Notre pain : VI. Images et visions

 

Images et apparences du pain ont trouvé leur place dans l'histoire et les arts, jaillies de la matière, pierre, bois, métal, sous forme de dessins, sur parchemin, papyrus ou toile, de gravures, miniatures, sculptures ou bas-reliefs, de fresques, mosaïques, ou encore d'icônes. L'histoire de l'art les a inventoriées dans ses catalogues. Le récit les met en scène, tour à tour réalité et vision.
         Il est des religions qui dès les temps les plus reculés proscrivirent la figuration de Dieu. La condamnation de l'idolâtrie est inscrite dans la Loi du Sinaï et réitérée dans le Talmud (Avodah Zarah). Le Décalogue dicte: «Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux». Les ouvrages hébreux qui suivirent, notamment ceux qui seront influencés par les traditions cabbalistique et hassidique, ouvrirent cependant leurs pages aux images des prophètes et des hommes. La Haggadah présente des scènes de la vie quotidienne, dans lesquelles figurent diverses sortes de pain.
         Aux 8ème et 9ème siècles après Christ, Byzance vit éclater les querelles entre iconoclastes et iconodules. L'empereur Léon III l'Isaurien vida les basiliques des images du Seigneur et des saints. L'impératrice Théodora rendit à la chrétienté d'Orient ses iconostases. Son opinion avaient été soutenue par le septième concile convoqué à Nicée.
            Le pain réapparut sur les icônes, aux côtés du calice, dans les mains de Jésus.

Le Christ lors de la Cène brisa le pain et le partagea. Cet ultime dîner se situe au début de la «fête des azymes», de la Pâque, peut-être le jeudi ou même le mercredi, assurément avant le vendredi, jour de la crucifixion. Moïse dans l'Ancien Testament avait transmis les paroles de l'Eternel, ordonnant que soit écarté tout levain en commémoration des jours où les Judéens fuirent devant l'armée de pharaon, sans avoir eu le temps de faire lever la pâte à pain: «Pendant sept jours, vous mangerez des pains sans levain. Dès le premier jour, il n'y aura plus de levain dans vos maisons». Car, continue la Bible, «toute personne qui mangera du pain levé sera retranchée de l'assemblée d'Israël, que ce soit un étranger ou un indigène». Des dessins naïfs aux couleurs pâlies dépeignent les réfugiés courbés, occupés à ramasser la manne tombée du ciel. A côté des mots matsa et hamets depuis les temps anciens se tiennent les noms lehem et pat.
          Avec la peinture médiévale, en particulier catholique, la Cène devint un motif des plus nobles. Les peintres s'efforcèrent de la représenter, de traduire tout son sens. Dans sa vision de la table présidée par Jésus, Giotto ne met guère le pain en évidence, mais nous confère l'impression que ce dernier est mince et plat, autrement dit sans levain: azyme. Léonard pose près des mains du Christ une galette qui semble un peu levée; au bord de la table, devant Judas, un autre petit pain est plus bombé. Pour le Souper à Emmaüs, situé lui aussi au cours de la semaine de la Pâque, Caravage peint devant le Christ une miche indéniablement levée. Pour Dürer dans sa gravure de la Cène, tout comme pour Tintoret dans son immense toile de la Scuola di San Rocco, ou encore pour Rembrandt dans son Souper à Emmaüs, le pain n'est manifestement pas azyme. Il ne l'est pas non plus dans les tableaux de Bassano, Titien, Nicolas Régnier, Giovanni Bellini et tant d'autres maîtres anciens. Zurbarán place devant les chartreux attablés dans leur réfectoire de gros pain fermentés tels qu'on en préparait dans l'Espagne de l'époque.
          Les peintres, manifestement, se souciaient peu des prescriptions énoncées par Moïse. Les plus talentueux et les plus inspirés d'entre eux s'intéressaient plutôt à la disposition des apôtres autour du Christ, au regard du Fils de Dieu, au fléchissement de son corps au-dessus de la table, au geste esquissé par ses mains, ses doigts, à l'instant de bénir le pain. Sur les murs des églises et les icônes, cet écart vis-à-vis de l'Ancien Testament et de sa description du rite de la Pâque n'était pas considéré comme un manquement.
          Outre dans la Cène et le Souper à Emmaüs, le pain figure le plus souvent dans les Noces de Cana, épisode biblique qui s'apparente à la Multiplication des pains, dans les scènes de communion des apôtres, les évocations de l'hospitalité d'Abraham, la célébration de l'Eucharistie.
          Sur toutes les représentations, l'hostie est mince et ronde, visiblement préparée sans levain.

         A Byzance et pour les autres pays orthodoxes, la question du pain, fermenté ou non, ne se posa pas de la même façon que dans le monde catholique: la communion se fait invariablement avec un pain levé. Sur certaines icônes de Rublev, le pain de communion est noyé dans un fond doré qui en rend les contours à peine décelables. Dans la liturgie orthodoxe, l'épiclèse, invocation au Saint Esprit, semble donner au pain une teinte plus claire et transparente. Les exemples n'en sont pas rares dans les illustres écoles d'icônes, dans les monastères grecs, bulgares, serbes, macédoniens, roumains, en particulier sur la Sainte Montagne.
          Le corbeau lui-même trouva finalement une place auprès du pain. Selon la tradition hébraïque, cet oiseau rapace était à l'origine blanc. Ses plumes auraient commencé à noircir lorsque, le patriarche Noé l'ayant envoyé en éclaireur «tant que les eaux ne s’étaient pas complètement retirées», il partit un beau matin pour ne jamais revenir. Le corbeau est cependant présent sur les icônes, côtoyant le saint prophète Elie, saint Antoine le Grand, saint Paul l'Ermite. Aux pénitents qui vivaient dans des grottes, tout entiers consacrés au jeûne et à la prière, chaque jour il apportait dans son bec un morceau de pain. Diego Velásquez et Albrecht Dürer, parmi tant d'autres, représentèrent l'oiseau noir comme un bienfaiteur.
Le pain est aussi utilisé pour les palimpsestes. Sous le frottement de la mie, légèrement humidifée et amollie, le parchemin, la toile ou la planche anciennes, la page poussiéreuse et tachée, se débarrassent de leurs couches de lettres et de couleurs qui, s'effaçant une à une, laissent apparaître ici un premier trait, là un dessin antérieur, ailleurs une couleur originelle. Pour finir se fait jour une Vierge Marie jusqu'alors masquée par une autre image, ou encore un Christ prenant et rompant le pain, dans un mouvement redécouvert.

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Les sourates du Coran n'autorisent aucune représentation plastique de personnages divins et humains (ibada al asnam). On s'efforça cependant d'introduire, non seulement dans les sanctuaires mais aussi dans les calligraphies, des ornements et des arabesques dont les contours évoquent parfois la silhouette d'un pain ou d'une galette, tels qu'en connaissaient les régions où ces œuvres voyaient le jour: rond, triangulaire ou carré, plus ou moins clair ou foncé. Nous en découvrons dans la mosquée al-Azhar et le palais d'Abdine, au Caire, dans les collections du palais de Topkapi, auprès des tombeaux des mamelouks et des califes, nous les devinons dans les volutes vertes, telles le blé en herbe, ou d'or, telles les blé mûrs. La rêche surface des murs et la croûte du pain se ressemblent.
           Ni les autorités ni la religion ne purent empêcher les cartographes arabes de dessiner les contours des rivages et des terres et d'y apporter quelque enjolivure de leur cru. Ainsi procédait le célèbre géographe Al Idrissi au 12ème siècle en Sicile, où les insulaires l'appelaient «le Sicilien». Il fut imité par Al Sharfi à Sfax, aux confins de la Tunisie, sur les bords de la Méditerranée. Disséminées au milieu des mers, les îles rondes et carrées ressemblent à de petits pains. Le sultan Mehmet II le Conquérant (fatih) invita à Istanbul le maître vénitien Gentile Bellini qui, au mépris des interdictions des dignitaires de l'Eglise, exécuta son portrait pour ses descendants. Gentile rapporta dans la Lagune un peu du palpitement de l'Orient.
          Il exercera une influence sur l'art de Carpaccio.

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Le «livre collectif» du pain a été composé depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours par les poètes, philosophes et savants, chacun s'inspirant de l'autre et apportant sa propre pierre. A l'aube de ce troisième millénaire, nombreux sont ceux qui meurent de faim, en particulier dans les pays communément appelée «du tiers monde», aux quatre coins de l'Asie et de l'Afrique, là où le blé vit le jour, dans de lointaines îles, là où il fait le plus défaut.
         Les bouleversements du climat et la pollution de l'environnement contraignent les nomades d'aujourd'hui à partir, parfois dans le désespoir, en quête d'horizons où le pain est moins rare. La planète est exposée à maints phénomènes dévastateurs. La consommation effrénée d'énergie fait craindre des conséquences fatales. D'un côté les glaces polaires disparaissent, le niveau de la mer monte, les flots envahissent les archipels, les continents s'enfoncent dans l'océan. De l'autre, l'eau manque sur des territoires immenses, le désert gagne du terrain, la sécheresse détruit les fruits de la terre, la soif torture les êtres vivants.
            A l'heure où j'écris ces pages, le monde est une fois de plus gagné par «la crise». Elle a envahi la planète à une vitesse inouïe, confronté l'humanité à des menaces ignorées. La Terre bientôt comptera huit milliards d'habitants dont, selon les prévisions des experts, un quart pourrait être privé de pain. J'ai rencontré l'éminent agronome américain Norman Borlaug au lendemain de ses découvertes sur les croisements de blés, donnant des variétés plus résistantes à la maladie, au rendement largement supérieur à celui des sortes ordinaires. Grâce à lui furent sauvés des millions d'affamés dans les «pays en voie de développement». Mais il continua jusqu'à sa mort à rappeler que «La faim est chose courante. La faim est trop fréquente.»
           Que peut faire la littérature pour que tous et chacun aient du pain?
           Elle ne peut qu'exprimer inquiétude et désarroi.
        Bien avant qu'il ne fête son cent-unième anniversaire, l'anthropologue Levi-Strauss écrivait dans Tristes tropiques: «le monde a commencé sans l'homme et finira sans lui».
           L'humanité a commencé sans pain et pourrait bien finir sans lui.

 

 

Traduit par Évaine Le Calvé Ivičević

 

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