Le tic de l'ours (extrait du roman Stéréotypie)

05/03/2018

 
La nuit tombait. Le crépuscule scintillant, toile de fond sur laquelle les silhouettes d'arbres ressemblaient à de profondes cavités, s'était imprégné de la teinte gris violacée de la brume qui s'élevait au-dessus des prés et des champs inondés. Par la porte ouverte de l'écurie tombait sur le sol un rai agressif de lumière crue, artificielle, diffusée par une ampoule nue de 200 watts. Elle entendit la voix de Juste, et une autre, qui était celle du vétérinaire. Sa Lada Niva était garée devant l'entrée, le pare-choc avant touchant presque le mur. Jamais elle ne comprendrait les gens qui sont prêts à tout pour s'éviter de faire cinq pas.
       Elle se dirige vers la porte qui éveille en elle une sensation presque organique, avec son seuil surélevé qu'il faut enjamber pour passer de la non-information à l'information. Dès qu'elle sera à l'intérieur, elle saura ce qui s'est passé, mais rien de bon ne s'est passé, aussi marche-t-elle droit vers quelque malheur. C'est bizarre, pense-t-elle, comme on fait ça de son propre gré, sans regimber, sans exiger d'être protégé des mauvaises nouvelles, au contraire en courant à leur rencontre, comme un agneau va à l'abattoir. Mais au fond, où s'enfuir ? Dans la maison, d'où elle verrait la Lada Niva et entendrait les voix de l'écurie ? Comme si l'infortune n'avait pas depuis longtemps déjà franchi le seuil, se déplaçant à la vitesse de la lumière sur le faisceau jaune fourbu de l'ampoule, comme si elle ne s'était pas multipliée sous la carrosserie de la voiture garée arrogamment, comme si elle n'avait pas germé, et sans doute déjà bourgeonné, pendant qu'elle faisait ses courses dans les commerces du coin, avant de patauger et de s'attarder trop longtemps dans l'eau froide de l'inondation montante, sans savoir que le vétérinaire l'avait devancée et que l'eau de toute façon ne résout rien, car tout ce qu'elle a à faire c'est de se tenir sur ses jambes, coûte que coûte, comme dans un ring, se tenir sur ses jambes et ne penser à rien d'autre, surtout pas mesurer l'étendue territoriale des nouvelles laides.
      Elle enjamba le seuil, cette frontière de la visibilité du malheur, ce dernier obstacle à sa composante visuelle, alors elle vit où ils se tenaient et aussitôt tout fut clair, c'était au box d'Arlequin. Elle s'efforça de marcher d'un pas ferme vers les deux hommes qui au moment où elle était entrée avaient interrompu leur conversation et regardaient dans sa direction ; d'un pas ferme et rapide, pour qu'on ne remarque pas qu'elle avait peur de ce qu'elle allait voir en s'approchant, d'un geste mécanique elle essuya ses paumes moites dans les poches de sa veste, tendit la main au vétérinaire.
      — Il ne va pas bien ?
      — Malheureusement non. Je crois qu'il ne va pas passer la nuit.
      C'est alors seulement qu'elle regarda Arlequin. Il était couché sur la paille, respirant avec peine, comme fauché par un coup de fusil. Son pauvre pelage râpé était plus que jamais affreux à voir : au premier coup d'œil elle ne put distinguer où, dans ce tas de viande épuisé aux os saillants et au crin terne, se trouvait la tête.
      — Depuis quand est-il là, par terre ?
      — Le docteur lui a donné de la morphine. Déjà, ce matin il avait l'air mal en point, mais quand je suis entré cet après-midi c'était... pas beau à voir.
      Elle observait Juste attentivement. Elle commençait à douter. Elle n'avait rien remarqué quand elle était passée à l'écurie avant d'aller en ville.
      — Il a mangé une carotte. Cet après-midi. Tout allait bien — objecta-t-elle.
      — Vous l'avez vu dans un bon moment. C'est un vrai miracle qu'il soit encore en vie avec un diagnostic pareil. C'est moi qui ai proposé de l'endormir, mais votre ami a dit qu'il ne pouvait pas prendre de décision sans vous.
      — Vous dites que de toute façon il ne passera pas la nuit ?
      — Je ne pense pas, non.
      Elle baissa la tête, observant soigneusement le béton dont était fait le sol. Du bout de sa botte elle rassembla quelques brins de paille éparpillés en un petit tas propret. Puis elle leur tourna le dos et se mit à marcher de façon incontrôlée, férocement, jusqu'au fond de l'écurie puis revint vers eux, qui se tenaient à l'autre bout, devant le dernier box. Elle traversa trois fois la salle d'une extrémité à l'autre, puis s'arrêta devant Rafale. Les yeux clos il se balançait fiévreusement, suicidairement, inconscient de tout sauf sa propre névrose, ou peut-être était-il trop conscient, au point de n'avoir d'autre issue que celle de fermer les yeux et de se balancer, de chasser tous les démons de sa tête par ce mouvement mécanique.
      Elle posa sa paume sur son nez. Il ouvrit les yeux. Son corps se calma, se redressa, comme si elle l'avait sorti d'un rêve profond et très angoissant.
      Elle regardait les yeux vides, grand ouverts, du cheval somnambule. Elle chercha une réponse dans la rivière, dans les constellations célestes, tant cela semblait si abstrait. Par moments même, elle pouvait voir dans sa pupille le reflet déformé de son visage, comme à travers un objectif œil de poisson. Quelle réponse sensée peut-on trouver dans son propre reflet?
      Elle saisit le cheval par la crinière et attira sa tête vers la sienne, geste qu'elle avait sans doute répété mille fois avec les chevaux, toujours pour la même raison: chercher un appui, un répit, contre un arbre vibrant. Trouver un appui approprié aux racines fortement enracinées dans le sol, à travers lequel on peut guetter les signaux rythmiques, agréablement obscurs, de la terre. Comme dans le désir difficilement réalisable de voir un jour des éléphants venant s'abreuver et de sentir sous ses pieds les vibrations émises par leur marche.
      Cela dura au plus quelques secondes. Elle se redressa, son visage soudain revêtu d'une expression de fraîcheur mensongère, un peu délirante, et dit:
      — Alors laissons-le mourir de sa mort naturelle, en paix.
      Le vétérinaire et Juste échangèrent rapidement un regard complice, puis avec une indifférence apparente baissèrent la tête, chacun tournant les yeux vers un coin différent du sol en béton.
      — Si vous pensez que c'est de la maltraitance — ajouta-t-elle — ne vous gênez pas pour me le dire. A ce que je vois, il est inconscient. Il ne sent rien. Nous pouvons donc le laisser mourir doucement, on n'a pas besoin d'en rajouter.
      Le vétérinaire avait l'air de quelqu'un qui a une remarque mais renonce à la formuler devant un public incapable de saisir des explications complexes.
      Juste, plus simple, se tenait comme un homme auquel sa femme fait honte. Et qui ne veut pas en discuter devant des étrangers.
      Un silence s'installa, de ceux que l'on dresse face aux gens déraisonnables et irresponsables, en particulier du sexe féminin. Puis c'est le vétérinaire qui parla le premier, dans une finalité tout à fait pragmatique.
      — Je ne peux pas garantir que la dose que je lui ai donnée va durer jusqu'à... la fin.
     — Alors il va falloir que vous lui en donniez une autre — répondit du tac au tac Hélèna, qui ne se ressemblait plus à ce qu'elle était, ni à ce que les gens attendaient banalement d'elle.
      Pendant que le véto donnait au cheval une nouvelle dose de morphine, elle alla dans la maison et en revint un sac de couchage sous le bras. Un sourire figé sur le visage, elle accompagna le docteur et Juste jusqu'à la porte de l'écurie, déballant déjà son sac, dont le revêtement extérieur vert kaki s'ouvrit sur une joyeuse doublure rouge à carreaux. Puis elle apporta dans la salle trois meules de paille sur lesquelles elle étala le sac et éteignit la lumière. Après s'être glissée toute habillée dans l'étroite gaine de tissu, elle se coucha devant le box d'Arlequin.
Elle était calmement étendue dans le noir, le cheval mourant près de sa tête, et l'autre ne cessant de se balancer à hauteur de ses pieds. Elle sentit quelque chose qui la gênait dans sa poche : son portable. Elle envoya un texto au Professeur, éclairée par la luminosité verdâtre de son minuscule écran. Puis elle tendit le bras dans le noir vers Arlequin et toucha une de ses pattes arrières. C'était une patte musculeuse, chaude, qui ne laissait aucunement pressentir qu'elle allait bientôt se refroidir.
      Sensation de gêne dans la bouche, elle ne s'est pas lavé les dents, mais l'idée d'aller dans la maison lui est insupportable. Elle pensa qu'une pomme pourrait faire l'affaire, peut-être pourrait-elle en trouver une parmi le tas de fruits pourris devant la porte. Mais pour cela il lui faudrait enfiler ses bottes, allumer la lumière, fouiller dans les sacs, laver le fruit, ses mains.  
      Elle préfère essayer d'oublier l'arrière-goût de nourriture et de nicotine. Le noir était empli de bruits: les chevaux respiraient, s'ébrouaient, bougeaient, soupiraient et se grattaient, l'odeur du foin est épaisse comme sortie d'une bouteille. Elle pensa que ce serait horrible, comme avec le perroquet, mais non, c'est tout simplement naturel, quelqu'un dort, quelqu'un est éveillé, quelqu'un meurt, seul le hasard veut qu'à ce moment personne n'enfante.
Elle allait au lycée, le petit oiseau avait sa place sur un buffet bas dans la salle de séjour, c'était le préféré de son père. Deux jours durant il refusa de manger et commença à s'étioler ; quelque chose leur disait qu'il allait mourir cette nuit-là, exactement comme le vétérinaire venait de l'annoncer avec précision pour Arlequin. Elle dormait sur la banquette près du buffet. Ou plutôt ne dormait pas: elle se couvrait vigoureusement les oreilles de ses mains pour ne pas entendre l'oiseau tomber, se relever, empêtrer pitoyablement ses ailes dans les barreaux de la cage et se blesser un peu plus dans le supplice de la mort. Elle appuyait ainsi sur ses oreilles jusqu'à en avoir mal, ou jusqu'au moment où elle se disait que le silence s'était installé, alors elle écartait ses mains brusquement, redoutant que tout soit fini, et une image horrible surgissait devant ses yeux. La cage fantomatique, vidée de son oiseau, effroyable, métallique rappel de cette petite mort dérisoire. Lorsqu'elle libérait ses oreilles elle entendait à nouveau le pépiement désespéré, le battement sourd des ailes. Cette agonie sans espoir avait duré des heures, puis enfin elle s'était assoupie au point du jour. Lorsqu'elle s'était réveillée il n'y avait plus d'oiseau ni de cage. Le père fumait en silence à la table, dans sa posture de patriarche, c'était un rôle qu'il jouait avec aisance, même s'il ne lui allait pas du tout.
      À l'époque ses parents étaient encore vivants. Lorsqu'elle avait appris qu'ils n'étaient plus de ce monde elle avait réagi de façon beaucoup plus rationnelle que cette nuit-là avec l'oiseau agonisant. Était-ce un parfait signe prémonitoire, une épreuve psychologique pour le jour où la cage vide ferait place à un nid vide? Peu lui importait. Il ne fallait pas remanier les souvenirs mais se souvenir le moins possible, se transformer en chenille, devenir quelqu'un, ou personne, une autre. Rassembler ce qui restait, même si c'était peu de chose, façonner le reste avec des accessoires provisoires, se recycler, ressusciter,  bricolée de matériaux récupérés en chemin.
      Sur le sol, près d'Arlequin, elle pensa aux médailles qu'ils avaient gagnées lors des derniers concours, quant elle avait encore l'occasion de le voir dans tout son panache. Aux jockeys qui égoïstement évitaient de prendre des risques et l'obligeaient à sauter vingt centimètres au-dessus de l'obstacle. Cheval ailé à la longue crinière blanche, figure psychédélique se déplaçant avec une égale élégance dans les airs et au sol. Elle était allongée dans ce sac qui sentait l'antimite, avec dans la bouche une puanteur de tabac, et pourtant il y avait quelque chose de presque glamoureux à partager la dernière nuit de ce grand champion. C'était, après toutes ces années, la seule chose qu'elle pouvait faire pour lui.
      Une fois de plus elle glissa son bras entre les montants de bois, tâtonna : la patte était encore chaude, il lui sembla même sentir son pouls dans ses robustes tendons. Quelqu'un toussait dans l'écurie, elle essaya de se souvenir si un des chevaux avait pris la pluie ces derniers temps. Il faut qu'elle demande à Juste demain. Mon Dieu, que fait-il seul dans la maison, elle ne s'est pas donné la peine de préparer le déjeuner, ni le dîner. A-t-il au moins pris quelque chose dans le frigidaire ? Est-elle là, couchée sur le sol de l'écurie, parce qu'il a tué un cheval de toute façon condamné, et s'est fait payer pour cela ? Ou a-t-elle privé de repas un innocent, rien que pour se coucher dans cet utérus de paille et écouter les bruits d'un monde que les humains ne peuvent jamais pénétrer tout à fait ?
      Il ne faisait pas froid, la salle étroite était chauffée par les corps massifs. Elle était assez éloignée pour ne pas sentir le vent qui soufflait sous la porte. Elle retira sa veste et la roula sous sa tête en guise d'oreiller. La venue du Professeur ce matin était-elle motivée par des intentions nobles ou seulement par les poussées excessives de son ego ? Elle ne le connaît pas assez bien pour pouvoir en juger. La seule chose qui est claire, c'est que cet homme ne craint jamais de s'exposer, ce qui est un signe de courage, même s'il est égocentrique. Ce courage a-t-il à voir avec la loyauté ou se suffit-il à lui-même, c'est de moindre importance.
      Et Juste, est-il courageux ? Si la définition du courage est de surmonter ses capacités, alors non. C'est un homme impassible aux nerfs solides. Certes, elle l'avait vu pleurer, mais jamais elle ne l'avait vu avoir peur. Peut-être par manque d'imagination. Ou parce qu'il avait subi un bon entraînement ; comme celui auquel elle essaye de s'astreindre, avec beaucoup moins de succès. Mais il ne prend pas de risque, il ne se force pas au-delà de ses capacités. Si c'est cela le courage, il est injuste, tout-puissant, inscrit dans les gènes, et il ne devrait pas valoir autant que le courage qui éclot dans des circonstances ordinaires, banales, le courage des gens qui ont peur. Ou peut-être que le destin des gens comme elle est d'essayer constamment d'atteindre ce que la nature a offert à Juste ? Qui est inférieur, qui est supérieur sur cette balançoire à bascule des traits de caractère ?
      Ses pensées commencèrent à faire place dans sa tête à des images décousues. Ombres nettes sous les saules de la rivière, jeux du chat perché de son enfance, mouches venant se poser sur la reproduction bon marché d'un tableau pieux dans la maison de sa grand-mère maternelle, dont elle ne gardait souvenir que du paysage, qui incluait un gouffre et des figures stylisées en longues robes rouges et bleues. Puis quelques scènes détestables de la faculté: un couloir excessivement étroit peint dans un jaune trop criard, où on attendait de passer les oraux, les visages de ses camarades dont elle ne savait plus le nom, la cité universitaire, la nourriture pendue dehors aux fenêtres dans des sacs plastiques en guise de réfrigérateur. Sa mère allant pieds nus le matin vers la fenêtre pour relever les persiennes, ce devait être en été, et la lumière excessivement forte, nul endroit pour y échapper ne serait-ce qu'un instant. Sa mère en chemise de nuit à fleurs, transparente, lève les bras vers le soleil, elle ressemble à une petite fée rondelette qui essaye de la faire participer au culte du soleil. L'éclat de lumière dans ses yeux la fit tressaillir et elle se retrouva éveillée. Elle tendit brusquement le bras et se cogna au bois rugueux d'un montant. Elle attendit un instant que passe la douleur banale, tout à fait superflue, et tâtonna pour trouver un vide où elle pourrait glisser sa main. La patte du cheval, maintenant c'était la partie juste au-dessus du sabot, était raide et froide, veloutée cependant sous les doigts, comme une relique. Elle quitta d'un bond son lit improvisé, tituba jusqu'à l'interrupteur et alluma. Elle ouvrit le box. Arlequin était toujours couché sur le sol, mais ses yeux étaient grands ouverts et ses membres crispés, comme s'il lui avait fallu pour mourir réunir une aussi grande quantité d'énergie que pour sauter. Elle s'approcha doucement de sa tête et, après une brève hésitation, se baissa pour lui fermer les paupières. Elle écarta aussi la crinière qui lui couvrait la tête. Puis, toujours en chaussettes, elle boitilla jusqu'à la pièce au bout de l'étable, sortit de quelque part deux couvertures, le couvrit soigneusement, veillant à ce qu'aucune partie de son corps ne soit exposée au regard. Pendant quelques instants elle se demanda ce qu'elle pouvait faire d'autre. Rien, conclut-elle, puis éteignit la lumière et se recoucha.
      C'était fini, il lui restait quelques heures de sommeil.

 

Traduit par Evaine Le Calvé Ivičević

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

© 2018 THEATROOM

© Le Fantôme de la liberté 2019