-Auckland. »
       « Si nous élargissons le cadre, nous verrons derrière vous une dizaine de paquebots semblables en plus » dit le journaliste.
      « Oui, tous ces bateaux transportent jour après jour nos Croates, hommes et femmes, dans ce qu’on appelle « pays estivaux du jour » à l’hémisphère sud où nos gens émigrent massivement », la dernière Présidente montrait de sa main derrière elle pendant que le cadre s’élargissait découvrant tous ces paquebots.
      « Nos collègues de la BBC, qui nous ont prié de faire cet entretien, aimeraient savoir si vous avez une idée pour mettre fin à cette émigration massive. »
     « Aujourd’hui, on voit surtout à quel point c’était une erreur de supprimer la fonction de la Présidente de la République. Pour mon prochain mandat, j’avais un plan précisément élaboré pour la suppression d’au moins 200.000 postes, ce qui aurait pu empêcher les émigrations. Il se passe actuellement exactement ce dont je parlais en prophète il y a trois ans — ce pays perdra ses habitants et nous allons dépérir en tant que peuple. »
      « Bah quelle est alors votre proposition ? »
    « Je pense avoir été claire dans la phrase précédente — pour commencer, il faut d’urgence remettre la fonction de la Présidente de la République ! »
     « Au cas où on restaurerait la fonction de la Présidente et que vous deveniez à nouveau la Présidente — comment pensez-vous précisément supprimer ces 200.000 postes ? »
      « Ces postes vont devoir être occupés par l’armée qui empêcherait les gens de travailler ! », la dernière phrase de la Présidente était résolue.
       « Quelle armée ? » demanda Belizar Anić, confus.
       « La nôtre, l’armée croate ! »
     « Madame, ancienne Présidente, ça va faire 18 mois que la Croatie ne dispose plus d’une armée. »
       « Excusez-moi ? » la dernière Présidente a pâli. « Comment ? Pourquoi ? »
       « Voilà, c’est comme ça… Je suppose qu’il n’y a plus besoin » lui répondit Belizar Anić.
       « Je ne le savais même pas… Je travaille tellement que je n’arrive même pas à lire les journaux ou regarder les nouvelles à la télé. Tous les jours, je fais deux services, je rentre dans ma cabine de bateau et m’écroule de fatigue. »
       « Vous avez au moins un bon salaire ? »
       « Bah, je ne peux pas me plaindre, un peu au-dessus de la moyenne, 26.000… »
       « C’est au moins dix fois plus que ce que vous touchiez en tant que Présidente. »
       « Oui. Mais n’oubliez pas que je fais deux services… »
      « Mais revenons au sujet principal, ce pourquoi nous sommes ici. Comment alors précisément empêcher l’émigration massive, vu que le plan avec l’armée vient de tomber à l’eau ? »
Il semblait que la Présidente n’avait pas de réponse concrète. De sa réflexion, la soutira un bruit assourdissant d’une sirène de bateau, après lequel elle s’adressa à la caméra.
       « Je m’en excuse. Il me faut reprendre le travail ! »
      La dernière Présidente sortit en courant du cadre, se dirigeant vers le bateau puis, dans le cadre apparut le studio et le présentateur du journal de minuit.
      « Voyons maintenant le reportage sur notre plus importante société de construction, se voyant proposer un projet aussi bien extraordinaire que stimulant à Hong Kong — la construction de l’immeuble le plus haut sur pas moins de 696 étages ! »
      Floppy éteint le téléviseur en balançant ses hanches toutes nues alla à la salle de bains. Sultan l’accompagna du regard et enfila son pantalon. Puis, il se dirigea lui aussi vers la salle de bains en frappant à la porte.
      « Qu’est-ce qu’il y a ? » on entendit la nerveuse Floppy de la salle de bains.
      « Quelque chose cloche avec notre sexe. »
      « Sans blague… »
     « Peut-être que je pourrais faire un saut chez l’autre psychiatre chercher les comprimés ? » Sultan s’accouda contre la porte qui s’ouvrit lorsque devant lui apparut Floppy vêtue d’un peignoir violet.
       « Docteur Drašković a déjà déménagé l’année dernière aux Fidji. »
      « C’est pas loin de l’Australie, de ce fait on pourra faire un saut jusqu’à lui une fois là-bas » pensa Sultan, pendant que Floppy énervée, se dirigeait vers le canapé trois places.
      « Heureusement que les Fidji sont tout de même quelque peu plus proches que la Nouvelle-Zélande, notre destination finale. » Floppy s’assoit sur le canapé. « En plus, il y a trois ans tu t’étais fortement opposé à l’achat des comprimés, et là tu voudrais aller les chercher aux Fidji et en plus, tu déballerais un tas de pognon pour le visa touristique ? »
      « Bah… » Sultan cherchait la réponse en s’approchant du canapé « … on peut se mettre d’accord avec le docteur de nous retrouver à mi-chemin, quelque part en mer, pour ne même pas devoir mettre les pieds aux Fidji. »
     « Mais c’est parfait ! Le docteur ne fait qu’attendre que nous l’appelions pour se mettre à naviguer de Fidji, quelques milliers de kilomètres avec nos comprimés ? » dit Floppy pendant que Sultan s’asseyait à côté d’elle s’avouant ne pas avoir d’argument. Un moments, il regardait par la fenêtre à travers laquelle pénétrait la semi-pénombre de la demi-nuit, c’est-à-dire du demi-jour.
       « Écoute, je pense que c’est temporaire. Nous sommes épuisés par tant de travail. »
       « Vous le pensez, Monsieur le docteur ? » Floppy était railleuse.
      « On doit juste se reposer un peu. Dès qu’on sera arrivés en Australie, les choses retrouveront tranquillement leur cours et tout sera comme avant. »
      « Toi, va en Australie. Moi, j’irais en Nouvelle-Zélande » elle était déterminée, ce qui attrista Sultan quelque peu. « Je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. On pourra se retrouver à mi-chemin. Il n’y a même pas trois mille kilomètres entre les deux… »
       « Ça veut dire quoi ? »
       « Ce que t’as entendu. »
       « Mais, après tout ce que nous avons traversé nous ne pouvons pas nous séparer » Sultan était au bord du désespoir, et il semblait que Floppy saisissait tout le sérieux et la justesse de ses mots. Elle le regarda enfin dans les yeux.
       « Okay. T’as une proposition ? »
      « Rien de valable. Si ce n’est qu’on se fasse un pile ou face. » Impuissant, Sultan écarta les mains. Floppy le regarda en silence pendant un instant puis, se leva et alla jusqu’à la fenêtre. Sur la pelouse devant l’immeuble, quatre teenagers jouaient au football avec un ballon jaune imprégné et, ainsi adaptés aux conditions météorologiques, salis et mouillés par la gadoue.
      « Sais-tu qu’à l’époque on ne tirait pas les penalties dans le foot après les prolongations, mais que le vainqueur était déterminé par un pile ou face ? »
       « Je ne le savais pas » dit Sultan en sortant une monnaie de sa poche. Sur un côté de la pièce en argent, il y avait une morue, sur l’autre, un sapin. « Moi morue, toi sapin, voyons qui mettra le grappin » dit-il en jetant bien haut la pièce, la rattrapant et la tapant sur le dos de sa main. Le dos de la main couverte de sa paume, il la tendit pile entre lui et Floppy, à la hauteur de ses tétons.

Trois jours après, Floppy et Sultan étaient à Rijeka marchant silencieusement tout en poussant les bagages vers le paquebot transocéanique Nikola Tesla, qui navigue sur le trajet Rijeka-Dubrovnik-Melbourne-Wellington. Néanmoins, Floppy et Sultan ne débarqueront pas à Melbourne mais voyagerons encore quelques jours jusqu’à la capitale de la Nouvelle-Zélande. Dans le port, qui faisait penser à un énorme marché où dans la matinée se serait réunie toute la ville, sur probablement un millier de stands l’on pouvait acheter des souvenirs croates traditionnels ; du fromage, du jambon, de la brandade de morue, du hareng fumé dans l’épinette slavonne, l’eau de vie et le vin, en les apportant avec soi dans les pays de la journée estivale vers lesquelles ils naviguaient. Au milieu de la tente, il y avait une grande tente dans laquelle se trouvait le restaurant La Cène où l’on pouvait manger des mets de la cuisine traditionnelle croate avant de quitter le pays à jamais. On servait de tout, du menu luxueux « Comment mangeaient nos vieux » : les strudels de Zagorje, le čobanac, ce ragout de viande de Slavonie, les calamars de la mer Adriatique, jusqu’aux menus plus récents et moins chers composés de mets riches en acides d’oméga-3, de colliers multicolores remplis d’antioxydants, l’huile de colza et ikebanas artistiques comestibles de légumes-racines sur des bruschettas de pain de seigle. Chaque bateau s’apprêtant à naviguer était accompagné par la fanfare et les majorettes qui s’adonnaient consciemment à la gymnastique avec leur cure dents ; et lorsque le bateau s’élançait vers le large sur la côte, explosait le grandiose feu d’artifice pendant que la fanfare jouait l’hymne Lijepa naša, Notre belle patrie. Les gens sur le bateau agitaient les mains vers la côte, ceux sur la côte leur rendaient le salut tristement jusqu’à ce que, peu après le paquebot transocéanique ne disparaissait dans la demi-journée.

Floppy et Sultan étaient placés dans la cabine 342, une des moins chères. Elle était équipée juste d’un lit superposé, un petit bureau et une minuscule salle de bains. Floppy s’assoit immédiatement sur le lit d’en bas.
      « Vas-y toi, en-haut » la priant lui demanda Sultan.
      « Pourquoi ? »
      « Bah t’es 30 centimètres plus petite que moi. »
      « Qu’est-ce que la taille à avoir avec ? Les lits sont de la même taille » Floppy s’étendit sur le lit et Sultan réfléchit sur la façon de conquérir le lit d’en bas.
      « Mon sommeil est plus agité et la probabilité que je tombe est plus grande » se souvint-il, et Floppy souleva les sourcils, étonnée de sa phrase.
      « As-tu, de toute ta vie, dormi d’une manière aussi agitée pour avoir réussi à tomber du lit ? » lui demanda-t-elle, et Sultan regarda à travers le cadre de la fenêtre dans la mer grise.
      « Non… »
      « Alors ? »
      Sultan ne répondit pas, mais sortit de son sac le laptop puis, quitta la cabine. Floppy le suivit du regard et sortit de son sac le livre sur l’histoire du football en Australie et en Océanie, l’ouvrit avec délicatesse, lut la dédicace de Chameau et commença la lecture.
     Sultan accéda dans le grand restaurant du navire, s’est assis à la table sur laquelle, à part le menu, se trouvait aussi le prospectus informant les voyageurs de la manière d’abréger le temps de plusieurs semaines vers l’Australie, c’est-à-dire la Nouvelle-Zélande. Avec des cours accélérés de langues étrangères, des cours de tricotage, la confection des objets en argile, de yoga, les salles de gym et les salles de jeux vidéo, Sultan était plus intéressé par la salle de cinéma qui présentait au quotidien les films australiens et néo-zélandais les plus connus. Cette nuit était programmée « la soirée d’horreur et de l’épouvante » avec trois films d’horreurs très intéressants pour le prix d’un. Pendant que Sultan avec son laptop se branchait à l’internet, la serveuse s’en approcha lui demandant en anglais ce qu’il souhaitait. Sultan la regarda, hypnotisé et comprit qu’en face de lui se trouvait une Indienne à la peau mate, dotée d’une chevelure aux petites boucles attachées par une écharpe rouge au sommet d’un front haut, aux longs sourcils et aux yeux si sombres que ses blancs des yeux l’aveuglaient. Les traits longs de ce visage d’un relief aux pommettes saillantes et au nez fin vers le bas étaient encadrés par un petit menton carré au-dessus duquel ses grosses lèvres lui disaient quelque chose. Elle ne pouvait pas avoir plus de 25 ans.
     « Rien, rien, merci » a-t-il beuglé sentant que son plexus s’était déréglé. « Savez-vous à tout hasard où se trouve la salle de projection ? » demanda-t-il.
      « Bien sûr que je sais » répondit l’Indienne en souriant largement de ses yeux. « La salle est au dernier étage du navire. Prenez juste l’ascenseur et vous ne pouvez pas vous perdre, il y a partout des indicateurs » dit-elle en réajustant sa cravate noire sur sa chemise blanche.
      « Vous aimez les films d’horreur ? » demanda Sultan et d’une manière théâtrale écarquilla ses yeux bleus.
       « J’aime, mais je n’aime pas les regarder seule. Je suis assez peureuse. »
      « Au cas où vous veniez avec moi au cinéma, vous ne seriez pas seule », dit-il, lui fit un clin d’œil et lui sourit, ce qui paraissait bien pâle à côté de son sourire.
      Peu après que Sultan ait quitté la cabine, Floppy décida de faire un tour pour explorer un peu l’immense paquebot transocéanique. Dans l’ascenseur, à côté du clavier électrique elle avait remarqué l’affiche informant les voyageurs des différentes animations et activités. Floppy arrêta le regard sur l’information des cours de yoga. Même si sur la porte il était écrit que le yoga commençait dans trois heures, Floppy ouvrit délicatement la porte en entrant dans la pièce. Soudainement, sur les quatre murs apparut une projection extrêmement réelle d’une forêt ensoleillée avec ses sons des animaux et insectes, Floppy se sentit au sein d’une véritable clairière tropicale. Elle tourna autour d’elle en mode panoramique en souriant avec bonheur.
     « Ça vous plaît ? » elle entendit une profonde voix masculine avec un fort accent scandinave. Dans l’angle le plus éloigné de la salle, elle remarqua un jeune homme grand et blond, vêtu d’un jogging jaune avec le trait noir tel que porté par Bruce Lee. Le Scandinave avait dans sa main la télécommande avec laquelle il contrôlait la projection sur les murs.
      « Suédois ? » demanda Floppy.
      « Norvégien » lui répondit-il en s’approchant d’elle.
      « Mieux encore » dit Floppy en souriant. « C’est chez vous qu’on s’inscrit pour le yoga ? »
      « Oui » dit le Norvégien en se pointant à côté de Floppy. « Même si nous démarrons un peu plus tard, je prends la liberté de vous proposer de commencer tout de suite avec les exercices. »
      « Juste vous et moi ? » curieuse lui demanda Floppy, et lui acquiesça tranquillement.
      « Oui, juste vous et moi. »
     « Ça semble intéressant » dit Floppy en un mouvement attachant ses cheveux en queue de cheval.
      « Je peux aussi vous montrer les autres projections, nous avons dans notre base de données la nature de la Terre en complet » se félicita le Norvégien poussant le bouton de la télécommande. La salle se transforma en océan, et Floppy fut transportée sur une petite île tropicale.
      « Avez-vous aussi quelques lointaines planètes » demanda-t-elle.
      « Nous avons tout » lui répondit-il calmement le regard concentré sur ses yeux à elle.

Lorsqu’elle revint dans la cabine 342, Sultan n’était pas encore revenu. Elle s’est allongée sur le lit poursuivant la lecture du cadeau de Chameau. Pratiquement deux heures plus tard Sultan entrait dans la cabine. Il regarda brièvement Floppy, mais elle ne décollait pas ses yeux du livre. Sultan monta sur le lit supérieur, posa le coussin debout derrière lui, s’y appuya de son dos et ouvrir le laptop. Dans le fichier des films, il en cherchait un qui pourrait lui abréger le temps. En fait, un qui l’aurait aidé à s’endormir, quelque chose de lent, sans trop d’action ou scènes troublantes pouvant sérieusement secouer sous l’effet du vacarme ou de la peur. Le choix s’est porté sur le film de science-fiction canadien à petit budget Martin du futur — l’histoire de ce type qui tente de prouver aux gens qu’il rencontre dans un train, qu’il vient d’un temps les précédant de trente ans. Film tourné dans un seul lieu où Martin parle continuellement d’une voix apaisante pendant que les voyageurs l’observent comme s’ils écoutaient un semi-idiot — parfait pour s’endormir, conclut Sultan. Quand il a démarré le film, de l’étage inférieur se fit entendre la voix : « Baisse ça ! »
      Sultan baissa le son sur son laptop, mais Floppy se fit entendre à nouveau : « Baisse encore ! Ça me gêne pendant que je lis. »
     « Mais on entend à peine » dit Sultan comme pour se justifier. « Et depuis quand ça, le bruit te gêne pendant que tu lis ? »
      « Depuis aujourd’hui ! Mets tes oreillettes. »
      « Je n’ai pas d’oreillettes. » Sultan regarda le mur un instant. « C’est bon ! Je vais me coucher . » Il ferma le laptop. Floppy ne lui répond quoi que ce soit.
      « Éteins la lumière ! Ça me gêne pour m’endormir » dit Sultan. Floppy énergiquement referma le livre et éteignit la lumière. Pendant au moins une demi-heure, Sultan ne réussit pas à s’endormir. Il n’était pas sûr que Floppy s’était endormie. Il rouvrit le laptop. Dans celui-ci trouva son vieux scénario de la série télévisée Le Ballon est rond. Il se mit à lire la première scène du premier épisode puis, regarda devant soi comme s’il s’était souvenu de quelque chose. Il se releva brusquement de sa position allongée, ouvrit un nouveau document inscrivant dessus en lettre capitales : The Ball is Round — Life in the New Zealand Countryside.

Au matin, Floppy se réveilla en première. Pendant qu’elle s’adonnait aux formalités matinales, Sultan aussi se réveilla, mais faisant semblant de dormir jusqu’à ce que floppy eut quitté la cabine. Il ne se sont vus à nouveau que 16 heures plus tard, lorsque dans le silence chacun regagna son lit. Cette situation s’était poursuivie les quelques jours suivants. Sultan savait que Floppy ne se mettrait pas à parler en premier et que ces silences pesants avant de sombrer dans le sommeil, en ce que cela la concerne, pouvaient perdurer même jusqu’au prochain démarrage de la Terre dans sa rotation autour du Soleil et de son axe.
      « Sinon ? Tu fais quoi durant toutes ces demi-journées, et ces demi-nuits ? » dit silencieusement Sultan allongé sur l’étage supérieur du lit. « Et as-tu remarqué que la demi-journée repousse la demi-nuit tout doucement ? « Floppy ne répondit pas. À nouveau régna le silence. Vu qu’il a commencé, Sultan décida de continuer.
      « T’as quelqu’un, hein ? »
     Floppy, à nouveau, ne répondait pas. Juste au moment où Sultan s’apprêtait à prononcer la quatrième question, du lit inférieur Floppy prononça en bref : « Oui. »
      Sultan sauta du lit supérieur comme s’il avait été lancé d’une catapulte et alluma la lumière. Floppy frotta ses yeux rencontrant le regard affolé de Sultan, qui se tenait devant les portes coulissantes de la salle de bains.
      « C’est qui ? »
      « Le Norvégien. »
      « Le Norvégien ? »
      « Le professeur de yoga. »
      « Le professeur de yoga ? »
      « Sultan, pourquoi répètes-tu toutes mes réponses comme si nous étions chez le psychiatre ? »
      « Je ne sais pas ! Je dois être sous le choc ! Vous avez baisé ? »
      « Pas encore » Floppy se relève en position assise sur le lit intérieur.
      « Pas encore ?! » Sultan restait immobile. « Ça veut dire quoi exactement ?! »
      « Que nous n’avons pas baisé, mais que la possibilité que nous le faisions n’est pas exclue. »
      « Vous le ferez alors ? »
      « Je ne sais pas — le temps nous le dira. »
      « Le temps vous le dira ? » Sultan se tint la tête, entra dans la toute petite salle de bains tamisée en s’asseyant sur la cuvette des toilettes. Floppy se relevait tout doucement en s’asseyant sur le bord du lit. La pièce résonnait d’un silence pesant. Maintenant, c’est Floppy qui l’interrompit.
      « Et toi ? »
      « Quoi moi ? » Sultan était interloqué par la question de Floppy.
      « Bah t’as quelqu’un ? »
      « Oui… » silencieusement répondit Sultan. Floppy changea l’expression de son visage que d’une façon des plus tendres pourrions-nous décrire comme de la rage, se leva et accourut dans la minuscule salle de bains en rentrant dans la cabine de douche.
     « Tu mens ! » Floppy cria si fort que Sultan se retira instinctivement au fond de la cuvette des toilettes regardant sa silhouette qui était à moitié couverte par le rideau au motif de Nikola Tesla à qui une ampoule brillait dans la main.
      « Je ne mens pas » dit-il silencieusement.
      « C’est qui ? »
      « Une Indienne. »
      « Quelle horreur ! Une femme de ménage sûrement ? »
      « Non. Elle est serveuse sur notre pont. »
      « Pire ! »
      « Hey, je n’ai pas offensé ton copain » dit Sultan et Floppy cacha son sourire derrière Tesla et l’ampoule. Toutefois, Sultan sentit que Floppy avait de la peine à retenir son rire, du coup continua dans un ton humoristique.
      « Je ne l’ai jamais offensé sur une base raciale, sexuelle voire matérielle. »
      Floppy explosa de rire en s’asseyant au bord de la cabine de douche.
      « Tiens, c’est ça qui me manquait » dit Floppy plus pour elle-même.
      « Quoi donc ? » Sultan cherchait la confirmation de ce qu’il savait.
      « Une blague de qualité. »
      « Aha — ton Viking n’est pas un personnage de blague ? »
      « Et ta petite Gitane ? »
      «  T’insultes à nouveau. »
      « Je m’en excuse. » Floppy se leva lentement de la cabine de douche se dirigeant vers Sultan. «  Ce n’est même pas qu’il n’ait pas ses propres blagues, mais c’est qu’il ne comprend pas les miennes. »
      « Quelle horreur » Sultan mima une peur effroyable pendant que Floppy se penchait au-dessus de lui avec son décolleté poursuivant l’histoire du professeur norvégien de yoga : « Hier, je lui ai dit que ça m’énervait grave que l’Australie soit le plus petit continent » Floppy retira le débardeur couleur vert olive. Sultan regarda ses seins voluptueux et paradoxalement fermes. « Puis, je lui ai dit qu’une fois arrivé à la Nouvelle-Zélande, je déclencherais l’action qu’on retire à l’Australie et à l’Océanie le statut de continent et qu’on les rattache à l’Antarctique. Ainsi, l’Australie serait également devenue la plus grande île au monde. Mieux vaut être la plus grande île que d’être sur le plus petit continent. » Pendant qu’elle parlait, avec une assurance et une stabilité d’acrobate elle glissa une plus l’autre jambe du pyjama. De son index elle retira sa culotte, s’appuyant au mur derrière Sultan. Elle s’est levée et a retiré le T-shirt de Sultan, qui a relevé ses bras comme s’il capitulait.
      « Et ? Qu’est-ce que le Viking a dit sur cette brillante idée ? » demanda Sultan, se releva, de son cuir chevelu caressa ses seins et se mit à retirer son slip.
     « Que c’est trop bête de gâcher mon énergie sur des choses aussi insignifiantes… » Floppy s’assoit sur Sultan aspirant profondément.
      « Toi et la serveuse vous vous êtes adonnés au sexe ? » demanda Floppy en gémissant.
      « Tant que je m’en souvienne — non. » Sultan plongea sa tête dans les seins de Floppy.
      « Et la serveuse, elle est bonne en blagues ? » Floppy balança sa tête en arrière.
      « Infiniment mauvaise ! » Sultan surgit des seins de Floppy et les saisit de ses mains. « Elle n’a pas pigé une de mes meilleures blagues jamais ! » dit Sultan respirant bruyamment.
      « Dis-la moi ! Dis-la moooooooi ! » cria Floppy.
    « J’ai eu l’idée de mêler le film d’horreur et le film d’art et essai… » parlait-il avec des interruptions. « Écoute-moi ça, un mec et une nana partent en excursion devant une cabane en forêt et se rendent compte qu’ils n’ont pas le signal sur leurs portables. Ils se regardent en panique… La nuit tombe… On entend même le hurlement du loup… » Sultan avait du mal à sortir les mots.
      « Et puiiiiiiis ? »
      « Ralentis un peu… »
      Floppy arrêta complètement de se mouvoir. Il put retrouver la force pour terminer son histoire.
      « Ils se sont regardés en panique et ainsi, se regardent et regardent et regardent et regardent… »
      « Et puis ? »
      « Et puis, c’est la fin du film ! »
      « Hahahahaha-hahahaha-haha-aaaa-aaa-aa-a ! »  dit Floppy.

« Tout ceci devait donc se produire pour que nous niquions à nouveau ? » demanda Floppy en se pressant sur le côté de Sultan sur le lit inférieur.
      « Bah on dirait que oui. »
      « Et pourquoi ? »
     « Je n’en ai vraiment pas la moindre idée. C’est sûrement quelque chose de psychologique que nous ne comprenons pas. »
      « Nous demanderons un jour au docteur Drašković » Floppy embrassa Sultan sur le larynx. Elle passa sa main au-dessus de lui après quoi ils s’endormirent, lui sur le lit, elle sur lui.




Le crépuscule des cieux et le juste milieu


À une centaine de kilomètres du Canal de Suez, pour la première fois après cinq ans, Floppy et Sultan virent le Soleil. Et pas qu’eux, mais aussi les deux mille voyageurs du paquebot transocéanique Nikola Tesla, sortis sur le pont, tous avec des lunettes de soleil qu’ils avaient achetées à bon prix sur le bateau, regardant le Soleil avec enchantement. Certains regardaient directement vers la boule jaune, ceux-là étaient armés de lunettes Nikola Tesla x-ray ban, conçues à cet effet. Nombreux étaient ceux qui se mettaient en manches courtes, pour pouvoir sentir le Soleil sur leur peau, pour que la peau sente le Soleil, réveille et suscite la présence de la mélanine nichée dans les profondeurs. Les crèmes contre les brûlures solaires ont aussi été achetées à des prix abordables, la plus populaire était Negro, avec le personnage du ramoneur. Par température agréable de 23 degrés à 10 heures du matin, Floppy et Sultan étaient parmi les premiers qui s’étaient changés en maillots de bain sur le dernier, huitième étage du navire. Ils prenaient des bains de soleil et se baignaient quasiment tous les jours, mais quand ils ont pénétré la zone tropicale de la Mer rouge, la température dépassait les 35 degrés, du coup ils ont passé la plupart du temps dans des espaces fermés et climatisés. Ils avaient plus de mal à supporter les chaleurs, avant que tout cela n’arrive. Floppy jouait au football sur la PlayStation, elle a décroché la première place sur le tournois du paquebot, empochant les symboliques 1000 euros. Pendant ce temps, Sultan continuait de traduire son scénario Le Ballon est rond en langue anglaise. Le plus grand changement par rapport à la première version du scénario, mis à part que l’action était située dans un village néo-zélandais, concernait l’apparition d’un personnage féminin, c’est-à-dire de la commentatrice sportive qui transmettait les matchs du club puissant pour lequel jouaient les plus grandes stars. Sultan avait même enregistré Floppy commentant un match imaginaire, elle improvisait la transmission d’une manière magistrale maniant une quantité impressionnante d’informations et de brillantes blagues.

Lorsque le bateau avait glissé de la Mer noire dans l’Océan indien, Floppy, Sultan et les autres voyageurs s’étaient en quelque sorte adaptés aux nouvelle-anciennes conditions météorologiques passant plus de temps au soleil et à la piscine, avec une constante brise chaleureuse qui ne tapait pas sur les nerfs comme le faisait à l’époque le vent fœhn. Au niveau de la longitude de l’Inde, Floppy était tellement bronzée qu’elle ressemblait à une vraie Indienne, et les cheveux de Sultan avaient tellement pâli qu’on ne pouvait déterminer avec exactitude s’il était un Scandinave ou un albinos international. Lorsqu’enfin, à la fin du voyage, qui était à vrai dire monotone d’une manière gracieuse — la mer, la mer bleue, la mer encore plus bleue, le ciel puissant de nouvelles étoiles immobiles, les vagues qu’on ne rencontre pas sur l’Adriatique, aux grandes amplitudes et collines arrondies assujetties par le puissant navire — à l’horizon apparue la côté ouest de l’Australie, il était exactement seize heures, 24 degrés Celsius, et quelque part des profondeurs du diaphragme ont percé, depuis bien longtemps enfouis les tout premier cris d’enchantement des voyageurs. Quelques jours plus tard, le bateau était sur la côte est de l’Australie où il était dix-huit heures et la température était d’environ 30 degrés. De la proue du bateau Floppy et Sultan regardaient vers les grandissants immeubles bleuâtres de Melbourne pendant que le bateau entrait dans le port grouillant de vie, de bateaux de toutes tailles et de drapeaux, remorques, bateaux-citernes et grues sur la côte. Ici, le bateau déposera mille cinq cent voyageurs aisés de Croatie se précipitant ensuite vers les studios, appartements, maisons qu’ils ont loués dans les métropoles, villes, bouges et villages australiens. Tout comme eux deux, la plupart des émigrants venant du pays le plus développé au monde avaient assez d’économies pour ne pas devoir travailler pendant au moins un an ou deux. Lorsque le bateau est finalement entré dans le Port of Melbourne, les voyageurs de Croatie étaient accueillis par une cinquantaine de manifestants en colère. Parmi un tas de drapeaux croates, qu’avaient déroulé les descendants des vieux émigrants, c’est-à-dire de la deuxième et la troisième génération, on pouvait aussi lire des banderoles « Vous avez trahis la Croatie ! », « La Croatie ne vous le pardonnera jamais ! », « Où étiez-vous en ’91 ? », « Dégagez de l’Australie ! », « Rentrez en Croatie ! »… Lorsque les manifestants se mirent à crier d’infectes messages menaçant aux riches voyageurs de Croatie, la police australienne fit éruption sur ses chevaux en les dissipant. Peu près, le bateau est reparti avec ces quelques cinq cent voyageurs, arrivant au bout de quelques jours jusqu’à la capitale néo-zélandaise, à vingt heures, et une température plaisante de 28 degrés, et l’humidité quelque peu accentuée. Dans le port de Wellington, le bateau fut à nouveau accueilli par des manifestants avec leurs drapeaux et de slogans semblables à ceux de Melbourne, sauf qu’ici il n’y en avait pas plus que huit.
       « Dieu ne vous pardonnera jamais cette trahison ! Puissiez-vous être dévorés par les requins néo-zélandais ! » criait un type chauve en anglais. Il était nu jusqu’à la ceinture, du coup on pouvait voir sur ses épaules et son torse le grand tattoo avec la tresse croate.
       « D’où sont les tiens, compatriote ? » Floppy lui lança avec gravité en croate, mais l’émigrant chauve lui lança juste un regard confus. Lorsque le chauve et les autres manifestants rencontrèrent l’assemblée d’environs cinq cents voyageurs aux regards furieux sortant du bateau Nikola Tesla — ils se retirèrent silencieusement d’eux-mêmes.

Peu après, Floppy et Sultan roulaient en taxi par la route sinueuse vers la colline se trouvant quelques kilomètres de la côte de la capitale de la Nouvelle-Zélande. C’est là-bas qu’ils avaient, avant le départ de la Croatie, loué la maisonnette avec cette terrasse de laquelle ils pouvaient voir l’océan Pacifique. Dès qu’ils avaient posé les bagages dans le salon, ils sont retourné sur la terrasse, se sont installés dans la balançoire en fixant le Pacifique et le Soleil rouge se tenant à quelques centimètres au-dessus de la mer.
      « Putain, enfin » dit Sultan, fatigué.
      « Enfin, putain » ajouta Floppy, épuisée.
      « Demain, on va à la plage… »
      « Pour y passer toute la journée… »
      « Tu pensais à tout le crépuscule ? »
      « Tout le crépuscule… »
      « Pendant un moment, ils observaient le plus grand océan tout en se balançant.
      « Floppy, as-tu calculé combien de temps peut-on tenir sans travailler ? »
     « Selon mon estimation, nous avons des économies pour environ 18 mois… Puis, il va nous falloir… » Floppy ne termina pas sa phrase. Sa tête chancela et elle s’endormit sur l’épaule de Sultan. Même pas trois minutes se sont écoulées lorsque Sultan aussi s’endormit. Le silence sur la colline n’était que rarement interrompu par un véhicule au loin. Sultan se réveilla un peu plus tard. Puis, délicatement réveilla Floppy. Ensuite, ils ont trainé leurs jambes jusqu’à la chambre à coucher où ils s’écroulèrent sur le double lit battant, leur propre record en dormant sans interruption 13 heures tout rond.

Au crépuscule, Floppy et Sultan étaient assis sur le blanc sable chaud de Wellington Beach et regardaient les cent nuances du spectre flamboyant autour du Soleil rouge qui depuis cinq ans tentait de plonger dans la mer. Il était à peine midi passé et il y avait peu de gens sur la plage, car les gens travaillaient et même si l’ancien emploi du temps n’avait plus aucun sens, demeurait ainsi cette habitude de la séparation des tranches de la journée dans des activités non-touristiques. On ne voyait que des enfants avec leurs grands-mères et grands-pères et quelques riches émigrants de Croatie buvant de la bière en parlant en langue maternelle. Floppy et Sultan restaient assis une dizaine de minutes regardant le Soleil en silence. Puis, Sultan se leva, se dirigea vers la mer, lentement puis, de plus en plus vite, accourut pour se jeter dans la grande étreinte de l’océan Pacifique. Cela faisait plaisir de le voir plonger ainsi. Quand Sultan sortit enfin de la mer, Floppy lui balança la serviette.
      « Alors ? Elle est froide ? »
     « Elle ne l’est pas ! » répond Sultan satisfait, regardant vers le portable émettant le son d’un nouveau message.
     « Ne te l’ai-je pas dit ! » dit fièrement Floppy, et Sultan s’asseyait à côté d’elle, regardant son portable.
     Il regardait pendant un instant l’écran tandis que son sourire s’élargissait de plus en plus pour se lever finalement en poussant un cri profond vers le ciel, les mains levées en signe de victoire. Floppy se saisit rapidement de son portable, de sa main fit de l’ombre sur l’écran et lut le message :

« FROM: toptv@newzealand.tv
SUBJECT: le ballon est rond

Cher Sultan,

Le Comité de lecture des scénarios de notre chaîne a, plusieurs fois, lut attentivement votre scénario pour six épisodes d’une heure de la série Le Ballon est rond. Notre avis est unanime qu’il s’agit d’un des plus imaginatifs et d’un des plus originals scénarios écrits ces quelques dernières années, et nous sommes intéressés pour le rachat de celui-ci pour 200.000 dollars néo-zélandais. Nous sommes aussi très intéressés par la demoiselle qui était au casting pour le rôle important de la commentatrice sportive, mais avec elle nous déterminerions le cachet plus tard, lorsque nous aurons constaté combien de jours de tournage elle aura exactement. »

Floppy se leva et enlaça Sultan.
       « Peut-on rêver mieux ? » demanda Sultan en essuyant les larmes de joie à son cou.
     « On ne peut pas ! » Floppy l’embrassa. « Ceci veut peut-être dire qu’on ne va pas devoir travailler jusqu’à la fin de nos vies ! »
       Puis, la terre trembla fort et eux deux, enlacés réussirent tout juste à ne pas tomber.
      « Trrrrrrremblement de terrrrrrre ! » un type courait en panique par-dessus les transats et les sculptures en sable, criait et faisait tomber les parasols.
     « Il doit être nouveau celui-là. Car oui, effectivement, la Nouvelle-Zélande est quelque peu tordue du fait que la terre tremble souvent… Mais rien de grave… » dit Floppy comme si elle se justifiait, et Sultan se mit à réfléchir posant son doigt sur ses lèvres.
      « Et si le tremblement était quelque part dans l’océan et que le tsunami nous écrabouillait ? Peut-être que nous devrions être en train de nous enfuir vers notre maison sur la colline ? » Quelque peu en panique il combinait la théorie de la probabilité avec un scénario de catastrophe.
       « Je ne crois pas. En plus, ici les choses fonctionnent de sorte que les institutions compétentes nous informerons à temps de la possibilité d’un tsunami. Tu peux te détendre. »
       Sultan revint jusqu’à leurs serviettes, prit le portable pour voir s’il y avait des nouvelles sur les portails néo-zélandais. Floppy s’asseyait à côté de lui et ils se mirent à lire ensemble les dernières nouvelles, mais même après dix minutes il n’y avait nulle part aucune information sur le danger d’un tsunami.
      « Bah tu vois » lui dit Floppy, le poussant sur le sable et s’allongeant sur lui. Il la maîtrisa rapidement puis, s’allongea sur elle et l’embrassa. Le baiser durait longtemps. Ils restaient allongés sur le côté, enlacés et plongés dans le sable blanc et chaud qui brillait sur leur corps, aussi bien dû à la mer qu’à cause du Soleil bas et ses reflets de la surface de la mer. Après un temps indéterminé, Floppy releva la tête du torse de Sultan et dit : « On rentre à la maison tout doucement ? Il va faire nuit » Sultan la regarda avec étonnement.
       « Comment ? » dit-il avec effroi, Floppy le repoussa de lui, sursauta en panique en fixant la mer. Les genoux tremblotants, il se releva avec prudence, le regard dirigé vers l’horizon, comme s’il tenait toute la voute céleste, en hauteur, pour qu’elle ne tombe pas. Au loin le tiers de Soleil avait immergé dans l’océan. La piste rouge ondulait sur la surface des vagues et menait droit jusqu’au Soleil qui faisait étalage des couleurs et anneaux, peignant les nuages se trouvant plus bas en un violet profond, parant la scène en un puissant et noble pourpre, annonçant le vent du changement.
Pendant un bon moment Floppy et Sultan regardaient cette scène inhabituelle après laquelle ils s’asseyaient sur le sable blanc de plus en plus sombre en baissant leurs têtes. Floppy pleurait silencieusement, comme si elle avait honte, pendant que Sultan la serrait dans ses bras. Ainsi, ils restaient assis pendant que le crépuscule roussâtre glissait lentement dans la nuit et sur le ciel apparaissaient les premières étoiles pâles. Sultan regarda dans le ciel de plus en plus sombre en s’adressant à quelqu’un là-haut.
       « Est-ce pour ça qu’on s’est battus ? »
      Puis, il baissa le regard et sur le portable, fit défiler les portails internet qui avec enchantement informaient les lecteurs que la Terre s’était remise en marche dans sa rotation autour du Soleil et autour de son axe. Le portail le plus fréquenté sur sa page d’accueil publiait une interview avec la dernière Présidente croate. Sultan cliqua sur le lien. S’ouvrit la vidéo dans laquelle la dernière Présidente se tenait sur le pont du paquebot transocéanique Nikola Tesla. Elle défaisait rapidement la cravate de son uniforme de serveuse en s’adressant fièrement à la caméra.
      « Salutation à tous les Croates, hommes et femmes — en Mozambique et au Madagascar en passant par l’Australie et la Nouvelle-Zélande jusqu’aux Fidji, les Tonga et Tahiti, tout comme à ceux dans les autres pays que nous nommons « de la journée estivale ». Il n’y a pas de mots pour décrire mon bonheur quand j’ai su que la Terre s’est remise en marche, car cela veut dire que tout reprend son cours, juste comme cela avait été il y a cinq ans. Ce qui vraisemblablement signifie aussi que je suis à nouveau la Présidente, alors permettez-moi de profiter de cette magnifique occasion pour m’adresser justement à vous, vous tous qui avez quitté votre patrie adorée pendant la suspension de la Terre. J’avoue, moi aussi, je porte une partie de la faute, car au début de mon mandat il y a pas mal d’années j’avais déclaré que la Croatie allait être un des pays les plus développés au monde, et vous m’avez écoutée. À l’époque, je n’étais pas consciente qu’un progrès aussi fulgurant de notre pays pouvait provoquer d’aussi imprévisibles conséquences négatives — notre patrie compte aujourd’hui à peine plus d’un million et demi d’habitants. Je pense que vous pouvez être d’accord avec moi lorsque je dis que ce n’est pas du tout bon lorsque notre pays est trop riche et trop développé ! Bien sûr, il n’est pas bon non plus que notre pays soit très pauvre et sous-développé, car cela provoque à nouveau des émigrations. Le mieux, c’est comme cela avait été avant le ralentissement de la Terre, lorsque nous n’étions ni trop développés, mais non plus trop sous-développés. C’est pourquoi, chers Croates, hommes et femmes, je vous invite à revenir pour qu’avec moi nous remettions notre patrie à sa place naturelle — pile sur la frontière entre l’Occident développé et les pays du Tiers-Monde ! » 

 

 

 

                                                                                                       Traduit par Yves-Alexandre Tripković
    
   

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