Ça coule de source

06/11/2018

 

 

 

 

                                                         à Ana Petrović
 

 

 

Oleg Alexandrovitch Konoplev est né en pleine cambrousse russe. Et quelle cambrousse ! Indicible. La cambrousse où l’un à vrai dire dispose de tout ce dont il a besoin pour une vie confortable, sauf que ce tout le temps d’un hiver est couvert d’un néant absolu.

       Un été il revint dans son bourg avec le carton à dessin sous son aisselle gauche. Dans le carton se trouvait la copie des notes de la dernière année de l’École technique design. Plein de dessins.
        Le père se tenait au bout de la table recouverte de la nappe en plastique. Oleg étudiait les motifs imprimés sur le plastique brillant, la mère servait le thé tandis que le père expirait la fumée de la cigarette.

        « Ainsi, Olja, tu es devenu artiste » a expiré le père. « Sache, si tu avait été malade, je saurai comment t’aider. Si tu étais un criminel, je prierai pour toi. Si t’étais un dépravé je t’aurai tendu la main. Si tu étais ouvrier nous aurions travaillés. Mais là je ne sais pas quoi dire. Mais même si tu étais pédé j’aurai au moins pu crier et pleurer. »
        Pendant un moment Oleg flirtais avec l’idée de son potentielle homosexualité. Lors de la première année de lycée, d’une manière inattendue et avant tout rusée, la jeune Jelisaveta Vasilieva s’était mêlée à sa vie ouvrant les yeux aux jeune Olja (dans le sens du plaisir charnel et d’un certain sentiment de sécurité). Jelisaveta travaillait en tant que babouchka, c’est-à-dire gardienne au cinquième étage du obshchezhitiye, l’auberge dans laquelle ils avaient installés Olja. Même si de profession babouchka, elle n’était pas vieille, elle pouvait avoir dans les trente-huit ans, quelques hivers en plus peut-être, et était, dans le sens traditionnel, plutôt attrayante. Elle vivait au 286 de la rue Komsomolskaya. La mélodie de ce nom invoquait à Oleg les pelmeni trop cuites, ces petites boulettes de viande hachée enrobées de pâte fine, l’odeur des harengs sèches et les soupirs passionnels de l’extase.

Les femme plus âgés avaient laissées des traces sur le jeune Oleg. Cela s’est confirmé cet automne lorsqu’il avait tout à fait par hasard été admis à l’Académie de Brno. Lors de la première année il s’était déjà installé chez sa professeur de dessin, une femme d’une âge mur, mais pas pour autant vieille fille moins bien entretenue. Vu que la professeure, à la différence de Jelisaveta Vasilieva, que Dieu ait son âme, vivait bien longtemps, Oleg au début cachait son nom, ce qui fit qu’il l’oublia finalement. Il se rappelait d’autres choses, quelque peu inhabituelles. Par exemple, le matin lorsqu’il quitta Brno, sur la Place de la liberté il vit une scène étrange. Dans le grande vitrine du McDo fraichement inauguré il vit un trou rond bien régulier à travers lequel on pouvait faire passer un ballon de volley-ball. Oleg s’est approché de la vitrine et a vu au sol du restaurant le pavé qui avait été projeté. Mais ce qui l’avait impressionné c’était l’absence de toute réactions de la part des gens. Certains à moitié endormis emballaient les hamburgers dans du papier plastifié, pendant que d’autres, encore plus fatigués, les déballaient et dévoraient. Le pavé restait là.

C’est justement cette toile qui lui avait assuré la gloire à Paris. Il l’a nommé Réaction à la liberté. De nombreuses autres toiles ont suivies, des photographies, des sculptures, installations. Puis lui est parvenu le télégramme de l’oncle Vlad l’informant du décès de son père. Oleg ne pensait même pas aller à l’enterrement. Il se demandait pourquoi est-ce que c’était le frère de sa mère qui envoyait le télégramme et pas quelqu’un d’autre ? Il a décidé d’entreprendre le voyage, mais dans le sens tout à fait à l’opposé des tombes.
        La Dalmatie l’avait enchanté. Et non pas à cause de la ressemblance des langues, en aucun cas, cette similarité lui déplaisait à vrai dire. C’est la similarité des couleurs qui l’avait charmé. Même avec tout ce qu’il avait peint jusque-là il ne se rendait pas compte que la blancheur de la pierre pouvait ainsi enfermer la verdure des sapins, le jaune de l’herbe brûlée par le soleil, la rougeur de la terre, le bleuté de la mer et du ciel. Et que tout cela ne doit pas forcement avoir une forme particulière. Ne serait-ce que la présence de ces couleurs donnait à tout un sens incontestable. Oleg se demandait comment cela était-il possible. Lors de la recherche d’une réponse, il apprit en Dalmatie une expression qui s’était, tout comme le pavé à Brno, gravée dans sa mémoire : ça coule de source.
        Elle signifiait facilement, avec une facilité incroyable. Avec une effrayante facilité. Comme le temps. Celui qui est passé. Et là, à Paris, Oleg quelque peu vieilli, artiste reconnu et amant rompu à l’exercice, lentement saisit la légèreté du destin.
        Il tente de se rappeler de sa vie avant Paris : la mère avait une pince à cheveux, métallique, avec des incrustations rouges et jaunes. L’œil gauche du père était plus petit que celui de droite, peut-être suite à un coup reçu dans un passé lointain. Sur sa table de chevet Jelisaveta avait une petite photographie encadrée de Vadim Kozin. De tout les gens, c’est ce chauve qu’il regardait en escaladant son corps tremblotant. La professeure de dessin avait toujours des pommes alignées sur le papier journal au sommet de l’armoire de son séjour. Certaines étaient pourries. Quoi d’autre ? Dans les tramways russes les tickets étaient vendus sur des fins rouleaux de papier. Et ce sont des souvenirs importants ? Pour qui ? Il est à peine perceptible qu’Oleg secoue de sa tête en marchant dans une rue parisienne.
    Il aimait toujours venir à Louvre. Grâce à la connaissance avec Marcel, le conservateur de musée à l’ancienne, il y accédait par une entrée latérale, évitant ainsi la foule. Sa promenade de la rue il l’a transposait dans le musée remarquant à peine le changement aussi bien dans le paysage que dans le cour de ses pensées.
        C’est quoi cette petite toile diablotine. Gustave Courbet, L’Origine du monde. Il restait longtemps devant elle, peut-être plus longtemps qu’ailleurs. Il fixait son regard sur la chatte dessinée et sentait qu’elle lui parlait (selon toutes les prémisses de la théorie des arts visuels). Puis il observait les autres l’observant. Ceux qui photographiaient. Cela était inéstimable à Oleg. Le souvenir qu’il se représente comme étant originel et bien ancien.
        Il a entendu dire que récemment est apparu un groupe d’idiots qui voudrait éjecter la chatte du Louvre à cause de son obscénité. C’est comme s’il entendait la voix de Jelisaveta :
         — Seigneur, cette obscénité il faudrait la brûler !

        L’alarme. Les gardiens courent dans le couloir montrant aux visiteurs le chemin le plus proche pour évacuer. Au plus haut des murs clignotent les petites lampes rouges pendant que certaines personnes effrayés murmurent sur le terrorisme. Le gardien d’un geste de la main montre à Oleg la sortie, mais le reconnait aussitôt et acquiesce de la tête. Oleg continue de marcher dans le sens contraire de la direction de l’évacuation, dans le musée là tout à fait désert. L’exposition de la civilisation solitaire. Il arrive au bureau de Marcel.
        — Qu’est-ce qui se passe ?

      — Rien. Quelqu’un à surement du bloquer le robinet des toilettes. Il y a partout des détecteurs d’inondation, ce n’est rien.
        Oleg Alexandrovitch Konoplev, artiste reconnu et amant rompu à l’exercice, avec pas mal de matches dans les pieds, passe par une des sorties latérales du Louvre et accède dans le monde réel d’une origine inconnue. Et rit. Mais ce n’est pas l’eau du robinet, c’est le ruisseau de la toile de Courbet. C’est que ça coule de source.

                                                                            

                                                                                                                   Traduit par Yves-Alexandre Tripković



 

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