L'armoire de mon antifascisme

07/08/2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je me suis assez vite rendu compte que les vieux meubles, ceux qu’on nomment « antiques », ne coûtent pas beaucoup plus cher que ceux que je peux me payer. La qualité des neufs, ceux du magasin, est en plus horrible et son aspect pratiquement insupportable, et moi je n’en ai pas besoin. Je n’ai besoin d’aucun canapé « trois places » car il m’est impossible d’imaginer d’aligner trois convives en les faisant s’asseoir tout droit l’un à côté de l’autre et moi en face d’eux les soumettant à l’interrogatoire. Mais lorsqu’il n’y a qu’un seul convive, celui-ci exprimera sa forte tendance de s’allonger, du coup c’est lui qui est encore plus mal à l’aise. Je peux aussi me dispenser de la bibliothèque mastoc avec ses étagères ouvertes et ses portes, car elle est toujours encombrante et bien profonde, malgré les efforts des designers. De plus, je ne sais pas ce qu’on devrait y déposer : dans la profondeur derrière les livres s’entasse la poussière, la vaisselle en cristal faite pour être regardée je ne la collectionne pas, par contre je me sers des « encyclopédies » et des « monographies » (les gros formats) et ne m’imagine pas qu’avec leurs dos ornementés elles servent de déco ; la chaîne hi-fi chauffe dedans et ramasse la poussière et même si on les encastre à l’intérieur, ce meuble-là étouffera le son des enceintes ; les gondoles vénitiennes, puis je ne possède pas des photos du camarade Tito et des photographies de moi en train de serrer la main à Tuđman.
    Je me rends compte que ce dont j’ai besoin est un canapé ordinaire, une table d’écriture ordinaire avec des tiroirs, une vitrine à livres ordinaires pour que les livres n’amassent pas la poussière et ne se dégradent pas, une commode et un buffet ordinaires, et qu’ils ne soient pas moches ou « rustiques » vu qu’il me faut les regarder et les utiliser au quotidien. C’est ainsi que je suis devenu un « collectionneur », un « esthète » d’une « vieille famille noble ». Juste parce que je ne déposais pas quelques mille euros dans les magasins de meuble Meblo, Šavrić et Ikea Graz mais, lorsque j’en avais besoin, lisais les annonces dans la rubrique « œuvres d’art et antiquités » ou rôdais quelques minutes chez les antiquaires.
    Je ne sais plus si c’était à fin des années quatre-vingt ou déjà dans les années quatre-vingt dix, que je suis tombé sur une annonce pour une « bibliothèque de 1900 à l’usage des livres ». Je suis constamment en train de chercher quelque chose vu que j’ai beaucoup de livres que je dois pouvoir voir (à travers le verre) sur des étagères étroites c’est à dire fonctionnelles, en terme d’annonces j’ai toujours besoin de bibliothèques à l’usage des collections.
    Dans une maison ouvrière de mon quartier, dans la rue Petrova à Zagreb, m’avait accueilli un trentenaire, costaud comme le sont d’ordinaire les mécaniciens qui réparent les camions et les voitures. Le mec zagrébois m’a dit sans tarder : « C’est une belle pièce, j’ai fait des recherches, je demande mille huit cents marks. » L’armoire, la vitrine, se tenait dans la semi-pénombre d’un long couloir et était vraiment ce qu’il avait dit. D’où avais-je déniché ces mille huit cents marks je n’en ai aucune idée, mais cet argent je le lui ai apporté le soir même ou peut-être le lendemain.
    Chez moi, à la lumière du jour la vitrine/la bibliothèque s’est dévoilée dans tout l’éclat d’une magnifique pièce transitant de l’Art nouveau aux années vingt en tant que — buffet. Le précieux verre courbé et taillé surplombant l’acajou avec ses élégantes incrustations dans la semi-pénombre lui procurait l’aspect d’une bibliothèque, mais là on voyait dans son centre cette élégante planche qu’on pouvait tirer vers soi : pour couper le pain, poser des bols et des verres le temps de les remplir. En la tirant elle glissait facilement, sans faire de bruit, comme installée sur les plus délicats des roulements à billes.
    J’avais en face de moi une bien précieuse pièce de meuble. Les épaisses plaques de verre étaient là pour mettre en valeur, discuter avec les plus délicates assiettes en porcelaine, les services de table et les coupes en argent se trouvant à l’intérieur. Bingo ! Le trophée des trophées !
    Depuis qu’il est ainsi dans la chambre, chaque convive s’en approche spontanément, l’observe et le plus souvent demande quelque chose. Le magnétisme de la beauté. Même s’il se tient parmi d’autres vieux meubles, la vitrine rayonne, elle peut se dispenser de toute certification. Alors, pour qu’il n’y ait pas de malentendu, je ne fais qu’expliquer que ce n’est pas un héritage familial, mais un heureux hasard d’un achat hasardeux.
    Lorsque nous l’installions, retournions, lustrions, j’ai vu qu’au dos il avait un numéro à quatre chiffres d’un noir épais.
    Quelques années plus tard, un de mes collègues avait publié une sérieuse et précise histoire de NDH
1 que j’avais lue, bien entendu. À un endroit, il décrit comment on enlevait aux Juifs tous leurs biens mobiliers, qu’on stockait et numérotait et qui étaient soit mis en vente soit mis à disposition.
    Voilà, c’est la réponse à cette question que je me posais en tentant de comprendre comment se faisait-il qu’une pièce aussi précieuse se trouvait à Zagreb. Elle avait été saisie à leurs propriétaires et eux-mêmes ont probablement été jetés à la Save la gorge tranchée.
    Depuis j’entretiens des conversations avec eux. J’imagine comment ils étaient assis devant ce buffet, ce qu’ils déjeunaient, de quoi ils parlaient, j’imagine les autres meubles, les lampes, les rideaux, avec quelle voix bavardaient-ils. Ces conversations je les mène surtout lorsque je suis seul le regard plongé dans la vitrine — on ne peut s’empêcher de la regarder, à cause de l’harmonie et de l’autorité de sa forme, le regard qui se promène à travers la chambre ne manque de s’attarder longuement sur elle.
    Évidemment, la partie avec l’eau froide de la rivière Save surgit dans mes monologues et moi je la repousse. Mais chaque jour apporte son lot, et c’est pourquoi j’ai horreur des oustachis, je les hais, et me rappelle que chaque jour il me faut être antifasciste et ne pas céder d’un pouce.

 

 

                                                                                                         Traduit par Yves-Alexandre Tripković

 

 

1 Pour Nezavisna Država Hrvatska, État indépendant de Croatie, 10 avril 1941 - 8 mai 1945, NDT.

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