Éloge du désordre ou comment je vis, moi et les 150.000 autres

 

 

Cela a commencé cette nuit d'été, de retour de vacances, quand je me douchais. Le pommeau dans ma main, réalisai-je soudain, était flambant neuf ! Coup d'œil circulaire : dans la vapeur de la salle de bain les flacons tendaient le cou, par ordre de grandeur, vernis à ongles alignés du rouge noir au...

     Mais bien sûr : bouleversés après avoir découvert dans ma dernière rubrique que ma salle de bain était aussi défraîchie qu'un handicapé, mes parents se sont — pendant mes vacances chez une amie sur la merveilleuse île de Cres — introduits dans mon appartement. Au début tout m'a semblé ok. Chaque chose à sa place. Mais quand j'ai posé sur la table basse le livre que j'avais dévoré en vacances, Nous étions si bien ! de Sibila Petlevski1 — seconde partie de sa trilogie sur Viktor Tausk, l'un des fondateurs de la psychanalyse, auteur d'un important dossier sur l’ « appareil à influencer » (Beeinflussungsapparates, oui !) dans la schizophrénie, amant de Lou Salomé, âme souffrante et victime de l'égoïsme de Freud — ce livre s'est mis à zonzonner dans l'appartement bien rangé tel une mouche d'automne solitaire.

     Je veux dire, tandis que la description par Sibila de l'appartement de Tausk, futur suicidé, colle tout à fait avec la psychologie du personnage — bureau jonché de papiers, faux-cols de celluloïde, bouteilles, au sol un couteau et une couenne de lard — mon espace de vie, récemment encore bourré de recoins merveilleux comme la caverne d'Ali Baba, ne m'inspirait plus. Alors bon, chers parents, étant donné qu'il m'est plus facile de dire ainsi ce qui va suivre, par le truchement d'un livre, j'ai compris depuis longtemps que l'éloge au désordre qui a bercé mon enfance n'était que déclaratif. En l'absence d'autres convictions, le Précis de décomposition d'Emil Cioran était la Bible domestique. Une citation favorite, bien sûr : l'Italie a saigné pendant 30 ans sous les Borgias, puis elle a eu la Renaissance. Les Suisses ont eu 500 ans de démocratie, et puis ? Ils ont inventé le coucou… ! En réalité, nos appareils ménagers fonctionnaient silencieusement, luisant d'un reflet d’opale ; les factures étaient payées ponctuellement à la seconde près... A propos de cela je n'ai rien de nouveau à déclarer, tout va bien dans l'appartement, si ce n'est ce volet roulant déglingué qui n'est pas réparé et qui, du reste, s'est dérobé justement à votre maîtrise.

     Et non, votre intuition ne vous a pas trompé, cette enveloppe à l'en-tête funeste du cabinet d'avocats Owen et Houška, que vous avez d'un geste sûr dénichée dans le tas de mises en demeure — c'est bien ça : je suis l'une des 150.000 citoyens de Croatie qui en cet instant ne peuvent pas disposer du moindre centime sur leur compte en banque. Il est bloqué. Oui. Exactement. On en est là. Pourquoi ? Parce que je n'ai pas... patati-patata. Pourquoi je n'ai pas ? Cela aussi vous le savez, et c'est pourquoi me voilà avec la tête de quelqu'un qui travaille dans un de ces bureaux climatisés où la nuit les vampires se lèvent et vont boire le sang des naïfs croates.

     Soyez sans crainte. La saisie est l'épilogue de mon expérience du désordre. Est-ce que je vais aller à la soupe populaire, au gnouf ? Non. Je vais emprunter (à vous), mais c'est autre chose qui me tourmente : dans mes textes je m'efforce constamment de faire preuve à la fois de conscience sociale et d'irresponsabilité sociale (ce qui est déjà en soi assez difficile). Mais qu'y puis-je : je suis astreinte à la conscience sociale parce que je ne suis pas idiote, je reconnais les impératifs intellectuels de notre temps (à qui la faute, il y en a de plus rentables à traiter, mais je les boude superbement). Quant à l'irresponsabilité sociale c'est, malheureusement, mon lifestyle. Et pour finir : je n'ai malheureusement assez de bravoure ni pour la conscience, ni pour l'irresponsabilité. Je finis toujours par calmer le jeu, et le matériau commence déjà à me manquer pour la suite d'une inside story valable, ce qui est encore — permettez que je vous le rappelle gentiment, or cela découle clairement de ce qui précède — de votre faute...

 

P.S. Quant aux messieurs qui, suite à mes rubriques sur la déconfiture de mon appartement et ce qui l'entoure, m'ont fait savoir par courriels qu'à leur avis il « manque un homme » dans mon histoire, je les ai envoyés paître en termes choisis, comme une vraie jeune fille comme il faut... vous pouvez être fiers de moi.

 

                                                                                                   Traduit du croate par Evaine Le Calvé Ivičević

 

 

1 Petlevski, Sibila. Bilo nam je tako lijepo!, Fraktura, Zagreb, 2011.

 

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