Le paso doble de l’action et de la vérité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Argentin de naissance, Parisien d’adoption, l’homme-orchestre Oscar Sisto s’empare avec pas mal de brio de la pièce L'Architecte et l'Empereur d’Assyrie de l’étonnant Espagnol Fernando Arrabal, qui à la violence politique oppose une profonde aspiration poétique. Cette œuvre qui a elle seule délicieusement condense l’univers arrabalesque est pensée comme un formidable terrain d’un impitoyable jeu d’action ou vérité dont se sont habillement emparés Oscar Sisto dans le rôle de l’Empereur d’Assyrie et son acolyte le Tahitien Johann Piritua dans le rôle de l’Architecte, lui aussi ayant élu Paris pour sa deuxième patrie. Les migrations seraient-elles l’ADN du monde et de la création !? Sur une île qu’évoque la scénographie de Fabrice Millet et le mobilier organique d’Olivier Constantin, tombent nez à nez les deux protagonistes qui en deux actes aussi bien énergiques et burlesques, qu’empreints de cruauté et de sévices, tentent de résoudre ce sacré casse-tête chinois qu’est la nature humaine et le rapport à l’Autre. Écrite en 1967 — Arrabal s’abrite à Paris du franquisme (1939 à 1975) dix ans auparavant —, la pièce est aussitôt monté au Théâtre Montparnasse. S’en suivront de nombreuses représentations dont celle d’un certain Sir Laurence Olivier, qui au London’s National Theater offrira en 1971 sa vision avec Anthony Hopkins et Jim Dale, l’équivalent anglais de notre binôme d’artistes nomades Sisto-Piritua : doux tandem explosif, la présence volcanique d’un Sisto en forme olympique trouve un parfait appui dans la souplesse et la vigueur de Piritua.
        Cosmopolite pratiquant, jonglant dans la pièce aussi habilement en français qu’en espagnol, en anglais ou encore en allemand, c’est avec un grand naturel qu’Oscar Sisto choisit de polir ce bijou de l’écriture théâtrale signé Arrabal. Quelle est l’équation entre la fuite (ou l’atterrissage) forcée d’un côté et l’accueil balisé et régit en quotas de l’autre ; entre des préjugés profondément ancrés et l’ouverture d'esprit qui peine à s’élever ? Aussi, quels sont les mécanismes de résistance dans un contexte colonial et dictatorial — jamais passé de mode ?
        Le paso doble de l’histoire des éternels rendez-vous manqués et l’insatiable soif de domination est ponctué d’innombrables séquences qui nous paraîtront grotesques, pour peu choquantes ou malsaines tant que nous n’aurons l’honnêteté d’admettre que nous échouons en tant que civilisation. Témoins directs de drames et d'accidents perpétuels qui se déroulent au quotidien là devant nos yeux, nous restons scotchées aussi dans l’obscurité de la salle, hypnotisés par nos deux enjoués et charmants comédiens, qui nous assènent le coup de grâce en nous étouffant aussi bien avec des bouffés de rire qu’avec des bouchés d’étranges gourmandises dont est recouverte la table que nous dresse le chef Arrabal. Les costumes de Magali Bécart et les demi-masques de Cathiane Le Dorze n’enlevant rien au propos, apportent une dimension guignolesque à cette remise en question théâtrale où l’on finit même par se demander si Dieu ne se nicherait-il pas dans une balle d’un flipper infernal.
        Assister à la représentation s’est embarquer sur un carrousel nucléaire : la scène est tantôt la piste de danse et le divan de psychanalyse tantôt le boudoir voire le confessionnal ou encore le tribunal. Enfin la table de massage puis de ce repas ultime parsemé de culpabilité flottant dans la sauce de la rédemption et soigneusement porté à ébullition dans ce vertigineux laboratoire théâtral sur cette diabolique île paradisiaque égarée dans les rapides de l’Histoire. Par le truchement d’un fantasmagorique jeu de rôles, les protagonistes malgré tout et à contre-courant d’une posture nombriliste nous lancent cette bouée tissée d’humour et de poésie portée par un théâtre généreux. Se laisser porter par ce petit chef-d’œuvre de Fernando Arrabal, portraitiste minutieux d’un monde sempiternellement en lambeaux et l’inventif stratège littéraire, c’est rétorquer avec poigne et panache aux questions surgissant de l'ombre des miradors des Trump towers frontaliers, des vagues que provoquent les passages des Aquarius et des profondes cicatrices gravées à jamais par les fils de fer barbelés tout droit sortis des usines Salvini & comp. L’onirisme humaniste VS l’onanisme politique.

                                                                                                                                       Yves-Alexandre Tripković


L’Architecte et l’Empereur d’Assyrie de Fernando Arrabal
Mise en scène, musique : Oscar Sisto
Avec : Oscar Sisto et Johann Piritua
Théâtre Darius Milhaud, le 29 octobre 2018

 

Photo : Jean-Luc Drion



 

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